mardi 12 février 2019

Monstres théâtraux

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard. Mise en scène de Christophe Perton. Théâtre Dejazet jusqu’au 9 mars, à 20 h 30. Tél. : 01 48 87 52 55. www.dejazet.com

Écrivain au caractère bien trempé, ayant passé son temps à vilipender ses compatriotes autrichiens, bourgeois, notables et autres éminences de la société, n’épargnant rien ni personne que ce soit dans son œuvre considérable ou dans la vie, Thomas Bernhard homme et œuvre tout à la fois, est un monstre (entendons ce terme dans sa meilleure acception). Les scandales lors de la remise de nombreux prix qu’il reçut ont jalonné son existence. Monstre donc dont l’œuvre justement est peuplée d’autres monstres. Le Faiseur de théâtre auquel s’attaque aujourd’hui Christophe Perton, qui a pris goût l’année dernière à l’univers et à l’écriture de l’auteur en montant Au but, n’échappe pas à cette règle. Ses personnages sont eux aussi, à leur manière bien particulière, des monstres et il faut des… monstres pour les interpréter, pour porter la parole sans cesse ressassée dont les dote l’auteur. André Marcon, tout comme Dominique Valadié dans Au but, comme Serge Merlin dans d’autres pièces, comme François Chattot dans Place des héros et quelques autres, fait partie de cette petite catégorie d’acteurs que l’on peut aussi qualifier de monstrueux eu égard à leur singularité, à leur capacité à prendre en charge tout ce qui sort de l’ordinaire et à nous subjuguer dans les personnages impossibles qu’ils interprètent. Impossible, le personnage principal du Faiseur de théâtre l’est sans aucun doute. Impossible aux quelques rares personnes appelées à lui donner la réplique sur le plateau, impossible aux spectateurs peu enclin à apprécier tant de suffisance, de mauvaise foi, de récriminations de toutes sortes. Un personnage à vrai dire peu sympathique, si peu sympathique même qu’à force il en devient fascinant. Et presque drôle. Personnage à idée fixe, celle de son excellence dans le métier qu’il exerce, comédien (d’état), ici en tournée dans une petite ville autrichienne, Utzbach, un nom qu’il ne parvient même pas à retenir. Accompagné de sa femme, de sa fille et de son fils il va y donner une œuvre, son chef-d’œuvre qu’il a lui-même composé, La Roue de l’Histoire, une grande fresque historique comme l’indique le titre. C’est couru d’avance, rien ne se passera comme Bruscon (c’est le nom du personnage) le prévoyait, mais entre-temps il aura honni tout ce qui l’entoure en étant particulièrement odieux envers les siens, il aura vitupéré contre le monde entier… Il finirait presque par devenir comique !… Thomas Bernhard, à la verve étincelante dans ses récriminations s’en donne à cœur-joie, tout en professant, en négatif, au sens photographique du terme, un amour inconsidéré pour le théâtre. Car, et comme dans Au but il est question, et il n’est question que de cela, de l’art théâtral aussi misérable et ridicule qu’il puisse être. Théâtre dans le théâtre donc, et Christophe Perton en rajoute une couche en nous proposant (avec Barbara Creutz, la femme presque muette de Bruscon dans la pièce) une scénographie qui reproduit la salle délabrée du Dejazet dans laquelle se donne le spectacle. La mise en abîme est saisissante et, pour tout dire, d’une douce et très drôle ironie. On aura aisément compris que tout tient sur les épaules du faiseur de théâtre, ici, le « monstrueux » André Marcon, absolument admirable dans son délire froid et maîtrisé. Une maîtrise jusque dans le ressassement, dans la logorrhée verbale. Pour un peu il en deviendrait bouleversant : du très grand art sans aucun doute. Mais une fois de plus chez Thomas Bernhard, c’est l’ombre de la mort qui plane sur toute la représentation et tous les partenaires de plateau d’André Marcon à la juste et discrète présence, soit Éric Caruso, toujours parfait, Agathe L’Huillier, Jules Pélissier, Barbara Creutz et Manuela Beltran tous dirigés avec tact par Christophe Perton.

