vendredi 19 avril 2019

Un vent de folie salutaire

Tchekhov à la folie (La demande en mariage/L’Ours) de Tchekhov. Mise en scène de Jean-Louis Benoit. Théâtre de Poche Montparnasse. Jusqu’au 14 juillet à 19 heures. Tél. : 01 45 44 50 21.

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.



Puisque farce (ou plaisanteries comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a – c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte – autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains... Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant qu’ici tout cela est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille  à marier », puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur, ce qui, par les temps qui courent relève du miracle.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 avril 2019

Un acteur qui cherche

Tout Dostoievski de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité. Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 19 avril à 20 heures. Tél. : 0143 13 50 50. theatredelacite.com

Il faut tout de même un sacré culot lié à une petite dose d’inconscience pour faire ce que fait Emmanuel Vérité alias Charles Courtois-Pasteur, autrement dit encore Charlie pour les intimes, mais avec lui nous sommes tous ses intimes, de gré ou de force. Bref, arriver comme ça sur le plateau, allure tellement décontractée qu’elle finirait presque par virer à la lassitude, le tout dans un accoutrement des plus improbables, casquette de couleur vissée sur le crâne, veste jetée sur une chemise hawaïenne (il en a toute une collection), sac à dos qui contient quoi donc au juste, ses affaires de plage avec quelques bouquins, des chefs-d’œuvre de la littérature, Proust, Dostoievski ? Visage mal rasé (c’est la mode), avec moustache fournie, il est chouette Charlie, mi-clown, mi-clodo, et il finirait presque par nous donner le bourdon avec sa gentillesse – il nous offre d’ailleurs à boire, de la vodka, ça va de soi –, avec sa quasi obséquiosité, car nous faire plaisir, il y tient. Absolument. Et donc voilà, des gens de théâtre – car il opère désormais dans des salles de théâtre, ce qui est le signe d’une réelle ascension sociale ; comme il est loin le temps déjà lointain où il fit sa glorieuse apparition dans une salle de peep-show de Pigalle ! – des gens de théâtre donc lui ont demandé, c’est lui qui le dit, de faire du théâtre à partir d’un géant de la littérature, Dostoievski, le grand Dostoiveski. Et Charlie qui ajoute à toutes ses grande qualités celle d’être extrêmement cultivé – il connaît donc bien l’auteur russe, et aurait-il des lacunes que son ami de l’ombre, Benoît Lambert, serait là pour le secourir – de donner son accord pour se lancer dans l’aventure. Va donc pour Dostoievski, et pour faire court et tranchant, pour Crime et châtiment, un des chefs-d’œuvre de l’écrivain que tout le monde connaît peu ou prou. D’ailleurs un peu plus dans le sud, une équipe théâtrale nous en donneront une belle et très sérieuse adaptation au Printemps des comédiens. Il s’agit de Nicolas Oton et de son équipe qui ont créé le spectacle à Perpignan il y a quelques mois… Charlie, lui, n’a pas besoin de troupe, il tient à lui seul tous les rôles et se lance dans le récit du livre. Désopilant et d’une grande profondeur, tiens donc, récit bien mené avec clin d’œil à l’inspecteur Colombo jadis interprété par Peter Falk : un hommage… Bon, tout du roman y passe, et pour finir en beauté, on ira encore plus vite avec l’évocation des Frères Karamazov ! Un sacré culot quand même et un brin d’inconscience car mine de rien Emmanuel Vérité (on revient à lui) joue en parfait équilibriste sur la corde raide. Il n’a pas intérêt à manquer de rythme, à faire le moindre faux pas sauf à ce que tout s’écroule, autrement dit à ce que rien ne marche. C’est d’ailleurs bien ce danger qui est jouissif. Emmanuel Vérité et Benoît Lambert, ces vieux complices, le savent mieux que quiconque, mais maintenant ils ont un sacré métier, et bientôt défroque de Charlie (momentanément) jetée au orties ils reprendront, pour notre plus grand plaisir aussi leurs autres très sérieuses occupations théâtrales.

