jeudi 20 juillet 2017

Festival d'Avignon In

Les Bonnes de Genet, vraiment ?

De Meiden (Les Bonnes) de Jean Genet. Festival d'Avignon. L'autre scène du grand Avignon – Vedène. 15 heures le 21 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Quels fils (rouges) relient les différents spectacles programmés lors d'un festival, celui d'Avignon tout particulièrement ? C'est forcément un petit jeu auquel nous aimons nous adonner dans nos rares moments de liberté ou lorsque l'ennui nous saisit lors d'une représentation, sans forcément trouver une quelconque réponse. J'ai déjà évoqué la forte volonté des artistes de raconter des histoires, à l'eau de rose comme dans Saigon, haletantes et embrouillées comme dans Ibsen huis ou Les Parisiens, sur le mode du feuilleton. Il y a bien sûr d'autres fils que l'on pourrait tirer, celui du côté propre, chic et choc des choses, aseptisé du traitement de ces histoires. Entre les mises en scène d'Ibsen huis et de De Meiden (les Bonnes) respectivement de l'australien Simon Stone et de la britannique Katie Mitchell tout deux nés en 1964, il y a un autre point commun, celui concernant leurs distributions composées des formidables acteurs néerlandais du Toneelgroep d'Amsterdam qui est dirigé par Ivo van Hove celui-là même qui nous a infligé l'année dernière dans la Cour d'honneur du palais des papes des Damnés de triste mémoire. Mieux, la comédienne Marieke Heebink éblouissante dans la Médéa monté par Simon Stone cette saison au théâtre de l'Europe-Odéon interprète l'une des deux bonnes (Claire) dans la pièce de Jean Genet présentée par Katie Mitchell cet été. Faut-il tirer des conclusions de ces rapprochements, en élargissant le propos et en affirmant que nous sommes de plus en plus sous influence des dramaturgies venues du nord (voir aussi Ostermeier en icône incontournable, et quelques autres). Bon, mais ceci est une autre affaire. En tout cas, De Meiden (les Bonnes) revues et corrigée (!) par Katie Mitchell dans la scénographie représentant'un appartement ou une suite d'un luxe glaçant tel qu'il s'en étale le long des pages de Marie-Claire ou de Elle, appartient bien à cette « tendance » nordique qui, de prime abord, semble à l'opposé de l'univers de Genet. Trahisons ? L'auteur en a connu bien d'autres. Mais cette fois-ci dans cette rubrique, Katie Mitchell va beaucoup plus loin. Ses deux bonnes n'ont plus grand-chose à voir avec les modèles de Genet puisé dans la réalité à savoir les actes criminels des sœurs Papin en 1933 au Mans, qui inspirèrent nombre d'écrivains et de cinéastes. Claire et Solange, les noms que Genet leur a attribués deviennent dans la mise en scène de Katie Mitchell des émigrées polonaises venues se faire exploitées à Amsterdam alors que Madame avec laquelle elles ont directement affaire, et alors qu'elles ont réussi à faire jeter Monsieur en prison, est ici un… travesti au prétexte que Katie Mitchell en bonne militante féministe, ne pouvait se résoudre à parler d'une femme exploitant d'autres femmes ! Elle préfère, dit-elle s'appesantir sur la « vraie » lutte des classes. Et ne manque pas au passage de faire allusion à l'actualité en parlant, tout comme Simon Stone d'ailleurs, des réfugiés et des immigrés. Dans son texte Comment jouer les Bonnes'' Genet avait pris soin de préciser que « une chose doit être écrite : il ne s'agit pas d'un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu'il existe un syndicat des gens de maison – cela ne nous regarde pas ». Apparemment Katie Mitchell n'a cure de cet avis, pas plus que de quelques autres émis dans le même libelle. Pourquoi pas si seulement on retrouvait la langue flamboyante de l'auteur, ce qui n'est pas le cas le spectacle étant joué en néerlandais et en polonais et ayant semble-t-il subi de beaux affadissements… Personne ne niera le talent théâtral de Katie Mitchell qui a fait ses preuves par ailleurs. Reste qu'avec ce travail sur les Bonnes on se demande à quoi il a bien pu servir.

