vendredi 19 mai 2017

Un geste théâtral exceptionnel

Médée-Matériau de Heiner Müller. Mise en scène d'Anatoli Vassiliev. Création au Théâtre national de Strasbourg, tournée aux Bouffes du Nord à Paris, du 23 mai au 3 juin. Tél. : 01 46 07 34 50.

C'était en 2001 et la création de Médée-Matériau interprétée par Valérie Dréville et mise en scène par Vassili Vassiliev avait éclaté et marqué à tout jamais ceux qui à ce moment et dans les années qui ont suivi – car le spectacle a tourné ici et là durant plus de quatre ans – avaient pu voir ou plus exactement recevoir de plein fouet ce geste théâtral d'une puissance inouïe. Le spectacle était devenu quasiment mythique, et l'on se remémorait en boucle sa conception et la relation de travail aussi particulière que forte entre la comédienne et le maître russe dont elle avait fait la connaissance lors de sa mise en scène du Bal Masqué de Lermontov, en 1992, à la Comédie-Française, un spectacle dans lequel elle était distribuée. Antoine Vitez, le premier maître de Valérie Dréville qu'elle avait suivi à la Comédie-Française, avait disparu deux ans auparavant. Aujourd'hui artiste associée au Théâtre national de Strasbourg que dirige Stanislas Nordey, le premier désir de Valérie Dréville a été de pouvoir reprendre Médée-Matériau. Voilà qui est fait pour notre plus grand bonheur, mais ce faisant elle casse le mythe, comme Heiner Müller cassait à sa manière, et sans doute comme toujours chez lui en le revivifiant, le mythe de Médée. Cette reprise effectue donc cette double opération tout en permettant de réviser notre perception du spectacle. Encore s'agirait-il de s'entendre sur le terme de reprise. À y regarder de près, c'est en effet une nouvelle création qui nous est offerte, même si nombre d'éléments pourraient nous faire croire le contraire. Il ne pouvait d'ailleurs qu'en être ainsi avec Anatoli Vassiliev et Valérie Dréville en constant travail de recherche et d'expérimentation. Bien sûr si le texte de Heiner Müller, traduit par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger demeure le même, si à première vue le dispositif scénographique reste également à peu près le même, si la même comédienne est toujours là – mais peut-on être le (a) même à quinze ans de distance ? – toujours dirigée par le même metteur en scène, etc., rien ne saurait être pareil. Sans doute est-ce une lapalissade que de le dire, il n'empêche, le spectateur aura beau retrouver les mêmes gestes, les mêmes attitudes, la même profération du texte, rien n'y fera, autre chose est en train de se passer. Ne serait-ce que parce que l'époque a changé et la perception du spectateur avec. Reste alors que ceux dont je suis qui ont eu la chance de voir le spectacle lors de ses premières représentations chercheront presque malgré eux à déceler les similitudes et les différences entre les deux séries de création. Vaine tentative qui ne doit pas occulter les changements volontairement opérés par les protagonistes du spectacle. Ainsi Vassiliev avoue avoir compris lors des dernières représentations à Delphes qu'il lui fallait « élargir » le champ de sa scénographie en ajoutant un deuxième écran permettant d'avoir un image plus vaste encore que celle de la mer en perpétuel mouvement…, inscrivant ainsi l'œuvre dans un autre espace-temps rendant encore mieux compte de « la nouvelle dimension de la tragédie antique ». Alors que le spectacle s'ouvre sur le… silence et le texte de Médée-Matériau qui défile entièrement sur un écran. On saura donc tout de l'histoire de Médée du début, avec la trahison des siens en Colchide pour l'amour de Jason à sa fin, en passant par l'empoisonnement de la nouvelle femme de Jason, Créüse, la fille de Créon, et le meurtre-sacrifice des deux enfants de son couple. Cette dernière scène n'étant plus racontée, mais symboliquement représentée par deux petites poupées présentes sur le plateau depuis le début de la représentation et que Médée va tirer à elle et déchiqueter avant de jeter les « restes » dans le feu… L'entrée d'un pas décidé de Valérie Dréville intervient vers la fin du déroulé du texte. L'actrice vient s'installer sur une chaise posée sur une estrade, face au public, regard fixe, buste droit, jambes écartées ; elle ne quittera pas cette position durant tout le spectacle. La cérémonie peut commencer. Mais quelle langue parle donc Valérie Dréville-Médée ? Le texte, elle l'éructe, le désarticule, seul compte le souffle venu du plus profond de l'être, et non plus le sens. On saisit bien tel ou tel mot, voire telle ou telle phrase davantage parce qu'on vient de les lire et que quelques points d'accroche nous permettent tout à coup de les reconnaître, mais l'essentiel n'est pas là, bien sûr. Les mots sont comme mis à nu, comme l'actrice qui se dépouillera de ses vêtements également tout en gardant la même attitude, toujours face au public. Et c'est bien le corps déchiqueté de Médée que Valérie Dréville nous livre ainsi, tout en restant dans le présent de la représentation, car il ne s'agit pas pour elle de dire un texte, fût-il de Heiner Muller, et encore moins de l'interpréter, il s'agit simplement de sortir du plus profond de son corps les fondements de la matérialité verbale. Et c'est tout simplement exceptionnel.