Jean-Pierre Han

mardi 9 avril 2019

Une belle partition

Onéguine d’après Eugène Onéguine de Pouchkine. Mise en scène de Jean Bellorini. Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Jusqu’au 20 avril à 20 h 30. Tél. : 01 43 13 70 00. www.theatregerardphilipe.com

Pour un peu les officiants de cette proposition théâtrale nous accueilleraient un à un pour nous installer sur un des gradins placés de part et d’autre de l’aire de travail toute en longueur et composée de deux tables sur lesquelles sont posés des chandeliers et d’un piano ; c’est que l’on nous invite à la narration très intime (intimiste) du chef-d’œuvre de Pouchkine, Eugène (prénom enlevé pour l’occasion) Onéguine, traduit par André Markowicz. Pas de cérémonial d’entame de spectacle comme d’habitude ; celui-ci est destiné à être présenté dans tous les lieux possibles et imaginables. Pas de pause avant le jeu. Tout s’enchaîne et l’un des comédiens nous parle du nombre de vers, des 5 523 tétramètres iambiques, des 48 strophes réparties en 8 chapitres que comporte l’œuvre de Pouchkine avant d’enchaîner quasiment sans changement de ton sur le récit lui-même. Conversation susurrée dans un petit micro qu’il passera à ses camarades lorsque ceux-ci devront intervenir à leur tour. Un passage de relais symbolique puisqu’ils sont trois à porter alternativement la voix du personnage du dandy petersbourgeois, Eugène Onéguine. Le dispositif est particulier ; spectateurs et comédiens portent un casque, et c’est à travers ce casque que nous parvient la voix des interprètes discrètement soutenue par la réalisation sonore de Sébastien Trouvé et quelques mesures d’une composition musicale inspirée de l’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C’est une petite merveille d’une apparente simplicité à laquelle il nous est donné d’assister ; nous sommes embarqués dans l’histoire de ce jeune dandy rongé par l’ennui et qui repoussera l’amour passionné d’une jeune femme, Tatiana, avec des mots qui se veulent d’une sincérité et d’une grande lucidité, mais qui sont en fait d’une impitoyable violence. Bien des années plus tard alors qu’entre-temps il aura tué son meilleur ami, le jeune poète Linski, dans un duel inéluctable provoqué par son attitude lors d’un bal où il se conduit de telle manière à susciter la jalousie de ce dernier, il retrouvera Tatiana, mariée à un prince, et qui lui signifiera qu’elle l’aime toujours mais restera fidèle à son époux… Telle est, à gros traits, la trame du récit, du conte qui, aussi passionnant soit-il, passe au second plan dans la mesure où ce qui est mis en exergue c’est la langue de Pouchkine, ses vers et leur rythmique. De ce point de vue le travail de Jean Bellorini et de ses comédiens est admirable ; toutes les nuances retracées par André Markowicz qui a travaillé sur sa traduction durant de longues années, y sont, et qui plus est, « interprétées » par un quintette composé de Clément Durand, Gérard Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune et Mélodie-Amy Wallet qui prête sa voix à Tatiana mais aussi à sa sœur cadette, Olga. Avec juste ce qu’il faut de distance qui répond à la légère ironie perceptible dans le texte.

Jean-Pierre Han

samedi 6 avril 2019

Un film qui n'existe pas

Le Voyage de G. Mastorna d’après Federico Fellini. Mise en scène de Marie Rémond. Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 5 mai à 20 heures. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Même par rapport à la mode ambiante qui consiste à adapter des films à la scène, une pratique qui semble particulièrement plaire à la Comédie-Française qui s’y est déjà collé avec les Damnés de Visconti et plus récemment avec Fanny et Alexandre de Bergman, Marie Rémond demeure comme à son habitude quelque peu décalée dans son approche des choses. Cela n’étonnera personne et l’on se souviendra qu’elle n’est jamais aussi à l’aise que dans des projets pour le moins atypiques, comme en témoignent ses réalisations d’André, de Vers Wanda ou encore de Comme une pierre qui… déjà produit à la Comédie-Française (au Studio). Si elle s’est, elle aussi, tournée vers le cinéma cette fois-ci, plus précisément vers Fellini et son Voyage de G. Mastorna, il faut immédiatement préciser que le film du grand maître italien n’a jamais été tourné ! Marie Rémond opère donc sur un film qui n’existe pas, ce qui a présenté pour elle l’immense avantage de pouvoir travailler en toute liberté et d’éviter tout élément de comparaison avec une œuvre cinématographique achevée. Pas d’images donc mais le texte d’une histoire à laquelle Fellini tenait tout particulièrement et sur laquelle il est revenu à maintes reprises durant sa carrière. Il a écrit ce texte en 1965 après 8 ½ et Juliette des esprits au mitan de sa vie et en pleine crise existentielle, essayant en vain à maintes reprises de la faire vivre sur l’écran, ce pour quoi elle était destinée. Le Voyage de G. Mastorna, tout en se nourrissant des deux films cités et dont on retrouve bien sûr des échos, va beaucoup plus loin dans le délire d’imagination. Il se développe en totale liberté mais en contrepoint à la Divine Comédie de Dante, trop souvent étudiée au cours de ses études. Le Voyage de G. Mastorna nous amène dans un au-delà de la vie après l’atterrissage forcé et mouvementé d’un avion dans lequel se trouve le célèbre violoncelliste G. Mastorna parti rejoindre son orchestre pour un concert. À partir de là, tout se détraque tranquillement, et cela vous a parfois des airs de Kafka, le « héros » ne sachant plus très bien où il se trouve… Au déroulement des événements se mêle une autre histoire, celle de Fellini soi-même en pleine préparation de tournage, avec confrontation avec son producteur et répétitions avec ses acteurs au premier rang desquels on retrouve Marcello Mastroianni. Le Voyage de G. Mastrona, c’est aussi cela, cet empilements d’histoires qui se chevauchent pour notre plus grand bonheur, de ces images reflétées à l’infini, c’est une mise en abîme théâtro-cinématographique, dont Marie Rémond joue avec délice. Accompagnée de Thomas Quillardet (on les retrouvera ensemble dans Cataract Valley d’après Jane Bowles) et d’Aurélien Hamard-Padis, elle s’est plus à tisser ce subtil entrelacs d’histoires qui, in fine, dresse un émouvant et beau portrait du cinéaste.