Jean-Pierre Han

Jean-Pierre Han

Festival d'Avignon In

Saga familiale

Ibsen huis d'après Henrik Ibsen. Mise en scène de Simon Stone. Festival d'Avignon. Cour du lycée Saint-Joseph. Dernière le 20 Juillet à 21 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Ibsen huis, autrement dit, en français, la Maison d'Ibsen. Il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Une maison en bois et en verre trône effectivement au milieu de la cour du lycée Saint-Joseph. Elle occupe même pratiquement tout le plateau et on pourra y voir tout ce qui s'y passe. La sonorisation nous permettant même d'entendre paroles, conversations intimes et bruits divers (de cuisine notamment) de l'intérieur. Un petit coup de tourniquet (ça tourne beaucoup) et une autre face de ladite maison nous est offerte… Magnifique, c'est signé Lizzle Clachan. La maison d'Ibsen donc dont nous nous attendons à découvrir les coins et les recoins. C'est le jeune et très talentueux metteur en scène australien Simon Stone dont on a pu apprécier récemment un superbe Médéa et dont on attend un Tchekhov (Les Trois sœurs) la saison à venir, qui nous sert de guide et d'hôte tout à la fois. En toute légitimité puisqu'il a déjà monté plusieurs pièces du dramaturge norvégien. Sauf que cette fois-ci ce sont des extraits habilement agencés qui nous sont proposés, en vrac Sollness le constructeur, Un ennemi du peuple, Petit Eyolf, Maison de poupée, Hedda Gabler… Habile montage pour mieux nous faire connaître l'œuvre de l'auteur ? Pas forcément, car Simon Stone prend plutôt appui sur elle, pendant que le spectateur s'évertue à reconnaître tel ou tel extrait de pièce, pour mieux bâtir sa propre fiction, ce qui deviendra évident dans la deuxième partie du spectacle long d'un peu moins de quatre heures. D'Ibsen à Simon Stone donc. Une fiction terrifiante, mais qui emporte l'adhésion dans l'exacte mesure où elle est construite comme un feuilleton télévisuel (un de plus dans cette édition du Festival d'Avignon – voir Saigon tout particulièrement). Feuilleton cauchemardesque centré sur une famille, avec ses secrets peu à peu dévoilés, tournant autour de la figure majeure d'un architecte connu aussi brutal que retors sous des dehors de grande rigueur et dont on apprendra qu'il a abusé des gamines de son entourage et dont le fils bien évidemment devenu homosexuel mourra du sida… Le rôle est interprété à la perfection par une des figures majeures de la troupe du Toneelgroep d'Amsterdam avec laquelle Simon Stone a travaillé, Hans Kesting. Passage d'une sorte de représentation de l'univers paradisiaque d'une famille dont la maison est le si beau symbole à l'enfer avec la mise au jour de sa structure interne après un incendie, puis à sa reconstruction par un membre de la famille (Janni Goslinga) qui a voulu fuir des années durant, a sombré dans l'alcoolisme, s'en est sortie et est revenue irrésistiblement attirée et dans une sorte de tentative de rédemption. Inutile de préciser que sa démarche est vouée à l'échec. On passe donc bien du paradis (la si belle maison moderne du début) à l'enfer (les ruines carbonisées de la demeure). On le voit, l'univers de cette Maison d'Ibsen est d'une noirceur sans faille. Avec une mise en scène impeccable et une distribution comme toujours de haute volée composée par les acteurs du Toneelgroep d'Amsterdam qui commencent à nous devenir familiers, et pourtant il y a dans tout cela, au plan esthétique, quelque chose de très aseptisé : tout y est propre et finalement bien léché, même ce qui est de l'ordre de la ruine et du déchet, pour une histoire qui ressortit davantage au feuilleton télévisuel avec ses retours en arrière et l'éclairage de la famille sur plusieurs générations, un vraie saga, et dont le spectateur est l'heureux témoin-voyeur…

Jean-Pierre Han

mardi 18 juillet 2017

Festival d'Avignon In

Magie théâtrale à l'état pur

Ramona de Rezo Gabriadze. Mise en scène de Rezo Gabriadze. Maison Jean Vilar jusqu'au 17 juillet à 16 h et 19 h. Tél. : 04 90 14 14 14.