Jean-Pierre Han

mardi 16 mai 2017

Les petits à côtés de la vie

La Journée d'une rêveuse (et autres moments…) de Copi. Mise en scène de Pierre Maillet. Théâtre du Rond-Point, à 18 h 30, jusqu'au 21 mai. Tél. : 01 44 95 98 21.

C'est une véritable star, une diva, capable de magnifier tous les personnages qu'elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu'elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Il faut la voir s'asseoir au centre de la scène face au public à l'entame du spectacle, prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d'Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini – c'est d'elle dont il est question – la connaît parfaitement pour l'avoir maintes fois proférée lorsqu'elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d'un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré... D'un théâtre à l'autre – elle fait halte aujourd'hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l'auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu'elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d'années. À remonter le temps on citera aussi la création de La Journée d'une rêveuse, en 1967 mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l'auteur, Jorge Lavelli. Aujourd'hui, et depuis 2015, c'est Pierre Maillet qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l'auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins. La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l'accompagne de temps à autre, et une multitude d'autres personnages dont on n'entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou, mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment. Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l'espace à sa manière un réel effet de pudeur. Et c'est un vrai régal. N'oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d'une rêveuse : (et autres moments…)

Jean-Pierre Han

vendredi 5 mai 2017

Hommes et bêtes

Vive les animaux d'après Vinciane Despret. Mise en scène Thierry Bedard. Spectacle en tournée.

Personnage singulier mais ô combien précieux du petit monde confiné du théâtre, Thierry Bedard justement ouvre grand les portes des boîtes noires avec son dernier spectacle au titre en forme de slogan, Vive les animaux. Pour l'occasion il s'est acheté un stand roulant de fête foraine, ancienne baraque de tir qu'il a transformée ou plutôt réaménagée en stand d'exposition de peluches qui remplacent donc les cibles de tir. Elles sont environ trois cents peluches sagement alignées, un rang pour les perroquets, un pour les corbeaux, un autre pour les singes, un autre encore pour les moutons, pour les loups encore… Ce sera bien là tout le décor, remuant et parlant, du spectacle-conférence sur les… animaux comme on s'en serait douté ! Car Thierry Bedard et notoire, sa compagnie, délaissent (pour un temps ?) leurs cycles, ceux de « l'argument du menteur », de la « Bibliothèque censurée », « de l'étranger(s) », de « notoire la menace » et de quelques autres bien frappés. Finies les plongées dans les turpitudes du monde, avec des paroles qui vous arrachent tripes et restes de conscience, toujours proposées sous les aimables parrainages d'auteurs rares (c'est une spécialité de Thierry Bedard que d'aller les dénicher), Alain Kamal Martial, Jean-Luc Raharimanana, Zigmunt Bauman, Mike Davis… Les spectateurs sensibles qui forment comme chacun sait la majorité du public (de professionnels notamment), ceux-là même dont les estomacs ont du mal à supporter « les liqueurs fortes sorties de la fabrique de Satan » comme dirait Rimbaud, ceux-là peuvent enfin respirer et venir apprécier Vive les animaux.Vraiment ? Voire… Car, et Thierry Bedard nous le démontre par a + b, c'est bien beau de parler des animaux dans leur ensemble, mais dans cette catégorie comme dans la catégorie humaine, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne. Autrement dit, il y a des animaux nobles, d'autres un peu moins, d'autres encore pas du tout… il y a même une catégorie totalement rebutante pourtant pas plus dénuée que les autres d'une certaine intelligence. Qui opère ce classement ? Les hommes bien sûr, et c'est à ce niveau qu'intervient le début de la conférence-spectacle proposée par Thierry Bedard et ses trois complices (visibles), Sabine Moindrot, superbe et d'une belle rigueur en éthologue chargée de la conférence et sans cesse perturbée par son obsédé d'assistant, Julien Cussonneau, alors que dans son coin, imperturbable, Jean Grillet joue de la guitare électrique et pousse la chansonnette de temps à autres, celles du groupe rock Sonic Youth ou de Roger Waters l'un des fondateurs des Pink Floyd, d'Éric Burdon qui chanta un temps avec les… Animals, du groupe de rock écossais Franz Ferdinand et aussi bien sûr, carrément d'Elvis Presley. Autant dire que les chansonnettes en question qui finissent par être reprises en chœur par les trois « intervenants » sont plutôt du genre endiablé. Sans doute était-ce nécessaire pour accompagner et prolonger (et même parfois casser) le discours très sérieux établi d'après une conférence, une vraie celle-la, de la philosophe des sciences, éthologue de surcroît, Vinciane Despret qui œuvre dans la lignée d'Isabelle Stengers et de Bruno Latour, intitulée : « Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? » Vinciane Despret est l'auteure de nombreux ouvrages sur la question animale comme Naissance d'une théorie éthologique : la danse du cratérope écaillé, Quand le loup habitera avec l’agneau ou Hans, le cheval qui savait compter et encore Bêtes et hommes… tous ouvrages pour la plupart publiés dans une collection au titre évocateur des « Empêcheurs de penser en rond »… Vinciane Despret, elle, ne pense pas en rond, même si l'une de ses préoccupations majeures concerne bien les animaux de tous genres. Et surtout des liens tissés entre eux et les humains dans une « écologie de l'attention et du tact ». Démonstrations à la clé par le biais d'histoires qui, pour certaines d'entre elles, ne manquent pas d'humour. Du pain béni pour la conférence assumée par Sabine Moindrot et à laquelle, bien évidemment, Thierry Bedard n'a pas manqué d'ajouter son grain de sel, vieille habitude (qui fait nos délices) qui date carrément de ses débuts dans le métier comme on dit avec ses « Pathologies verbales » de belle mémoire sur les textes et discours de Michel Foucault, Michel Leiris, Jean Paulhan, Roger Caillois et autres plaisantins de haute volée. Entre le sérieux de la pensée et de son argumentation et le délire scénique, Thierry Bedard, comme toujours, jongle avec dextérité et plaisir. À l'interrogation qui donne le titre à la vraie conférence de Vinciane Despret « Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? » on ne peut qu'aller dans son sens en précisant qu'il s'agirait surtout de poser les mêmes questions aux différentes catégories d'animaux. On se contente à l'heure actuelle puisque l'on part d'un présupposé, celui qui consiste à penser qu'ils sont les plus intelligents des espèces animales, de poser de bonnes et vraies questions aux singes par exemple (dans la baraque foraine la rangée de singes approuve bruyamment et bat des mains), alors que pour les moutons on posera une autre série de questions plus ou moins vides de sens correspondant à l'idiotie supposée des intéressés (bêlement desdits moutons)… On le voit les interrogations concernant le sujet ne manquent pas. Thierry Bedard ne les épuise bien sûr pas toutes, il en est bien conscient et promet de continuer à creuser le sujet, en allant y voir du côté des vers de terre (lombric, etc.) nous annonçant d'ores et déjà maintes révélations, ce que nous attendons avec impatience.