À jouer – c’est vraiment le terme – sur tous les tableaux, dans tous les registres, sur tous les tons a-t-on envie d’ajouter, il faut une troupe aguerrie. Celle du Français l’est incontestablement. Ils sont cette fois-ci huit à faire vivre, avec drôlerie et intensité, tous les rôles requis dans un dispositif bi-frontal qui les met quasiment de plain-pied avec le public, au milieu du décor d’un tournage. Emmenés par Serge Bagdassarian qui, petite caméra au poing, fait ses repérages, s’agite dans tous les sens, et rend le personnage du réalisateur crédible dans la mesure où il ne tente pas d’imiter l’original en quoi que ce soit, pas plus que Laurent Lafitte en Marcello, perdu pour de bon dans les méandres de l’histoire de Fellini qu’il croit être la sienne, avec Jérémy Lopez en régisseur, assistant de Federico plus vrai que nature, Georgia Scalliet inénarrable dans tous ses petits rôles, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker et Yoann Gasiorowski, c’est tout un monde qui joue le jeu jusqu’au vertige et rend ainsi hommage au génie de Fellini dont le film restera à jamais introuvable.

Jean-Pierre Han

mardi 2 avril 2019

De la réalité à la fiction théâtrale

Saint-Félix, enquête sur un hameau français. Texte et mise en scène d’Élise Chateauret. Théâtre de la Tempête, jusqu’au 14 avril à 20 h. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempete.fr

C’est la manière de travailler d’Élise Chatauret qu’elle clame haut et fort : choisir un sujet et mener enquête. Documents de tous types recueillis, commence alors une seconde phase d’élaboration devant aboutir au spectacle. Rien là que de très classique et l’on aura immédiatement à l’esprit la dénomination de théâtre documentaire pour ce type d’activité, ce à quoi Élise Chatauret réplique qu’elle réalise du théâtre… documenté ! Petite nuance à laquelle elle semble tenir et que l’on lui accorde bien volontiers, d’autant que cela ne change rien à l’affaire, celle de son dernier spectacle à partir d’une « enquête sur un hameau français » (c’est le sous-titre du spectacle), intitulé Saint-Félix. Un hameau donc, comme il en existe tant d’autres en France, même si d’après certains indices il serait loisible de le situer dans telle ou telle région plutôt que dans une autre. Un hameau assez grand pour avoir un maire, mais n’ayant pas plus d’une vingtaine d’habitants durant toute l’année, un chiffre qui augmente d’une quinzaine de personnes si on se met à compter les propriétaires de maisons secondaires… Peu importe, les très rares commerces ont disparus depuis longtemps. Voilà donc, avec les dix-huit entretiens réalisés avec les autochtones, ce qui va constituer la matière à partir de laquelle l’équipe théâtrale a œuvré. On apprend donc que le spectacle ne retranscrit pas tels quels les propos tenus lors des enregistrements, qu’il y a eu non seulement travail de réécriture – c’est la moindre des choses –, mais aussi montage, invention de paroles, introduction et développement d’éléments fictionnels, improvisations des comédiens, etc. : on respire ! Un authentique et très subtil travail théâtral a été effectué, ce qui est patent au vu de ce qui se passe sur le plateau avec les quatre comédiens (Justine Bachelet, Solenn Keravis, Emmanuel Matte et Charles Zévaco, tous épatants) qui endossent tous les rôles – et ils sont nombreux –, de séquence en séquence, apportant eux-mêmes les éléments de la scénographie, des maquettes des maisons et autres bâtiments du hameau, le reconstruisant sous nos yeux avant de le démembrer… Se dessine au fil de la représentation l’histoire d’un lieu qui semble être du bout du monde ; un coin de la campagne française pratiquement jamais évoqué. C’est fait avec beaucoup d’apparente simplicité et de délicatesse, mais l’intérêt de la représentation ne réside pas tant dans cette enquête-reconstitution, aussi intéressante soit-elle, que dans une sorte de mise en abîme théâtrale. La question du rapport au réel autour de laquelle le théâtre tourne avec insistance depuis plus d’une vingtaine d’années maintenant – en étant le plus souvent complètement à côté de la plaque. On se souvient ainsi de l’incroyable succès de La Misère du monde de Pierre Bourdieu, un ouvrage qui fut entièrement pillé par les gens de théâtre, au grand dam de l’auteur et de ses collaborateurs. Cela aurait pu être l’occasion d’une véritable réflexion sur la question du réel et du documentaire, ce ne fut pas le cas. Élise Chatauret relance à sa manière le débat en proposant ses propres réponses sur le plateau : c’est là son principal mérite.

