samedi 21 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un naufrage

Arctique de Anne-Cécile Vandalem. La Fabrica jusqu’au 24 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Il y a deux ans Anne-Cécile Vandalem avait triomphé au festival d’Avignon avec Tristesses repris cette saison en tournée en France. Même si on pouvait émettre des réserves sur ce spectacle il était d’une authentique tenue. On n’en dira pas autant de sa nouvelle production Arctique pourtant attendue avec une certaine impatience. C’est à une véritable bouillie à laquelle nous convie la metteure en scène belge. Une bouillie dans laquelle tous les ingrédients pour un succès annoncé ont pourtant été jetés ; d’autant qu’ils ont été véritablement composés avec l’air du temps, celui de l’écologie avec focus sur le changement climatique affectant cette fois-ci la route de l’Arctique et le Groenland et la volonté de ce pays de conquérir son indépendance. Nous sommes conviés à savourer cette histoire d’un navire, l’Arctic Serenity, laissé à l’abandon après avoir été transformé pour œuvrer dans le tourisme de luxe, mais qui à la suite d’un accident survenu contre une plateforme pétrolière a été abandonné et est condamné à poursuivre sa route dans les eaux internationales tel un navire-fantôme. Sans être originale la trame pouvait encore et toujours accrocher les spectateurs toujours avides de belles histoires qui en rappellent bien d’autres de notre enfance… Anne-Cécile Vandalem installe son histoire dans un futur proche, en 2025, avec ce navire vide mais dans lequel ont tout de même été invités quelques personnalités par lettre anonyme : on n’en saura pas beaucoup plus si ce n’est qu’ils ont tous une certaine responsabilité dans l’accident qui a tué une militante écologiste… Un vrai thriller à la Dix petits nègres d’Agatha Christie même s’ils ne sont ici que sept. E la nave va mais nous ne sommes pas hélas dans le film de Fellini… On le regrette infiniment, car ce qui déroule sous nos yeux ressemble à une vieille bande dessinée dont le scénario aurait été mal ficelé et les dessins pas franchement intéressants. La vidéo, car bien sûr la vidéo est omniprésente, est plutôt mal articulée avec ce qui se passe sur le plateau. Tout va à vau l’eau dans cette histoire que l’on finit par ne plus suivre malgré la musique live installée dans la scénographie de Ruimtevaarders. Et parler de politique (fiction ou pas) est franchement exagéré et ne sert que d’alibi.

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Tartuffe revu et corrigé

Tartiufas de Molière. Mise en scène d’Oskaras Korsunovas. Opéra Confluence jusqu’au 21 juillet à 18 heures. Tél. : Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le monde est ainsi fait qu’il est singulièrement difficile voire impossible de s’extirper du réseau de contradictions dans lequel nous sommes englués. Voyez le metteur en scène lituanien Oskaras Korsunovas qui n’a eu de cesse durant tout son parcours de fustiger la réalité de la société de son pays, et qui cependant y est très largement honoré. Sa réputation s’étend d’ailleurs depuis longtemps bien au-delà des frontières de son pays – il a notamment reçu le Prix Europe des nouvelles réalités théâtrales et est régulièrement invité au festival d’Avignon… Dans sa volonté de dénoncer les maux de notre temps s’emparer du Tartuffe de Molière était pour ainsi dire pain béni pour lui ; il aurait d’ailleurs tout aussi bien pu prendre le Dom Juan du même Molière dans lequel le « grand seigneur méchant homme », dans une tirade célèbre, stigmatise l’hypocrisie, ce vice à la mode qui passe pour vertu… Korsunovas aurait également pu mixer un certain nombre de textes de Molière, bref réaliser une sorte de montage, ce qui n’aurait nui en rien à son travail, puisque son Tartuffe (il aurait été plus juste de préciser que c'était d’après Tartuffe) se permet et assume de grands écarts avec l’original. Au point que la fin est inversée puisque c’est Tartuffe qui triomphe. Pour le reste Korsunovas dans un beau décor de Vytautas Narbutas représentant un labyrinthe végétal qui ne sert malheureusement pas à grand-chose, en prend à son aise, toujours avec une belle maîtrise, et nous livre une mise en scène, elle aussi très à la mode du jour, avec vidéos, adresses et clins d’yeux appuyés des comédiens, par ailleurs excellents, au public et autres pirouettes du genre, jeux et numéros gratuits qui lorgnent délibérément vers le cabotinage, théâtre dans le théâtre avec passages en coulisses, etc. C’est parfois drôle même si cela nous éloigne de la réalité du texte. On le regrette d’autant plus qu’il y a parfois de belles intuitions : le ménage à trois entre Tartuffe, Orgon et Elmire, cette dernière n’hésitant pas à provoquer sexuellement Tartuffe… Tout cela pour aboutir à la scène finale (c’est son discours et son message) : Tartuffe, jusque là petit bonhomme effacé, montant sur une estrade et haranguant la foule en effectuant le salut nazi.