Jean-Pierre Han

mercredi 3 mai 2017

Les origines d'une écriture

Le Froid augmente avec la clarté d'après Thomas Bernhard. Un projet de Claude Duparfait. Théâtre national de Strasbourg jusqu'au 12 mai, puis Théâtre national de la Colline à Paris. Tél. : 03 88 24 88 00.

En lecteur amoureux de l'œuvre de Thomas Bernhard, Claude Duparfait n'a pas pu, après avoir mis en scène avec Célie Pauthe Des arbres à abattre, éviter de revenir à son auteur de prédilection. Tout au plus a-t-il quelque peu infléchi le registre d'écriture choisi en décidant de travailler délibérément sur deux œuvres autobiographiques, L'Origine et La Cave, réunies et adaptées sous le mystérieux titre d'une allocution prononcée en 1965 par Thomas Bernhard à Brême lors de la remise d'un prix littéraire, Le Froid augmente avec la clarté. Une allocution dans laquelle – cela n'étonnera personne – il revient sur l'état de déliquescence de l'Europe et du monde, sur l'homme nouveau avant de conclure sur la clarté « dans laquelle nous apparaît soudainement notre monde »… La thématique de la clarté et de son opposé, l'obscurité, se retrouve dans le spectacle proposé par Claude Duparfait qui débute donc avec L'Origine sur le versant obscur des choses pour se poursuivre en terme de clarification avec le second texte paradoxalement intitulé La Cave, mais c'est bien toute l'œuvre de Thomas Bernhard qui aime à jouer de ce type de paradoxe. La dynamique du spectacle est donc bel et bien ainsi proposée, de l'obscurité à la clarté, ce que la scénographie de Gala Ognibene tente de transcrire et de rendre palpable jusque dans l'utilisation des matériaux qui la constitue. Les deux récits s'articulent autour du souvenir des années d'adolescence de l'auteur, le premier, à l'âge de treize ans, lors de sa scolarité en 1944 dans un institut national-socialiste à Salzbourg, le deuxième dans le même établissement un an plus tard, en 1945, nazis chassés pour laisser place à des catholiques… Deux ans plus tard le jeune Thomas Bernhard décide d'abandonner ce « cursus » bien pensant du centre ville pour suivre celui de la pauvreté et de la marginalité, celui de la vraie vie même si celle-ci est une « antichambre de l'enfer », en lisière de la cité. Apprenti, il se retrouve au cœur du monde du travail et côtoie de « vrais gens »… L'empathie de Claude Duparfait pour l'univers et l'écriture de Thomas Bernhard est telle qu'il peut se permettre de ne pas nous restituer tels quels – dans une absolue fidélité – les deux récits de l'auteur. En fin connaisseur de la musique (sur ce point il rejoint d'ailleurs Thomas Bernhard), il organise une autre partition pour rendre compte de ces textes, distribue la parole et le chant bernhardien entre quatre comédiens (lui compris) représentant chacun un état, un espace intime (un enclos ?) de l'auteur. Pauline Lorillard, Annie Mercier et Florent Pochet tiennent à merveille le pari, chacun dans son registre, avec sa personnalité propre sous le regard et la participation de Claude Duparfait qui fait intervenir un cinquième personnage, le grand-père de l'auteur, un être chaleureux aux idées anarchistes, amateur de musique mais aussi de peinture, de philosophie qui aura véritablement passé la flambeau de son humanité à son petit-fils. Superbe figure à qui Thierry Bosc prête à merveille sa silhouette et son âme. Toutes ces voix se mêlent, s'entremêlent dans une étonnante et séduisante polyphonie. On s'écarte fort heureusement de l'écueil d'une simple illustration des propos de l'auteur ; Claude Duparfait, avec discrétion, a su mêler sa voix à celle de Thomas Bernhard afin paradoxalement de mieux la magnifier, alors que l'évolution, voire la transformation même de l'écriture du romancier se fait jour au fil du spectacle jusque dans ses imprécations et ses ressassements, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités.