Jean-Pierre Han

dimanche 31 mars 2019

Histoires de familles

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger. Odéon-Théâtre de l’Europe à 19 h 30. Jusqu’au 7 avril. Tél. : 01 44 85 40 40.

Il était l’une des six idoles ressuscitées par Christophe Honoré sur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Le voici, seul cette fois-ci, par la grâce de Clément Hervieu-Léger qui présente Le Pays lointain, son ultime pièce, sur la même scène. Seul ? Enfin pas tout à fait : ils sont en effet pas moins de onze comédiens à porter cette dernière œuvre de Jean-Luc Lagarce. Onze superbes comédiens formant une communauté regroupant la famille du personnage principal, Louis, mais aussi ses amis ; une famille élargie en somme qui mêle vivants et disparus. Car Le Pays lointain reprend et poursuit en l’élargissant Juste la fin du monde écrit en 1990 et qui n’avait pas eu l’heur de complètement convaincre ses très proches. Cinq ans plus tard Jean-Luc Lagarce trace à nouveau le retour du fils dans sa famille pour annoncer sa mort prochaine. Une formidable saga s’ébauche dans la tentative pour Louis de dire ou de ne pas dire – est-il question d’une parole empêchée alors que l’on ne cesse de parler ? – pour évoquer les vingt dernières années de sa vie, et où se mêlent, répétons-le, morts, ou ceux qui s’apprêtent à mourir, et vivants, où passé, présent et ébauche de futur s’entrelacent sans que l’on sache vraiment dans quel temporalité on se trouve… Serait-ce déjà l’antichambre de la mort ? Le pays est effectivement « lointain », un « lointain » qui est aussi celui de la conscience. Est-ce un hasard si Jean-Luc Lagarce achève cette dernière œuvre une semaine seulement avant sa propre disparition en 1995. Le Pays lointain apparaît dès lors comme une œuvre testamentaire dans laquelle son auteur « ramasse », reprend, peaufine et développe tous les grands thèmes ébauchés et traités dans ses œuvres précédentes, n’hésitant pas non sans parfois une certaine ironie (qui n'est jamais que le masque de la pudeur) à faire référence à son propre vécu ; une manière de chef-d’œuvre. Ils sont donc tous là dans un dernier adieu, la mère, la sœur Suzanne, Antoine le frère et son épouse Catherine, et les autres, les amis « longue date », les amants « un garçon, tous les garçons », « le guerrier, tous le guerriers », le père « mort déjà », les morts « déjà » comme le père et l’amant… Ils sont donc là, quasiment toujours présents sur le plateau dans un jeu quasi choral, durant ces quatre heures de développement entre rêve et réalité. Rien d’étonnant si l’on se retrouve dans une dimension éminemment romanesque, une dimension qui, dans la première partie du spectacle notamment, bloque quelque peu la parole théâtrale. Mais il est vrai que Jean-Luc Lagarce œuvre ailleurs, dans une autre registre, et son écriture finit par faire mouche. Il y a une autre famille que celle de Lagarce entre celle de sang et celle de cœur, c’est celle des comédiens sur scène réunis et dirigés par Clément Hervieu-Léger. Cette famille-là est parfaitement homogène et solidaire dans le jeu. Audrey Bonnet, Suzanne, Nada Strancar, la mère, Vincent Dissez, Longue Date, et tous leurs camarades, entourent et tourmentent, chacun à sa manière Louis, incarné par Loïc Corbery perdu à un coin de rue que dessine la scénographie signée Aurélie Maestre, un mur de bétons devant lequel trône la carcasse d’une voiture garée près d’une cabine téléphonique comme on ‘en voit désormais plus sauf dans quelque coins reculés de notre beau pays. C’est là le lieu unique dans lequel se joue cette danse de mort. C’est saisissant.