« Le génie n'est que l'enfance retrouvée à volonté » affirmait Baudelaire ; Rezo Gabriadze ne cesse dans ses œuvres de retrouver son enfance. Et c'est bien sa propre enfance placée sous les sceau de l'amour des locomotives et du cirque qu'il retrouve avec un bonheur extrême qu'il a la générosité de nous faire partager dans son spectacle Ramona. Artiste protéiforme, dessinateur, peintre, sculpteur, dramaturge, cinéaste (un peu comme le sud-africain William Kentridge) sa capacité à travailler la matière lui est bien sûr un formidable atout dans sa pratique de l'art de la marionnette. Le résultat est de toute beauté et de grande émotion. Dans un castelet à la forme de ce qu'était autrefois un écran pour cinémascope (une faute de frappe me fait écrire le mot écrin : faut-il vraiment rectifier ?), la maître géorgien de 82 ans développe sa très improbable mais si poétique histoire avec une inventivité de tous les instants, un bricolage parfaitement assumé avec ses marionnettes (de locomotives certes, mais pas que) qui pourraient à certains moments et pour certaines d'entre elles faire songer à des éléments du petit cirque de Calder… Dans une gare de ce qui était encore l'URSS, une délicate locomotive, Ramona, s'éprend d'un « monstre » de fer et d'acier. Mais on sait bien qu'il est difficile sinon tout à fait impossible de changer le tracé que les voies ferrées vous imposent même dans les contes les plus débridés… Impossible donc pour les deux locomotives de se rencontrer et de filer le parfait amour. Or voilà qu'un cirque s'en vient à croiser leur chemin, un cirque avec ses artistes, clowns, équilibristes, acrobates…, et ses animaux sauvages. Commence alors un défilé multicolore au son d'une musique composée par Rezo Gabriadze lui-même avec Elena Japaridze. L'enchantement se poursuit, éclate à nos yeux éblouis, regards d'enfant magiquement retrouvés. L'histoire qui sait aussi évoquer la grande Histoire se poursuivra avec les retrouvailles des deux locomotives…, tous objets, montés et démontés par six manipulateurs, formidables travailleurs de l'ombre.

Jean-Pierre Han

dimanche 16 juillet 2017

Festival d'Avignon In

Drôles de paroissiens

Les Parisiens d'Olivier Py. Mise en scène de l'auteur. Festival d'Avignon.

Si d'aventure Anne Hidalgo venait à voir Les Parisiens d'Olivier Py (ce qui est une possibilité, le spectacle devant être repris dans la capitale la saison prochaine) elle aurait toutes les raisons d'être agacée par le titre générique du spectacle. En effet les Parisiens revus et corrigés par Olivier Py regroupe des personnages hauts en couleurs certes, mais pas franchement recommandables, prêts à se faire les uns les autres le pires coups pendables afin d'assouvir leurs ambitions, comme l'un des personnages principaux (un certain Aurélien, rien à voir avec son homonyme aragonien) n'étant qu'un Rastignac aux petits pieds mais à la belle gueule, etc. Une sacrée galerie dans laquelle chacun reconnaîtra les siens, car Olivier Py n'a pas manqué de piocher ses modèles dans la plus stricte réalité dont il a parfois été un des acteurs très actifs. Bref, tout cela n'est pas joli joli, et Py prend un grand plaisir à jeter tout cela sur le plateau. Jeter est bien le terme et on pourrait presque ajouter pêle-mêle, en vrac. La mixture est parfois dure à avaler d'autant que la tendance du maître de cérémonie qu'on lui connaît depuis toujours n'étant pas de faire dans la mesure, on demande très vite grâce. Mais soyons bon public, il y a aussi quelques trop rares moments non pas de grâce (ce serait franchement exagéré !), mais de belle facture, Py n'étant pas dénué d'un vrai talent d'écrivain, et de polémiste, qui demanderait à être canalisé, bien loin quand même d'un Balzac auquel on ne peut pas ne pas songer et encore moins d'un Claudel (dont il a monté jadis dans son intégralité, Le Soulier de satin)… Mais lucide Olivier Py, le croyant (ô les discussions autour de l'existence de Dieu !) a la bonne grâce de pratiquer son autocritique au cœur même de son œuvre, n'hésitant pas à se qualifier de verbeux, et ce n'est pas le seul « éloge » qu'il s'adresse… Pour le reste avec son intrigue plus ou moins bien ficelée, notamment avec son épisode de la nomination d'un directeur de l'Opéra qui n'est que la transposition de ses démêlés avec le Pouvoir au moment de son éviction de la direction du Théâtre de l'Europe-Odéon au profit de Luc Bondy. On navigue allègrement entre coups tordus, scènes de sexe et autres plaisanteries. Olivier Py déroule plutôt paresseusement son histoire dans le beau décor en perspective reproduisant des immeubles haussmanniens (les Beaux quartiers d'Aragon ?) imaginés par le très fidèle Pierre-André Weitz. Le traitement théâtral de l'affaire est vraiment très basique, mais on a plaisir retrouver Mireille Herbstmeyer et Philippe Girard entourés de jeunes comédiens comme Émilien Diard-Detœuf ou Joseph Fourest, deux des protagonistes principaux autour desquels se noue l'intrigue.