Jean-Pierre Han

mardi 25 avril 2017

Baal vieilli

Baal de Bertolt Brecht. Mise en scène Christine Letailleur. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 20 mai, à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

On reste quelque peu abasourdi devant la version de Baal que Christine Letailleur et Stanislas Nordey nous donnent. De cette première pièce du jeune Brecht écrite en 1919, mais sur laquelle il reviendra à maintes reprises jusqu'à la fin de sa vie, ils réussissent à faire un pensum interminable. À vous détourner à tout jamais de la poésie, puisque poésie il y a. Baal en effet est un vertigineux et sombre poème suivant à la trace la descente aux enfers consciente sinon voulue d'un jeune homme, poète lyrique qui pourrait faire carrière dans le beau monde, mais qui refuse la mascarade mondaine et sociale comme il refuse finalement tout acte de vie. « Ce que Brecht affirme dans Baal, soulignait le très « brechtien » Bernard Dort, c'est la négation. Une négation radicale, absolue ». Négation qui s'exprime de séquence en séquence (de station en station) dans une dynamique volontairement effrénée dans la pièce. Ce que Stanislas Nordey dans son interprétation du rôle-titre ne donne pas à entendre et à voir. Trajectoires rectilignes bien tracées il vient le plus souvent face au public marteler avec une grande force de conviction (dans l'attaque surlignée de chaque mot, ce qui fait partie de son style que l'on retrouve de spectacle en spectacle), dans un jeu découpé au couteau. En homme mûr, sûr de lui, il nous assène des vérités qui ne sont pas celles du jeune Baal qui emprunte bien des traits à son auteur. Un auteur qui fait référence à Villon et surtout à Rimbaud dont on retrouve quelques passages dans son texte comme on en retrouvera encore très peu d'années après dans sa troisième pièce, Dans la jungle des villes… « Baal, c'est la poésie comme alcool » expliquait l'un des premiers commentateurs français de Brecht, Jacques Desuché. Ce à quoi on pourrait répondre à l'instar de Rimbaud dans Une saison en enfer : :« Tu as bu une liqueur non taxée de la fabrique de Satan »… Baal de Christine Letailleur nous avons droit à un récital Nordey, quasiment seul sur scène sous la faible lumière des projecteurs. À ce jeu seul Vincent Dissez (Ekart, l'ami-amant ; on songe évidemment au « couple » Rimbaud-Verlaine) parvient à s'en sortir et à donner quelque crédibilité à son personnage, le reste de la distribution étant quasiment réduit à faire de la figuration de manière peu convaincante.

Jean-Pierre Han

vendredi 21 avril 2017

Jeux de massacre

Funny birds par Lucie Valon. Théâtre de la Cité Internationale. Jusqu'au 28 avril à 19 h 30. Tél. : 01 43 13 50 50.