Jean-Pierre Han

dimanche 24 mars 2019

Dom Juan ou la fin d’un mythe

Dom Juan ou le Festin de pierre d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière. Spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra. Théâtre de l’Union, CDN du Limousin, jusqu’au 29 mars, puis tournée à Rochefort, Vesoul, Saint-Étienne du Rouvray. Tél. : 05 55 79 90 00.

DOM JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE

Le rideau s’ouvre : le décor de Stéphane Blanquet et de Jean Lambert-wild vous saute au visage opérant dans l’étonnement (au sens fort du terme) qu’il provoque un premier déplacement avec sa luxuriance et avec ses couleurs vives contrastant avec l’intérieur de ce qui semble être une grande pièce décatie. Pépiements d’oiseaux en sus, on se croirait dans une scène peinte par le douanier Rousseau… Où sommes-nous vraiment ? Certainement pas dans le très convenu tableau d’une comédie classique, puisque classique il y a paraît-il, autour de ce Dom Juan écrit à toute allure – et donc même pas versifié par son auteur pressé par le temps mais d’autant plus libre dans sa rythmique d’écriture et sa pensée. Autour de Dom Juan disons-nous, car Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre, les responsables de l’adaptation ont été piocher avec bonheur dans les très nombreuses versions du mythe pour affermir, recomposer et réagencer avec intelligence la pièce de Molière. Nous sommes donc ailleurs, autrement. Dans un autre espace et dans un autre temps : une antichambre de la mort, un no man’s land dans lequel l’horloge adossée à un pan du mur à moitié démoli du fond de scène ne marque même plus les heures. Et c’est là que Dom Juan accompagné bon gré mal gré par le néanmoins très fidèle Sganarelle va entamer si on peut dire – car nous le saisissons en cours de trajectoire – sa course vers la mort. « Va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble… » est-il bien précisé, et Sganarelle, tout comme les spectateurs de la représentation de Lambert-wild et de Malaguerra, toujours en très efficace binôme, de répondre en chœur que l’on ne saurait être plus clair ! Masque blafard, perruque rousse flamboyante, toux intarissable accentuée par l’alcool qu’il ne cesse d’ingurgiter Dom Juan qui n’a plus de sa superbe que par intermittence est déjà passé de l’autre côté du miroir. La mort rôde à tous les étages si on ose dire, et c’est bien dans la cave située juste au-dessous d’une sorte d’entresol que Dom Juan ira chercher et inviter le Commandeur à sa table pour un ultime festin. Pendant ce temps-là un très drôle et tout à la fois sinistre trio de musiciens-chanteurs installé à l’étage ponctue les événements, ceux de la « chute » de Dom Juan. Ce n’est plus du ciel que viendra le châtiment, mais des profondeurs de la terre… L’espace en entier renvoie à l’image d’une sorte de grotte dont seul un escalier en colimaçon (et aux marches en porcelaine de Limoges, alors que des tapisseries en point numérique d’Aubusson complètent l’ensemble !) installé sur le côté cour pourrait éventuellement mener vers l’air libre, mais Dom Juan, le seul à l’utiliser ne va jamais au-delà de la première station à mi-hauteur… Le spectacle d’une inventivité de tous les instants mise au service d’une dramaturgie serrée, se développe dans un état de tension extrême. L’efflorescence des signes n’empêche en aucune manière Dom Juan et ses metteurs en scène de creuser le même sillon. Sous des dehors parfois légers mais jamais futiles (exit ceux qui n’entrent pas dans le schéma dessiné, Monsieur Dimanche, Don Carlos, Pierrot, Mathurine…), c’est d’une violence extrême dans la mise à nu du mythe. Tout le jeu de Jean Lambert-wild dans le rôle-titre oscille entre ces deux extrêmes, et pas seulement parce qu’il fait usage d’un pistolet… Il opère aux antipodes de l’image convenue d'une sorte de Casanova et finalement affadie du personnage. Parole est à nouveau donnée à son clown Gramblanc que l’on avait pu apprécier dernièrement dans le Godot de Beckett tout comme dans le Richard III d’après Shakespeare ; il poursuit son impitoyable chemin, mais il a cette fois un complice de tout premier ordre, Steve Tientcheu alias Sganarelle, image de squelette inscrite sur son collant. Le couple est parfait, l’un entraînant l’autre dans un symbiose parfaite. Il faut voir leur constante attention l’un à l’autre pour arriver à une respiration commune. C’est de la part de Lambert-wild et Malaguerra un coup de génie que d’avoir fait confiance à ce néophyte de la scène théâtrale, une scène dont il rêvait depuis toujours et qu’il vient habiter de belle manière. C’est ainsi un étrange ballet que les deux protagonistes exécutent entourés par une pléiade de comédiens issus de l’Académie de l’Union, l’École de Théâtre du Limousin. Ils sont ainsi quinze à se partager alternativement, par quatre, les autres rôles du spectacle, Elvire, Dom Luis, Charlotte, un Pauvre… Une très généreuse idée qui permet à de jeunes comédiens de s’affronter à la réalité de leur profession, et qui a l’immense avantage d’interdire au couple principal de s’installer dans leurs rôles ; ils sont toujours peu ou prou, avec des partenaires qui changent à chaque représentation, dans l’obligation d’être sur le qui-vive, dans l’attention (la tension), accrue des « premières fois »… On n’aura garde d’oublier de citer les musiciens Denis Alber, Pascal Rinaldi et la chanteuse Romaine qui sous la houlette de Jean-Luc Therminarias, accompagnent au vrai sens du terme les derniers instants de Dom Juan-Lambert-wild, les derniers instants de l’image romantique de Don Juan que Da Ponte, le librettiste de Mozart avait commencé à véhiculer.