Jean-Pierre Han

dimanche 10 février 2019

Un théâtre de fantômes

Matin et soir d’après Jon Fosse. Mise en scène Antoine Caubet. Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 24 février, à 20 h., puis tournée à Boulogne-sur-mer le 28 février. Tél. : 01 43 74 99 61. theatredelaquarium.com

Matin et soir : naissance au monde et soir de la vie avant disparition, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question étant de savoir pourquoi Antoine Caubet qui s’est saisi de ce texte a voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » est-il dit dans le dossier de presse. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ? On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, étant aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre duterme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort. Ce que réalise Antoine Caubet à partir de cette « matière » est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes, la quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours, parce parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant.

Jean-Pierre Han

samedi 9 février 2019

Une somptueuse et vénéneuse plongée dans l'univers de Rodanski

Le Rosaire des voluptés épineuses de Stanislas Rodanski. Mise en scène de Georges Lavaudant. Théâtre des Célestins au Point du jour à Lyon. Jusqu’au 16 février à 20 h 30. Tél. : 04 72 77 40 00. Puis TGP Saint-Denis du 17 au 19 mai.

Voilà bien longtemps que Georges Lavaudant rôde autour de l’œuvre de Stanislas Rodanski. Sans doute d’ailleurs a-t-il dû à maintes reprises évoquer les écrits (et la vie) de cet auteur avec son ami Ariel Garcia-Valdès qui monta en 1982 La Victoire à l’ombre des ailes. Rodanski, de son vrai nom Bernard Glücksmann, passa la moitié de sa vie, pendant 27 ans, à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon. On remarquera au passage – petite notation qui aurait bien plu aux surréalistes qu’il fréquenta un temps – la prédominance de ce chiffre 27 dans sa vie puisqu’il naquit en 1927, se fit interner 27 ans plus tard et resta donc enfermé pendant 27 ans… Étonnante destinée que celle de ce poète qui ne se soucia guère de se faire éditer. Seule La Victoire à l’ombre des ailes parut de son vivant superbement préfacé par Julien Gracq. Sans doute ne se serait-il guère ému de ne point connaître aujourd’hui encore beaucoup de lecteurs et quelque futile notoriété, malgré l’enthousiasme de quelques « aficionados » comme Eugène Durif, lyonnais comme lui et qui eut l’occasion de fréquenter l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu (son père y travaillait) et de rencontrer l'auteur. C’est donc le premier mérite de Georges Lavaudant que d’avoir sorti de l’ombre une pièce (dans tous les sens du terme) de son œuvre plutôt méconnue. Son choix s’est naturellement porté sur Le Rosaire des voluptés épineuse… une œuvre qui n’est paradoxalement pas forcément la plus théâtrale. Dans son avant-propos, Julien Gracq avait mis l’accent sur la théâtralité « froide et préméditée » de La Victoire à l’ombre des ailes, revenant sur un épisode de Lancelo et la chimère, affirmant qu’il s’agissait d’un « épisode de pur théâtre » et que « le vocabulaire des planches envahit toutes les pages »… Au vrai la théâtralité sied bien à Stanislas Rodanski qui lui permet de considérer et de vivre les choses de la vie avec une certaine distance ou un certain détachement sinon avec une sorte d' autodérision non dénuée d’humour. On retrouve bien évidemment cette théâtralité froide, de manière quelque peu différente dans Le Rosaire des voluptés épineuses et Georges Lavaudant en fait son miel en nous plongeant dans un univers entre rêve et réalité saisi dans une temporalité qui est peut-être celle de l’art théâtral lui-même. Avec un décor baroque volontairement surchargé (signé Jean-Pierre Vergier, un complice de toujours) et que le metteur en scène, comme souvent, éclaire à sa manière jouant avec les ombres et les faux-jours. C’est dans cet univers singulier qu’évolue le superbe trio majeur composé de Frédéric Borie, Lancelot (Rodanski aimait la légende arthurienne), comédien fascinant, celui-là même qui est à l’origine du projet, Élodie Buisson, la Dame du Lac, splendide et inquiétante incarnation de la Mort, et Frédéric Roudier, l’étrange barman répondant au nom de… Carlton. Un trio majeur comme dans un jeu de cartes, accompagné de deux gangsters, Clovis Fouin Agoutin et Thomas Trigeaud, car bien évidemment et à son habitude, Stanislas Rodanski ne dédaigne pas de se plonger dans un scénario de polar et de film de série B. passant sans coup férir de la poésie la plus pure, dans une langue flamboyante aux sombres éclats (Nerval n’est jamais loin), à la prose la plus ordinaire. Dans ce singulier tohu bohu d’où la désinvolture affleure parfois, lecteurs et ici spectateurs n’ont que la ressource de se laisser aller, de se laisser submerger jusqu’à la fascination. On songe à l’Année dernière à Marienbad à ces différences fondamentales près que d’une part l’écriture de Rodanski n’a heureusement absolument rien à voir avec celle de Robbe-Grillet, et que ce parcours énigmatique que développe Le Rosaire des voluptés épineuses recouvre aussi des réminiscences de la vie même de l’auteur (Lavaudant a ainsi rajouté quelques épisodes comme celui de l’expérience malheureuse de la déportation de Rodanski à Mannheim en 1944). Avec l’ombre de la folie toujours présente : comment faire autrement ? Et comment ici ne pas évoquer la figure d’Artaud que Rodanski lut avec beaucoup d’attention… Le Rosaire… brasse tout cela, mais le mystère, celui de la vie déchiquetée, reste entier. Lavaudant, tel qu’en lui-même, a l’élégance et l’intelligence de nous l’exposer de manière somptueuse et… vénéneuse tout à la fois.