On l'avait déjà perçu dans sa quête du Paradis (Paradis-impressions), le troisième volet de son triptyque commencé en fanfare avec Dans le rouge (l'Enfer) et poursuivi avec Blank (le Purgatoire), Lucie Valon, en clownesse virtuose ne manquait pas de dire le monde et son incohérence, s'autorisant du fait que clowns et bouffons peuvent toujours dire quelques vérités avec une certaine impunité. Avec Funny birds, elle récidive, mieux elle enfonce le clou tout en battant les cartes qu'elle a en main. S'extrayant pour la première fois des lumières de la scène elle œuvre dans l'ombre en tant que metteur en scène, lance son complice Christophe Giordano qui l'accompagne depuis les débuts des aventures de la compagnie qu'ils ont créée ensemble, La Rive ultérieure, sur le plateau (c'est également une première) et, toujours généreuse, lui adjoint cinq compagnons ! Ils sont donc six dans l'arène car il s'agit bien d'une arène, ce que semble bien suggérer la figure géométrique dessinée à même le sol (scénographie et costumes sont signés Pia de Compiègne). Trois hommes et trois femmes dans une parfaire parité. Six clowns donc – une foule par ces temps de misère – pour s'attaquer à la question des subprimes et autres plaisanteries du genre concernant la crise que nous vivons, six funny birds, de drôles d'oiseaux pour le dire un peu plus clairement, pas très recommandables ; comment pourraient-ils l'être dans le monde d'aujourd'hui dont le seul credo est le fric acquis par tous les moyens. Le spectacle qu'ils vont nous donner de leur rapacité est exemplaire. Le tout à partir du simple vol d'une pièce de 2 euros piqué dans la poche d'un cadavre tombé du ciel ou jeté d'on ne sait où… Le début de la fable est saisissant. Drôle d'oiseaux donc qui vont trouver toutes les combinaisons plus ou moins louches (mais parfaitement légales, n'est-ce pas ?) pour faire fructifier la petite pièce. Drôles d'oiseaux, des vautours, qui nous font irrésistiblement penser au titre du recueil de dessins de Chaval, Les Oiseaux sont des cons, ou de la connerie (entendez par là la saloperie) considérée comme un des beaux-arts. La démonstration orchestrée par Lucie Valon, interprétée avec un brio des plus réjouissants, chacun dans son registre mais dans un ensemble choral des plus singuliers, par Charlotte Andrès, Stéphanie Farison, Alban Gérôme, Christophe Giordano, Mathieu Poulet et Charlotte Saliou, réalisée à partir d'une série d'improvisations élaborées depuis des mois et des mois, fait mouche jusqu'à la scène finale de pur cannibalisme. Un beau et sanglant symbole peu ragoutant. Les six clowns s'ingénient, de séquence en séquence, à casser en petits morceaux la belle boîte financière comme des enfants peuvent démonter et casser des jouets qui leur résistent. C'est brillantissime et l'on songe à Dario Fo et à la rage dévastatrice de ses personnages de Faut pas payer ou de Mort accidentelle d'un anarchiste… La maîtrise scénique de Lucie Valon s'applique à tous les échelons de la réalisation (belle chorégraphie d'Isabelle Catalan). On aurait presque envie de parler de direction d'acteurs, même si chaque interprète évolue « à sa manière » et dans une grande liberté. Bien sûr ces funny birds ne sont pas les premiers à tenter d'évoquer et de démonter les mécanismes qui régissent le monde de la finance sur les planches du théâtre. Même l'économiste Frédéric Lordon s'y est attaqué. Et ne parlons même pas de la Saga des Lehman Brothers (Chapitres de la chute), de Stefano Massini, mais c'est bien la première fois que le sujet est abordé (mastiqué) de cette manière-là pour en faire une sorte de bouffonnerie ubuesque avec ses clowns des temps modernes, plus tout à fait clowns traditionnels, mais portant déjà le masque blafard de la mort. La nôtre, celle de notre monde, hélas.

Jean-Pierre Han

lundi 17 avril 2017

Un hiver renaldien

Un hiver renaldien

Un spectateur attentif – entendez par là qu'il aura su éviter les grosses machines médiatiques, celles fatalement « moliérisées » – qui se sera aventuré là où précisément se gardent bien de mettre les pieds nombre de « professionnels de la profession » et autres olibrius du même acabit, bref un spectateur attentif aura sans doute remarqué la présence, forte et insistante, dans plusieurs productions et à différents postes, sinon dans différents registres, de Noëlle Renaude l'hiver dernier. Cela a commencé de manière discrète ou au contraire frappante selon le point de vue que l'on entend adopter. Mais enfin qu'il suffise de dire et de souligner que Noëlle Renaude est la traductrice du texte de Synge, La Source des Saints que Michel Cerda a superbement mis en scène, un des plus beaux spectacles de la saison mais qui, bien entendu, après sa création au Studio-Théâtre de Vitry, des passages à la Commune d'Aubervilliers et au Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, n'a toujours pas trouvé preneur pour poursuivre sa tournée la saison prochaine : pas dans les normes de la consommation courante. Michel Cerda l'avait clairement signifié : sans la traduction exceptionnelle – au mot et à la virgule près, dans sa rythmique et ses sonorités rocailleuses – il n'aurait jamais monté le texte même porté par des acteurs de la trempe de Yann Boudaud et d'Anne Alvaro. Le temps de souffler après les représentations du spectacle à Dijon et l'on retrouvait Noëlle Renaude pour quelques jours seulement dans une salle du 104 où, en compagnie du metteur en scène Grégoire Strecker qu'elle couve depuis ses débuts, elle expérimentait une forme difficilement qualifiable dans la mesure où performance, dispositif vidéo, avec passage en chair et en os du comédien (étonnant et méconnaissable Grégoire Strecker) sur le plateau ou ce qui en tenait lieu, histoire de se confronter à sa propre image sur écran, se mêlaient allègrement… le tout sur un texte réjouissant de l'auteur, La Bonne distance. La lectrice opiniâtre qu'elle est passant ensuite le relais au même Grégoire Strecker pour qu'il œuvre avec Benjamin Condotti-Besson sur un texte choisi par elle, Zones de Jean Rolin. L'ensemble fut présenté sous le titre parlant de : Que ça y vive autrement… Une manière bien particulière de vivre le théâtre ailleurs, autrement. Et une façon d'affirmer une fois de plus l'amour de Noëlle Renaude pour tout ce qui relève de l'écriture… N'oublions pas, pour la petite histoire, qu'elle fut l'une des premières à redécouvrir il y a quelques années maintenant la trop oubliée Hélène Bessette (LNB7). Troisième apparition de Noëlle Renaude, un mois plus tard, avec son texte fétiche, parce qu'emblématique d'une certaine manière de travailler, Ma Solange, comment t'écrire mon désastre, Alex Roux écrit entre 1994 et 1997 pour l'acteur Christophe Brault qu'elle mettait en scène au fur et à mesure qu'elle rédigeait son texte qui aboutit à la parution de 3 volumes pour 18 heures de jeu – pas moins. C'est bien 18 heures de spectacle que l'on nous donna à Théâtre Ouvert, mais découpées en tranches d'une heure. Soit 18 épisodes pour un feuilleton assumé par quatre comédiennes suisses épatantes – Heidi Kipfer, Valérie Liengme, Stefana Pinnelli et Anne-Marie Yerly – dirigées par le metteur en scène, suisse lui aussi, François Gremaud. La petite équipe, toujours dans le même espace scénographique nous fit donc revivre le monde avec délice et drôlerie avec sa foule de personnages, peut-être pas les 2587 du Drame de la vie de Valère Novarina, mais quand même… L'œuvre de Novarina, justement, Noëlle Renaude, la connaît sur le bout des doigts pour en avoir été l'exégète passionnée du temps où, entre autres activités, elle écrivait régulièrement pour la revue Théâtre/Public. Pour en finir avec l'hiver, on trouva dès le mois de mars le nom de Noëlle Renaude associé à l'expérience très singulière et très réjouissante de Notre Faust, saison 2 initié par Robert Cantarella, spectacle en quatre épisodes (décidément !) mêlant plusieurs écritures, celles de Robert Cantarella donc, de Stéphane Bouquet, de Nicolas Doutey, de Liliane Giraudon et d'Anaïs Vaugelade avec la sienne et quelques autres plus célèbres à qui furent faits nombre d'emprunts. Histoire de dessiner le portrait tourmenté d'un Faust (Nicolas Maury) des temps modernes. Dans ce qui fonctionne, et c'est là l'un des aspects qui relie ces quatre propositions hivernales, en un parfait décalage avec la production courante tout en continuant à creuser le sillon de l'écriture, qu'elle soit textuelle ou scénique. Ce dont on se réjouira pleinement.