Jean-Pierre Han

Photo : © Tristan Jeanne-Valès

jeudi 21 mars 2019

Une lettre d’amour au père

Qui a tué mon père d’Édouard Louis. Mise en scène et interprétation de Stanislas Nordey. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 3 avril, à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52. Puis du 2 au 15 mai au Théâtre national de Strasbourg.

Sans point d’interrogation Qui a tué mon père, le titre de l’opus d’Édouard Louis que Stanislas Nordey porte à la scène, devient une affirmation martelée dans sa dernière partie. Une accusation envers les politiques responsables de la mort du père, victime d’un accident de travail à son usine et qui le plongera dans la souffrance et un irréversible handicap : ils sont clairement nommés jusqu’à plus soif, de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy et son complice Martin Hirsch pour ce qui est de l’abrogation du RMI, et Hollande (quant à évoquer à leur propos la figure d’un Richard III, c’est pour le moins osé encore que très… théâtral !). Ils sont donc interpelés, mais l’essentiel de l’œuvre d’Édouard Louis n’est-il pas ailleurs ? Dans le « retour » de l’auteur vers ce père alcoolique et violent apparemment détesté au vu de leur histoire commune, mais qu’il finira par « découvrir » à la fin de sa vie. Qui a tué mon père est l’histoire d’un retournement, l’histoire d’un homme saisi dans la violence qui l’habite, notamment à l’encontre de l’auteur, mais aussi dans celle – sociale celle-là – qu’il subit. Écriture d’un retournement, Qui a tué mon père se développe donc clairement en deux parties. Avec l’histoire de la relation tumultueuse, violente, entre un père et son fils. La violence s’exerce dans le cercle familial, mère et frère de l’auteur participant à leur manière à l’infernal « jeu ». Terrible voire insupportable, dira-t-on, d’autant plus terrible que l’homophobie (« Pourquoi tu es comme ça ? Tu nous fait honte ») à l’encontre du narrateur ajoute encore, si besoin était, à l’horreur de la situation. Mais pour aussi infernale que soit la situation décrite qui mènera inéluctablement à l’éloignement et à la rupture entre le père et le fils, elle n’a malheureusement rien d’exceptionnelle : les témoignages de ce type – retournement de situation et rapprochement entre les deux protagonistes principaux compris – ne manquent pas à quelques variantes près. On comprendra néanmoins la nécessité pour l’auteur de reparcourir cette vie et d’écrire ce qui s’apparente à une lettre d’amour, pour enfin comprendre ce qui s’est véritablement joué. Mais qu’en est-il pour le lecteur (et le spectateur ?). L’écriture d’Édouard Louis ne fait pas, on l’a dit et c’est aussi ce qui a fait son succès dès son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, dans la dentelle. D’une redoutable efficacité, elle reste dans le plus pur prosaïsme, sans grand style, ne parvenant ou refusant de s’élever vers ce qui, après tout, fait quand même les grandes œuvres théâtrales, quoi qu’en dise et en pense Stanislas Nordey qui est à l’origine de ce texte. Il y a tellement cru Stanislas Nordey que tout dans son travail scénique et son interprétation au demeurant plutôt convaincante tendent à prolonger avec une certaine munificence (vaste plateau nu, apparition de mannequins à l’effigie du père à chaque césure de la représentation, jeux de lumières, sons travaillés, beauté de la neige qui tombe, etc.) ce que le seul texte d’Édouard Louis ne donne pas. Était-ce la bonne solution ? On ne sait trop. Ce qu’en revanche nous savons, c’est que le spectacle, car spectacle il y a, laisse un réel goût de frustration.