Jean-Pierre Han

samedi 15 juillet 2017

Festival d'Avignon off

Exceptionnelle performance

Cap au pire de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles, jusqu'au 29 juillet à 22 heures. Tél. : 04 32 76 24 51.

Écrit en 1982, quelques années avant le décès de son auteur survenu en 1989, Cap au pire de Samuel Beckett est une œuvre parfaitement inclassable, ni pièce de théâtre, ni roman, ni nouvelle, ni… rien (?). Un texte, comme Beckett en écrivit sur la fin de sa vie après qu'il eut passé son temps à dynamiter le langage, pour en arriver à sa quasi extinction. Un texte qui s'enfonce allègrement, avec une « mauvaise » joie dans la forêt des mots. Cap au pire donc, toujours plus avant dans le pire justement, de plus en plus mal. Mais il ne faut pas croire, c'est écrit comme une rigoureuse partition avec notamment des temps de silence plus ou moins longs, des blancs plus ou moins grands dans l'édition papier. Que faire dès lors pour le metteur en scène et son interprète qui se lancent dans l'improbable aventure de porter une telle chose sur la scène – quelle idée ! – ? Réponse aussi discrète (elle ne se montre pas, mais est d'une présence forte) qu'audacieuse de la part de Jacques Osinski qui s'y est collé avec d'autant plus d'allant qu'il retrouvait pour l'occasion l'interprète d'un de ses premiers spectacle, La Faim de Knut Hamsun, présenté en 1995, notamment au Théâtre de la Cité internationale alors dirigé par Nicole Gautier. L'interprète c'est le très singulier Denis Lavant, simplement extraordinaire dans sa prestation, une gageure inouïe. Planté là devant nous, immobile une heure et demie durant à faire résonner avec une rare intensité les mots de Beckett. Une performance d'athlète, managé avec doigté par son entraîneur, Jacques Osinski. Beckett aurait sans doute apprécié.

Jean-Pierre Han

vendredi 14 juillet 2017

Festival d'Avignon off

Hommes et bêtes

La Place du chien de Marine Bachelot Nguyen. Le Nouveau Ring jusqu'au 23 juillet à 15 h 20. Tél. : 09 88 99 56 61.

La Place du chien de Marine Bachelot Nguyen porte un sous-titre intrigant et pour tout dire plutôt alléchant : Sitcom canin et post-colonial ! Va donc pour la question canine soulignée par deux fois, mais la relation avec le post-colonial ? Des chiens et de la politique : on demande forcément à voir et à entendre… Quant à l'histoire en forme de sitcom on n'avait guère eu l'occasion jusqu'à présent, sauf oubli de ma part, à la voir articulée, comme seuls les sitcom savent articuler les choses, autour de la figure d'un noble et très encombrant animal, un labrador. Marine Bachelot Nguyen joue le jeu à fond et sa fable, car fable il y a bien sûr, qui reprend avec finesse et tendresse les codes du sitcom est d'une réelle et très ludique efficacité. Fidélité aux lois du genre ? Un musicien congolais (Lamine Diarra) fait la rencontre à la fin d'un de ses concerts d'une jeune femme (Flora Diguet) caissière dans un supermarché. Entre eux deux se développe un douce et parfois fort agitée romance, racontée en de courtes séquences entre rire et émotion. Jusqu'à ce que le problème surgisse ; la présence d'un chien interprété avec une grâce toute… féline par Yoan Charles. À trois dans le même petit appartement, car Sylvain le musicien est venu s'installer chez Karine, cela devient très compliqué et bien sûr la rivalité entre le musicien et le labrador éclate bientôt au grand jour… Cela pourrait être une bouffonnerie ou une comédie douce amère à la Weingarten, c'est en fait bien autre chose et Marine Bachelot Nguyen d'une plume acérée nous mène sur d'autres chemins, celui justement du politique n'hésitant pas à citer le trop fameux discours de Dakar prononcé par Sarkozy, à plonger son musicien congolais dans une zone de rétention administrative d'un aéroport avant d'être réexpédié dans son pays, alors que Karine reprend sa liberté et démissionne de son poste. C'est vu et narré avec une belle acuité. À l'évidence Marine Bachelot Nguyen a le sens de l'ellipse, sait d'un trait de plume nerveux installer une situation et mettre au jour ses ressorts intimes et politiques, le tout dans un langage théâtral efficace et juste aidé en cela par une belle distribution. La séquence finale avec le discours du labrador qui prend enfin la parole en expliquant avec rage ce que doit justement être la place du chien, la place de chacun, dans notre société en est un échantillon aussi percutant qu'exemplaire.