Jean-Pierre Han

À consulter : Noëlle Renaude, atlas alphabétique d'un nouveau monde dirigé par Michel Corvin. Éditions Théâtrales, 176 pages, 25 euros.

samedi 8 avril 2017

Coup de tonnerre au Français

La Résistible ascension d'Arturo Ui de Bertolt Brecht. Mise en scène de Katharina Thalbach. Comédie-Française à 20 h 30 en alternance. Jusqu'au 30 juin 2017. Tél. : 01 44 58 15 15.

En décidant de faire entrer La Résistible ascension d'Arturo Ui au répertoire de la Comédie-Française, Éric Ruf se doutait-il que les représentations commenceraient à peine un mois avant les élections présidentielles qui voient la menace de ce que dénonce Brecht (la peste brune) se faire de plus en plus précise ? Si hasard il y a, il est forcément objectif ! La pièce écrite par Brecht en 1941 faisait directement référence au nazisme qui l'avait contraint à s'exiler, en Finlande d'abord où il rédigea son texte en trois semaines, aux États-Unis ensuite. La fable qu'il invente décalque très exactement les faits et gestes qui menèrent Hitler et ses sbires au pouvoir. En France c'est Jean Vilar qui créa Arturo Ui au TNP en 1960. Voilà qui tombait fort à propos si on veut bien se rappeler ce qui s'y passait alors au plan politique. C'est-à-dire, en vrac et très rapidement, les problèmes soulevés par la guerre d'Algérie avec Michel Debré, le premier ministre du général de Gaulle, investi des pleins pouvoirs, la création du SAC (service d'action civique) de triste mémoire mêlant dans ses rangs militants gaullistes, policiers et truands… Avec en face tout de même, le manifeste des 121 défendant le droit à l'insoumission, etc. La période, on le voit, n'était pas des plus réjouissantes, celle d'aujourd'hui ne l'est pas plus. Et l'apparition sur scène du gangster Ui dans sa très résistible ascension survenait alors et survient encore en ce mois d'avril on ne peut mieux. À l'époque, en 1960, quelques mois seulement avant le travail de Jean Vilar (et de Georges Wilson), le Berliner Ensemble avait présenté sa propre version de la pièce, dans sa langue d'origine et dans la mise en scène de Peter Paliztsch au Théâtre Sarah Bernhard (devenu le Théâtre de la Ville). Aujourd'hui c'est Katharina Talbach, fille de Benno Besson, l'un des metteurs en scène les plus marquants du Berliner Ensemble fondé par Brecht et Hélène Weigel, et de la comédienne Sabine Talbach qui nous offre sa propre version de La Résistible ascension d'Arturo Ui à la Comédie-Française, une version qui se veut la plus fidèle possible à l'esprit de Brecht et refuse toute actualisation et transposition comme l'ont fait Dominique Pitoiset avec Philippe Torreton cette saison même. Nourrie au lait du Berliner dès son plus jeune âge, formée par Hélène Weigel, elle-même, interprète rendue célèbre dans un rôle important (Polly) dans l'Opéra de quat'sous, Katharina Talbach devenue une metteuse en scène aguerrie et reconnue aussi bien en RDA qu'ensuite en RFA, est ferme sur ses positions. Le résultat sur scène lui donne entièrement raison. Avec éclat. C'est un spectacle qui affirme son identité brechtienne qu'il nous est donné de voir. On pourra toujours arguer le fait que du coup il est plutôt daté. C'est oublier que les comédiens du Français qui se sont coulés dans le moule avec aisance lui redonnent avec grande justesse une formidable vie. En même temps que l'occasion est belle de vérifier la pertinence toujours actuelle des propositions de Brecht. Pour la fidélité au travail du Berliner Ensemble tout y est : de l'apparition du bonimenteur (Bakary Sangaré) annonçant ce qui va suivre à l'épilogue-mise en garde : « Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder, Bêtement. Agissez au lieu de bavarder. … nul ne doit chanter victoire hors de saison ; Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la chose immonde »… (traduction initiale d'Armand Jacob, celle de la représentation au Français est signée Hélène Mauler et René Zahnd), à la régulière apparition d'écriteaux rappelant la réalité des faits historiques en contrepoint de la fable inventée par l'auteur. Surtout à la manière qu'à la metteuse en scène Katharina Thalbach d'orchestrer sa partition au couteau, en ne laissant absolument rien au hasard et en dirigeant les comédiens aux visages maquillés blafards à la perfection dans une chorégraphie (signée Glyslën Lefever) élaborée avec intelligence. Car ce sont bien des marionnettes ou des acteurs de cirque ou de foire qui sont jetés sur une scène