Jean-Pierre Han

samedi 9 mars 2019

Une tragédie élisabéthaine majeure

La duchesse d’Amalfi de John Webster. Mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz. Spectacle en tournée après avoir été créé au Cratère, scène nationale d’Alès.

On pouvait tout craindre, dans la conjoncture actuelle des jeunes équipes théâtrales faisant feu de tout bois et voulant absolument faire preuve d’audace à plus ou moins bon escient, de cette représentation d’une pièce d’une noirceur tragique à nulle autre pareille, La duchesse d’Amalfi de l’élisabéthain John Webster, un contemporain de Shakespeare disparu seulement deux ou trois ans après l’écriture de l’œuvre de Webster qui fut ensuite probablement jouée en 1614 au théâtre du Globe. Première bonne surprise qui balayent nos craintes : Guillaume Séverac-Schmitz a beau être un jeune metteur en scène, avec son collectif Eudaimonia fondé en 2013, il ne s’engouffre pas dans les voies pernicieuses de la mode. Tout de rigueur, il s’en tient strictement au texte, sans fioriture aucune, c’est-à-dire avec des moyens purement théâtraux. On ne pourra pas dire par ailleurs qu’il ne connaît pas la musique parfois tonitruante du théâtre élisabéthain puisqu’il a déjà monté avec succès le Richard II de Shakespeare qui continue à tourner. Les deux pièces ayant été retraduites (ou plutôt adaptées) par Clément Camar-Mercier qui a préféré s’en tenir à l’esprit plutôt qu’à la lettre de l’œuvre, ce dont on ne saurait lui faire reproche. Car du coup cela permet aux comédiens (c’est pratiquement la même équipe qui joue dans les deux spectacles) de mieux s’approprier le texte et d’habiter avec une belle intensité les différents rôles (huit ici sur la vingtaine proposée par l’auteur). Ils parviennent ainsi à dénouer les fils d’une intrigue qui apparaît relativement simple dans son déroulé, mais s’avère d’une grande subtilité dans la peinture des caractères des différents personnages ainsi que dans la relation qui les lie. On songe notamment au rôle de Bosola, « intendant des écuries du Cardinal et espion à la charge de Ferdinand », le duc de Calabre, frère jumeau de la duchesse d’Amalfi. Ce Bosola à qui Jean Alibert prête sa silhouette et son esprit avec une gourmandise toute théâtrale, et qui est au centre même de toutes les péripéties. C’est en quelque sorte, en fin de parcours, l’ange exterminateur qui tuera tous les protagonistes (sauf Julia, la maîtresse du Cardinal), même, par erreur, celui qu’il voulait sauver, Antonio (François de Brauer), le mari de la duchesse…, nous renvoyant à ce que nous sommes, « un amas de vers »… et « qu’est-ce que la chair sinon un minable soufflé dont le lait est caillé ? Oh oui, nos corps sont aussi frêles qu’un morceau de papier et plus méprisables encore car nous ne sommes pas faits de ces arbres solides : nous pourrissons très vite »… Car la mort, bien sûr, règne en maître sur l’ensemble de la pièce ; c’est d’elle dont il est question sous toutes ses formes dans l’œuvre. Noire vision de l’élisabéthain qui s’en donne à cœur-joie, après avoir puisé son inspiration dans une nouvelle de l’italien Matteo Bandello (qui vécut au XVIe siècle et devint évêque), et maintes fois reprise ici et là, en France comme en Espagne. Webster en en faisant son miel n’hésite pas à frôler parfois les rivages du baroque… C’est tout cela, cet équilibre, qu’il fallait tenir, et la mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz, dans la boîte à jeu d’Emmanuel Clolus manipulée par les comédiens, y parvient en grande partie, après une mise en route difficile. La galerie des portraits des personnages dans leurs rapports sulfureux est pour le moins détonant (et étonnant), à commencer par celui de la Duchesse qui donne son titre à la pièce, jeune veuve qui décide contre la volonté de ses frères d’épouser son surintendant (belle et rigoureuse prestation d’Éléonore Joncquez), de son jumeau, Ferdinand (Thibault Perrenoud), son double maléfique dans son rapport quasi incestueux à sa sœur, de mèche (du moins sur ce point) avec son frère le Cardinal (Nicolas Pirson), représentant de l’Église, des bonnes mœurs et surtout de ses propres intérêts, entouré de ses hommes de main dont Bosola est le parangon… L’équipe, car c’est un travail d’équipe, parvient à tenir la route et à éclairer la pièce de Webster trop peu souvent jouée ici, en France.