Jean-Pierre Han

Festival d'Avignon off

Un combat exemplaire

1336 (paroles de Fralibs) racontée par Philippe Durand. Festival d'Avignon Off. Le 11 – Gilgamesh Belleville, du 6 au 28 juillet à 20 h 10, puis tournée du CCAS en août. Tél. : 04 90 89 82 63

Peu de chance de comprendre le titre, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désignant tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever avant qu'ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois. Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l'aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l'équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne dirigé par Arnaud Meunier a décidé d'aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d'en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité. Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d'intérêt. Œuvrer en deçà, c'est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c'est le plus fidèlement possible à l'esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n'est deux tables l'une derrière laquelle s'installera le comédien, l'autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu'il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l'accent marseillais, puisque cela se passe dans l'usine de Géménos, près de Marseille. C'est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire. Il est là, juste devant le public assis en demi cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu'à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…) faisant preuve d'un sens de l'humain peu commun. Ce qui se dit est d'une force inouïe et l'on aurait presque envie de parler d'une force… dramatique, l'action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd'hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d'une simple représentation théâtrale qui ne s'achèverait d'ailleurs pas, puisque les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs, et que très vite un dialogue s'instaure qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014.

Jean-Pierre Han



1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d'ores et déjà

jeudi 13 juillet 2017

Festival d'Avignon In

Mélo franco-vietnamien

Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Gymnase du lycée Aubanel à 17 heures. Jusqu'au 14 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Un flot d'émotions, journalistes (enfin, certains) et public réunis sortent leurs mouchoirs à la fin de Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Reste que le spectacle est une espèce d'ovni théâtral réalisé par une jeune femme de 36 ans bien de son temps, sortie de la très traditionnelle école du TNS, et la question que l'on se pose est de savoir comment cette metteure en scène qui n'en est pas à son coup d'essai a pu réaliser une telle œuvre bien désuète, « rétro » si on veut et sentimentale à souhait. Le temps justement Caroline Guiela Nguyen en joue à son aise, le contracte à l'envi entre 1956, deux ans après la défaite de Dien Bien Phu, et 1996 date à laquelle il a été possible pour certains Viet Kieu (vietnamiens établis hors du Vietnam) de pouvoir revenir dans leur pays d'origine. Temps contracté, nous glissons d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, de Saigon au 13e arrondissement de Paris, toujours dans le même restaurant (le décor hyperréaliste ne bouge pas, seuls les changements de lumière varient et nous font voyager à travers l'espace et le temps). Voilà pour la toile de fond devant laquelle Caroline Guiela Nguyen a installé son histoire avec soldat amoureux d'une vietnamienne et s'inventant une vie et une famille qui n'existent pas pour la convaincre de l'épouser et de venir en France, jeune vietnamien quittant sa fiancée pour s'exiler en France d'où il reviendra quarante ans plus tard, laquelle fiancée qui s'en va pleurer dans sa salle de bain (en 1956, sic !) disparaîtra brusquement, patronne du restaurant dont le fils est l'un des fameux ouvriers-soldats embarqués de force pour servir dans une usine fabriquant des objets dangereux au début de la Deuxième Guerre mondiale (l'épisode est narré de manière pas très claire et avec une extrême discrétion…), etc. Voilà quelques-uns des personnages de cette mini saga sentimentale, petites histoires intimes qui malheureusement refusent de s'inscrire dans l'Histoire sur laquelle il ne s'agissait certes pas de s 'attarder ; c'est quand même une prouesse sur un laps de temps de quarante années que d'avoir réussi le tour de force de ne pratiquement rien évoquer des événements politiques qui se sont déroulés, même s'il ne s'agissait pas pour Caroline Guiela Nguyen de faire un spectacle évoquant les bouleversements de la société vietnamienne… On comprend par ailleurs aisément sa démarche ; elle est retournée au Vietnam, la pays de sa mère, à la recherche de ses propres origines ; elle s'est à l'évidence énormément renseignée, a accumulé les témoignages, mais toute la matière recueillie ne suffit pas pour faire une pièce de théâtre dans laquelle comédiens français et comédiens vietnamiens se partagent les rôles. En un mot il manque une véritable écriture, défaut déjà perceptible dans Le Chagrin, l'un de ses derniers spectacles. Et à vouloir trop brasser, les personnages perdent de leur profondeur et de leur complexité ; on navigue parfois à la limite de la caricature et toujours dans une superficialité de bon aloi. C'est sans doute cette superficialité (ne pas trop penser et rester dans des schémas convenus), celle des feuilletons télé qui plaisent tant… Ce fut une belle aventure humaine que ce travail réalisé alternativement entre la France et le Vietnam, il n'en reste malheureusement que de lointains échos sur le plateau.