admirablement pensée par le scénographe Ezio Toffolutti (également créateur des costumes) avec lequel elle a souvent travaillé, tout comme son père Benno Besson. Soit une énorme toile d'araignée sur et dans laquelle les comédiens vont évoluer, pris au piège ou mis en danger en son centre névralgique. Ce n'est pas tant cette idée de la toile d'araignée (qui aurait pu n'être qu'une idée) qui est remarquable que sa continuelle utilisation tout au long du spectacle. C'est dans cette toile verticale ou horizontale selon les plans séquences que se débattent avec une énergie communicative les comédiens tous réunis autour de la présence extraordinaire de Laurent Stocker, Arturo Ui, petit gangster à l'allure chaplinesque, mèche et petite moustache à la Hitler avec ses tics et ses contorsions d'enfant gâté jusqu'à l'hystérie. Sa composition fera date alors qu'il entraîne dans son lugubre et dérisoire sillage tout le reste de la distribution, garde rapprochée en tête (Thierry Hancisse en Ernesto Roma/Röhm, Serge Bagdassarian en Manuele Gori/Göring, Giuseppe Gobbola/Goebbels… face au vieil Hindsborough/Hindenburg), mais c'est bien l'ensemble de la distribution qu'il faut saluer pour ce travail d'une rare cohérence et d'une redoutable efficacité.

Jean-Pierre Han

mercredi 29 mars 2017

Visions nocturnes

Petit éloge de la nuit de Ingrid Astier, adaptation et mise en scène de Gérald Garutti. Théâtre du Rond-Point, jusqu'au 15 avril, à 20 h 30 (salle Roland Topor). Tél. : 01 44 95 98 21.



« Nous sommes de l'étoffe dont sont tissés nos rêves » avait affirmé le grand Shakespeare que le metteur en scène Gérald Garutti connaît bien pour avoir abordé son œuvre à maintes reprises aussi bien en tant que traducteur, que dramaturge ou que metteur en scène. Or l'élément naturel dans lequel peuvent le mieux s'épanouir les rêves est bien la nuit. Nous y voici donc conviés, dans un premier temps avec l'ouvrage d'Ingrid Astier, Petit éloge de la nuit, qui a pour ainsi dire donné l'impulsion au spectacle éponyme conçu et mis en scène par Gérald Garutti et à qui Pierre Richard prête avec une singulière poésie son corps et sa voix. Il y a dans la proposition de spectacle une sorte de gageure consistant à aller au-delà de l'abécédaire du livre d'Ingrid Astier, une forme qui lui convenait parfaitement, pour s'en aller vers d'autres terres de rêves, celles de la scène théâtrale. À l'abécédaire, Gérald Garutti a préféré une construction dynamique, en spirales étagées, n'hésitant pas à ajouter textes et poèmes sur le sujet formant ainsi ses propres « Hymnes à la nuit » portés par Pierre Richard dont la déambulation (avec ses temps d'arrêt et ses silences) le plus souvent autour du dispositif scénique imaginé par Éric Soyer – un carré-estrade percé en son centre d'une ouverture menant on ne sait trop où, dans les tréfonds de l'angoissante nuit ou dans les soubassements de la conscience... –, semble vouloir abolir le séparation entre le plateau et la salle ou en tout cas refuser le statut de la boîte noire du théâtre. Le parcours du comédien est réglé avec minutie jusque dans son errance, le metteur en scène lui laissant de vrais temps de respiration et paradoxalement une vraie liberté de mouvement. Pierre Richard profite au mieux de cette liberté, s'amuse des différents registres de jeu qui sont les siens, ceux que l'on connaît pour les avoir souvent appréciés dans les nombreux films et spectacles dans lesquels il s'est produit, une discrète fantaisie lunaire, et ceux que l'on connaît moins, une impalpable gravité qui refuse malgré tout de se prendre au sérieux. Il faut à ce stade admirer le doigté du metteur en scène qui sait aussi bien diriger les acteurs dans des grandes machines (Shakespeare justement, Koltès ou Musset) que dans des partitions plus intimes comme dans Les Carnets du sous-sol d'après Dostoievski que l'on retrouve d'ailleurs dans le spectacle (c'est un des ajouts personnels de Garutti…). Le spectacle tourne délibérément le dos à toute espèce de récital poétique. Il a le bon goût de s'ouvrir à l'infini, celui de la nuit, par-delà les simples mots des poètes, ce que suggèrent parfaitement les vidéos (Renaud Rubiano) et l'apparition filmée de la danseuse étoile Maris-Agnès Gillot, pour ne prendre que ces exemples. L'apparente modestie du propos contenu dans le titre même du livre et du spectacle (« Petit éloge »…) cache peut-être une vision plus ambitieuse de la vie nocturne et des fantômes qu'elle recèle…