Jean-Pierre Han

jeudi 7 février 2019

Une Bérénice

Bérénice de Racine. Mise en scène Isabelle Lafon. Spectacle créé au TGP de Saint-Denis. Tournée à la MC 2-Grenoble en février du au 14 février, puis au Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry.

Mais qu’ont-elles donc toutes avec Bérénice ? L’an passé Célie Pauthe s’y était déjà collée dans un spectacle qui ne restera pas dans les mémoires, et avec juste un petit ajout explicatif d’un poème de Baudelaire : « sois sage ô ma douleur, et tiens-toi tranquille… ». Cette saison Laurence Février nous livre des fragments d’après la pièce de Racine, uniquement interprétés par des femmes. En mars prochain, c’est au tour de Valérie Dréville d’endosser le rôle de la reine de Palestine, sous la houlette d’un homme quand même (!), Gaëtan Vassart. Entre-temps, et indépendamment d’autres versions qui nous auront échappé, Isabelle Lafon nous a offert sa version condensée (1 h 15) de l’œuvre du poète dramatique. Sa substantifique moelle en quelque sorte, et avec toujours le même bonheur (que l’on se souvienne de sa mise en scène de La Mouette, devenue Une Mouette, interprétée par cinq femmes). Son spectacle aurait d’ailleurs pu s’intituler "Une Bérénice" puisque seuls cinq comédiens assument avec talent et conviction la partition de Racine, soit quatre femmes, Karyll Elgrichi, Johanna Korthals Altes, Isabelle Lafon elle-même, Judith Périllat, pour un seul homme, Pierre-Félix Gravière, ce qui pour le coup confère à ce dernier une plus grande importance, comme si, au lieu de tourner autour de la personne de Bérénice, la pièce gravitait autour de lui. Étrange retournement de situation pour un rôle (Antiochus l’ami de Titus) apparemment secondaire par rapport au « couple » Bérénice-Titus. Comédiens assis à une table dans un coin de l’immense scène du TGP de Saint-Denis sciemment laissée dans son état de délabrement (c’est tout un art), répétant puis se saisissant soudainement du texte, les cartes sont alors redistribuées. Et cela fonctionne à merveille. L’alexandrin de Racine avec sa profonde rythmique retrouve tout sa force. Ce qu’accomplissent les cinq interprètes prend tout son sens dans leur évolution corporelle même alors que cela pourrait paraître hors de propos. Il n’en est rien, c’est simplement beau car le vers racinien prend corps, et la présence d’Isabelle Lafon durant la plus grande partie du spectacle, observatrice (metteure en scène) muette discrètement collée contre un mur, forte et intrigante, dirige pour ainsi dire notre regard vers ce qui se joue sur le plateau. Bérénice de Racine ? Oui, bien sûr, et de belle manière, mais c’est autre chose aussi qui se donne là.