Jean-Pierre Han

mardi 11 juillet 2017

Fesrival d'Avignon In

Un chef-d'œuvre en forme d'au revoir

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière d'après Mikhaïl Boulgakov. Mise en scène de Frank Castorf. Parc des Expositions d'Avignon, jusqu'au 13 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Il n'aura pas fallu attendre longtemps pour que le Festival connaisse ce qui sera sans doute l'un des événements les plus marquants, les plus forts de son édition, Die Kabale der Scheinheiligen et Das Leben des Herrn de Molière mis en scène par Frank Castorf. Un spectacle immense dans tous les sens du terme et qui, sur près de six heures de temps, décline presque toute la gamme des relations de l'artiste avec le pouvoir politique. Et quel meilleur exemple que celui de Molière et de Louis XIV surtout lorsque celui-ci est proposé par Mikhaïl Boulgakov qui nous renvoie par la même occasion à sa propre relation avec la censure de son pays et à Staline en personne ? Dernier avatar, et Frank Castorf ne se prive pas pour évoquer la chose, son propre cas à la Volksbühne Berlin (théâtre du peuple) qu'il aura donc dirigé pendant un quart de siècle avant d'en être évincé au profit du belge Chris Dercon qui n'est pas metteur en scène, et dont le titre de gloire est d'avoir été commissaire à la Tate Modern à Londres… Das Leben des Herrn de Molière s'achève le 13 juillet ; ce sera la dernière représentation d'un spectacle de la Schaubühne dirigé par Frank Castorf. Un monde (pas seulement théâtral) bascule. Le spectacle est porté à un degré de perfection d'autant plus étonnant et méritoire que Castorf ne s'est pas contenté de mettre en scène les adaptations des deux œuvres de Boulgakov, mais y a inclus, comme à sa grande habitude, d'autres textes, pas forcément de théâtre, de Racine (avec notamment Phèdre), de Corneille, de Fassbinder, de son ami Heiner Müller auquel on ne peut pas ne pas songer… et même des dialogues avec son équipe saisis lors des répétitions. Immense patchwork qui pourrait faire craindre une espèce de dispersion mais qui est en fait savamment agencé de bout en bout. Vie de Molière donc dans une période où le roi lui passe commande d'une grande œuvre à réaliser en très peu de temps puis cabale des dévots avec le Tartuffe, activité publique et vie intime pour le moins tumultueuse mêlées, tout cela évoqué par un Boulgakov lui-même en butte à la censure de Staline et de ses affidés (ses quatre premières pièces furent purement et simplement interdites) et nous en arrivons bien sûr à la situation de Castorf face au pouvoir berlinois, une déclinaison qui va pour ainsi dire de soi et qui se mue ici en manifeste théâtral et politique. Sur le très vaste espace du Parc des expositions d'Avignon qu'il maîtrise de belle manière avec son scénographe Alexander Denic, Castorf expose justement tout son savoir théâtral, avec juste un peu plus de « quatre planches et pas grand chose », chers à Vitrac, soit un chariot qui en s'ouvrant devient scène de théâtre, une petite carriole, rappel du théâtre ambulant, celui de Molière et de bien d'autres, et deux tentes qui vont au fil du spectacle bouger selon les séquences. Et l'on a alors un véritable récital, tragique, drôle, bouffon, percutant avec une distribution hors pair. Époustouflant Georg Friedrich dans le rôle de Louis XIV, face à Lars Rudolf, l'archevêque de Paris lui réclamant l'interdiction du Tartuffe du pauvre Molière interprété par Alexander Scheer. Mais faisons mention particulière à nos deux acteurs nationaux, des fidèles du metteur en scène, Jean-Damien Barbin qui joue en français, et Jeanne Balibar, hallucinante dans le rôle de Madeleine Béjart face à sa fille/sœur Armande-Anna Hilsorf. Tout se mêle et se démêle (quel travail sur l'agencement des différentes temporalités !). C'était hier, c'est aujourd'hui. Mais où reverra-t-on Frank Castorf sans les moyens humains et financiers de la Volksbühne ?