Jean-Pierre Han

dimanche 24 février 2019

Un spectacle crépusculaire

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Mise en scène Julie Deliquet. Comédie-Française, jusqu’au 16 juin à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.xomedie-francaise.fr

Cela va-t-il devenir une habitude à la Comédie-Française ? Après avoir mis à l’affiche puis inscrit à son répertoire Les Damnés d’après le film de Visconti, voici qu’elle a confié à Julie Deliquet l’adaptation du célèbre film d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre, sa dernière œuvre. À croire qu’il devient difficile de trouver des auteurs contemporains de qualité… Et que Visconti tout comme Bergman aient également été de grands hommes de théâtre ne change rien à l’affaire. Fanny et Alexandre, au théâtre donc est un spectacle crépusculaire. Tentons de mettre de côté le roman puisque tout part chez Bergman avec l’écriture d’un roman adapté pour une série télévisée avant de devenir un film ; autant dire que l’auteur semblait beaucoup tenir à cette œuvre dont on sait qu’elle était quasiment testamentaire et autobiographique. Mettons de côté tout tentative d’établir un quelconque parallèle entre ce que l’on voit sur le plateau de la salle Richelieu et ce qui l’a inspiré. Fini l’aspect testamentaire tout comme l’aspect autobiographique, ça va de soi. Fini aussi la présentation des événements à travers le regard du petit Alexandre qui a ici bien grandi. Le changement est important et donne à l’ensemble du spectacle de Julie Deliquet un aspect plus neutre, même si l’ensemble de la représentation demeure crépusculaire comme je l’ai dit. L’angle de prise de vue – si on peut se permettre cette expression – a changé. Dès lors c’est tout ce qui ressortit à la description du théâtre qui est mis en valeur, un peu trop même jusqu’à en devenir lassant, comme lors de la première partie du spectacle, interminable. Et le jeu du théâtre dans le théâtre, de la fameuse mise en abîme sent franchement le réchauffé, même si l’histoire narrée par Ingmar Bergman nous plonge dans l’univers du théâtre et qu’il est bel et bien question d’une troupe de théâtre dirigée par une ancienne comédienne, Helena Ekdhal (Dominique Blanc) qui passe la main à son fils, Oscar (Denis Podalydès) qui offre le soir du réveillon de Noël une véritable fête à toute son équipe et au public tout en annonçant sa prochaine mise en scène, celle d’Hamlet. Grand moment festif où c’est bien le théâtre qui est ainsi honoré. Sauf qu’Oscar va mourir… Changement radical de tonalité dans la deuxième partie avec sa veuve, elle aussi ancienne comédienne (Elsa Lepoivre) qui s’est remariée avec l’évêque Edvard Vergerus (admirable Thierry Hancisse) et est naturellement venue vivre chez son époux avec ses deux enfants, Fanny (qui n’a pas grand-chose à faire) et Alexandre donc. C’est à un drame condensé auquel il nous est convié d’assister, une sorte de digest plus ou moins naturaliste qui fait penser à Dickens. C’est relativement bien fait grâce au quatuor majeur (le nouveau couple accompagné de la sœur – Anne Kessler – de l’évêque et d’une domestique – Anna Cervinka) et aux « enfants » à cette nuance près que ces séquences sont si condensées qu’elles éludent étrangement toute la dimension temporelle de l’ensemble. Ne nous sont donnés que quelques rares moments clés de ce passage chez l’évêque. C’est la vie, aussi infernale soit-elle, qui est ainsi éludée. On pourra le regretter car ce sont les longs et infernaux moments de la vie des enfants – ceux où il ne se passe apparemment rien et pas seulement ceux où ils sont maltraités – qui sont insupportables. Avec un retour final au théâtre (dans le théâtre) on aura compris que c’est bien la fête théâtrale qui est ici célébrée. Hommage appuyé par une troupe, celle du Français, en tout point admirable jusque dans les seconds rôles. C’est bien la chance de Julie Deliquet. Quant à Bergman et au véritable intérêt de la représentation, c’est une autre question.

Jean-Pierre Han

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