Jean-Pierre Han

lundi 27 mars 2017

Kafka en Turquie

Neige d'après. Mise en scène de Blandine Savetier. Manufacture des Œillets à Ivry. Jusqu'au 28 mars. Puis tournée à partir d'octobre 2017 (Bourges, Saint-Étienne…). Tél. : 01 43 90 11 11.

Adapter un roman au théâtre est un véritable piège, la réaction première étant tout naturellement d'établir un élément de comparaison entre l'œuvre littéraire et l'œuvre théâtrale, avec comme point d'orgue la question de savoir si la seconde est bien fidèle à la première… Dans ces conditions, peut-être conviendrait-il pour peu que l'on veuille apprécier au mieux le travail théâtral de Blandine Savetier à partir de Neige d'Orhan Pamuk ne pas tenter d'établir de minutieuse ressemblance avec le roman qu'elle a adapté avec Waddah Saab. Sauf à définitivement expliquer que le compte – même avalisé par l'auteur comme ce fut le cas ici – n'y est pas. Mais quel compte justement si l'auteur lui-même donc retrouve à travers une autre écriture, et peut-être même quelques écarts, l'esprit de son livre ? Les problématiques soulevées dans Neige écrit dans les années 1999-2000 et publié en France en 2011, sont bien là présentes dans le spectacle : le heurt et la confrontation entre les influences orientale et occidentale dans les corps et les consciences des protagonistes de la fable dans un pays, la Turquie, dont la capitale, Istanbul, est comme le symbole de cette double appartenance, les problèmes politiques avec l'islamisme, la laïcité, le nationalisme, la démocratie… rendus de plus en plus aigus au fil du temps pour en arriver aujourd'hui à un point d'exacerbation absolu. La trame inventée par Orhan Pamuk est de ce point de vue particulièrement parlante. On la retrouve sur le plateau vécue par des personnages parfaitement campés qui gravitent autour de la figure centrale, un certain Ka, pseudonyme d'un poète en panne d'inspiration, Kerim Alakusogle, revenu dans son pays et dans la ville de Kars, après un exil de quelques années en Allemagne. Ka est chargé de suivre la campagne des élections municipales et d'enquêter sur le suicide de jeunes filles voilées comme le lui a demandé un journal d'Istanbul. Or Kars se transforme en huis clos ; la neige coupe la ville du reste du monde… Décor campé pour le tourbillon d'intrigues et de personnages mettant en valeur le propos de l'auteur… Blandine Savetier, à la neige qui envahit tout comme le montrent les très belles images vidéo en début de spectacle, préfère, avec son scénographe Florent Jacob, planter sur le vaste espace de la belle scène de la Manufacture des Œillets où le spectacle faisait halte après avoir été créé au TNS et avant de repartir en tournée, une structure métallique qui pourrait plutôt évoquer le décor de la Colonie pénitentiaire de Kafka. Ka, bien sûr, c'est aussi le K de Kafka, et le personnage semble passer d'une rencontre à une autre, d'une situation à une autre, sans vraiment bien savoir ce qu'il en est réellement, comme dépassé par les événements. L'excellent Sharif Andoura lui prête sa silhouette et ses hésitations. Lui aussi, comme le Karl Rossmann de l'Amérique se retrouve devant son « théâtre de la nature d'Oklahoma », une troupe de théâtre en l'occurrence, dirigée par un acteur, Sunay Zaim (Philippe Smith) complice avec les autorités du pays lors d'une représentation théâtrale pour provoquer un putsch sanglant à l'encontre des islamistes. Encore n'est-ce là qu'un des nombreux épisodes entremêlés dans lequel se perd véritablement Ka, qui aura néanmoins retrouvé l'inspiration avant de déchirer tout ce qu'il aura réussi à produire après des révélations concernant la femme qu'il aime, qu'il est aussi revenu chercher pour repartir avec elle en Allemagne, en vain. Les histoires sont savamment intriquées les unes dans les autres et Blandine Savetier avec son équipe parviennent à les rendre palpables dans un spectacle passionnant de bout en bout et qui, en fin de course, parvient à rendre hommage à l'écriture d'Orhan Pamuk et à en éclairer tous les enjeux.

Jean-Pierre Han

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