Jean-Pierre Han

dimanche 9 juillet 2017

Festival d'Avignon In

De la séduction à la désillusion

Antigone de Sophocle. Mise en scène Satoshi Miyagi. Cour d'honneur du palais des papes, jusqu'au 12 juillet à 22 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Antigone dans la mise en scène de Satoshi Miyagi a beau avoir été créé chez lui au Festival de la SPAC (Shizuoka Performing Act Center) qu'il dirige dans cette ville située à environ 150 kilomètres au sud de Tokyo, et d'où l'on peut voir le Mont Fuji, le spectacle proposé a tout l'air d'avoir été conçu spécialement pour la Cour d'honneur de palais des papes d'Avignon. Ce dont enfin tout le monde devrait se réjouir tant le nombre de réalisations théâtrales peu à leur place dans un tel contexte architectural est grand. Satoshi Miyagi qui avait triomphé il y a deux ans avec un superbe Mahabharata donné à la Carrière de Boulbon, lui, en homme avisé et maître de son sujet, répond avec grâce et exactitude à la commande, au « concept » qu'impose le lieu pour le grand événement. La vision scénographique qu'il nous offre placée sous la responsabilité de Junpel Kiz est de toute beauté : toute l'étendue du plateau est recouverte d'une eau peu profonde dans ou sur laquelle évoluent avec une lenteur qui efface le temps les vingt-neuf (pas moins) protagonistes de la tragédie, ombres blanches, âmes errantes glissant au son de la musique, entre percussions et sons électroniques (la musique est signée Hiroko Tanakawa, alors que le son a été conçu par Hisanao Kato et à Koji Makishima), omniprésente ; vaste étendue d'eau – l'Achéron bien sûr – sur laquelle viendra glisser à deux reprises le passeur, alors que les silhouettes démesurément agrandies des participants du rituel viennent flotter projetées de manière presque menaçante, sur le mur de la Cour d'honneur… La cérémonie funéraire est en place, il n'y manque pas le moindre petit amas de rochers, le principal destiné à Antigone au centre du plateau, les autres sur les côtés… En n'hésitant pas à utiliser des techniques théâtrales (on songe au nô bien évidemment) de son continent, avec notamment la volonté de dissocier ce qui est de l'ordre de la corporalité de ce qui est de l'ordre de la parole – chaque personnage de la tragédie est ainsi représenté par deux acteurs – l'un qui parle, l'autre qui agit, éliminant ainsi tout risque d'une inutile psychologisation, Satoshi Miyagi opère un étonnant renversement qui ne fonctionne pas toujours, la tendance du spectateur occidental étant de choisir l'une des deux options proposées au lieu de les saisir ensemble. Autre renversement, fondamental, celui de la proposition initiale du texte de Sophocle où l'élément premier sur lequel repose la tragédie est celui de la terre – celle à laquelle a droit Étéocle, celle qui est refusée à son frère Polynice – remplacé ici par… l'eau. Le plus surprenant cependant est le sort que Sotishi Miyagi fait au texte de la pièce, une pièce qu'il a pourtant déjà travaillée et mis en scène il y a plusieurs années de cela, en 2014, et qu'il a dans la traduction en japonais légèrement coupé ici et là (notamment à la fin), un texte qui aurait plutôt tendance à disparaître de la circulation. Car c'est bien là le défaut majeur de cette représentation : la mise à l'écart du texte et de ses vrais enjeux au détriment des images... Du coup le moment le plus réussi du spectacle est celui du prologue inventé avec malice par Satoshi Miyagi où, sur les bords du bassin, les comédiens viennent raconter à leur manière, très bande dessinée – Satodhi Miyagi connaît bien les mangas –, les péripéties de la pièce…

Jean-Pierre Han

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