Jean-Pierre Han

vendredi 20 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Vertige poétique

Léonie et Noélie de Nathalie Papin. Mise en scène de Karelle Prugnaud. Chapelle des Pénitents blancs jusqu’au 23 juillet, à 11 h et 15 h. Tél. : Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin. Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année. Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure. Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles ; ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles de adolescentes, il sont eux-même pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’un extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité : Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Car par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps.

Jean-Pierre Han

mercredi 18 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une leçon de vie

Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai) de Viviane Théophilidès. Mise en scène de l’auteur. Théâtre des Carmes, jusqu’au 25 juillet à 16 h 25. Tél. : 04 90 82 20 47.

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg, et en opérant une petite contraction de temps, sous le signe du cabaret berlinois, lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi en tout cas d’une réelle justesse, et qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du théâtre des Carmes où le spectacle se donne ; on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès. Un spectacle de cabaret donc ou de tréteaux réalisé avec trois francs six sous, mais qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition s’avère d’une réelle efficacité. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein ») mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage, avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès en personne présente sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard.

Jean-Pierre Han

mardi 17 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L'État du monde

La Bataille d’Eskandar de Samuel Gallet. Mise en scène collective. Théâtre des Halles, jusqu’au 29 juillet à 21 h 15. Tél. : 04 32 76 24 51.

Le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet, qui n’hésite d’ailleurs pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d'Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture, passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé voire extravagant pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement : « La vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… » Tout est dit et le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité et subtilité au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde.



Jean-Pierre Han

lundi 16 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Le genre… théâtral

Trans (més enllà) de Didier Ruiz. Gymnase du Lycée Mistral. Jusqu’au 16 juillet à 22 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien. À moins que… mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes certes que l’on imagine choisies parmi bien d’autres sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin qu’applaudit-on au juste ? La « performance » des témoins, leur courage ? On ne sait trop.

Jean-Pierre Han

dimanche 15 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Un spectacle à fleur de peau

Si loin si proche d’Abdelwahab Sefsaf. Théâtre11. Gilgamesh Belleville, jusqu’au 29 juillet à 16 h 10. www.11avignon.com Les Enfants de la manivelle. Par André Minvielle et Abdelwahab Sefsaf. Théâtre des Carmes, le 19 juillet à 21 heures. Tél. : 04 90 82 20 47. www.theatredescarmes.com

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais par-delà l’anecdote familiale c’est encore et toujours la recherche de la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne ! Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant – Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance – ; il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presqu’oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation.

Jean-Pierre Han

samedi 14 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Bienheureuse ambiguité

La Reprise de Milo Rau, mise en scène de l’auteur. Jusqu’au 14 juillet, à 22heures. Gymnase du Lycée Aubanel. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com



Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre, car le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux. Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung comme disent les philosophes germaniques !) entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’ Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle », etc., Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire qui est grand et très maîtrisé y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle. » Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement. Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux ; c’est un peu trop facile, car il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée. %Mais encore une fois à qui s'adresse Milo Rau, et pour lui dire quoi ?

Jean-Pierre Han

jeudi 12 juillet 2018

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une vraie réussite

Plus grand que moi de Nathalie Fillion. Mise en scène de l’auteur. Théâtre des Halles. Jusqu’au 29 juillet à 17 heures. Tél. : 04 32 76 24 51.

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé. Cette dernière avait déjà joué dans un spectacle, À l’Ouest, de la première nommée à sa sortie du CNSAD. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, la première écrivant pour la seconde tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance.

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Pour ne pas oublier

Les Années d’Annie Ernaux. Mise en scène de Jeanne Champagne. Théâtre du Petit Louvre. Jusqu’au 29 juillet, à 10 h 50. Tél. 04 32 76 02 79.

Les Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975. Le spectacle s’achève sur cette victoire obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d'aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui.

Jean-Pierre Han

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