Jean-Pierre Han

mardi 5 février 2019

Aller simple vers la mort

Bamako-Paris de Ian Soliane. Mise en scène de Cécile Cotté. Anis Gras jusqu’au 9 février à 19 h 30 et à 14 h 30. Tél. : 01 49 12 03 29. Puis Théâtre de Chelles, le 19 février à 19 h 30.

Le fait divers est connu : à Bamako un jeune malien se cache dans le logement du train d’atterrissage d’un Airbus en partance pour Paris. Aucune chance de s’en sortir bien évidemment. À l’approche de l’atterrissage, épuisé – c’est déjà un exploit s’il a tenu jusque-là –, au moment où la soute s’ouvre, à 700 mètres de hauteur, il lâche prise et se plante de 30 centimètres dans la Terre. Le spectacle que Cécile Cotté a tiré de la pièce Bamako-Paris de Ian Soliane, jusqu’alors connu comme romancier, s’ouvre sur la vision du cadavre du jeune Malien, Ibou, allongé sur la table de la morgue. Un médecin légiste avec son interne à ses côtés et la présence du policier qui a découvert le cadavre, l’autopsie méticuleusement. L’intelligence de Ian Soliane – même si le procédé n’est pas une nouveauté dans ce genre de récit théâtral – est d’entrecouper l’auscultation minutieuse du médecin dialoguant avec le policier, de séquences où le jeune Ibou évoque sa vie. Le jeune homme s’élève alors sur la grande échelle qui sert de décor (belle idée d’Emma Depoid), et se raconte, dit ses rêves de cette existence qu’il touche déjà du doigt : « Allongé sur le flanc je regarde le sol à travers les nuages/Ne pas regarder en bas/Je ne suis pas fou/Je n’ai aucun désir de mort »… Au fil de la trajectoire douloureuse, difficilement supportable, qui le mène vers Paris, Ibou nous dit tout, sans fard ni pathos, de la situation de son pays : un constat terrifiant, car c’est bien tout cela que balaye le spectacle, l’infâme discours de Bamako prononcé par Sarkozy inclus. Toute la problématique de l’immigration est posée, sans fioriture, sans dolorisme de mauvais aloi. Les comédiens sous la houlette de Cécile Cotté, prennent en charge avec rigueur la langue dépouillée de Ian Soliane. En médecin légiste, Cyril Hériard Dubreuil est parfait, tout comme Valérie Diome (l’interne) et Roberto Jean (le policier). C’est une judicieuse idée que d’avoir confié le rôle du clandestin malien à Jonathan Manzambi : corps massif et souple tout à la fois, il déborde de vie et transmet son énergie à l’ensemble du plateau. Cette histoire de mort du jeune malien qui « fonce vers la vie » est paradoxalement un hymne à la vie réglé sans inutile fioriture par Cécile Cotté.

Jean-Pierre Han

dimanche 3 février 2019

La guerre d’Algérie : une difficile équation théâtrale

J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne, conception, montage et écriture par Alice Carré et Margaux Eskenazi. Spectacle en tournée, à Longjumeau, Stains, Paris (ENS), puis Festival d’Avignon off. Les Oubliés. Alger-Paris. Texte et mise en scène Julie Bertin et Jade Herbulot. Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 10 mars à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Elles sont quatre jeunes femmes qui n’ont pas connu la guerre d’Algérie, mais qui toutes, peu ou prou, en ont eu des échos parmi leurs proches ou leurs familles. Elles ont surtout senti pour certaines d’entre elles comme une réticence à évoquer ces faits de guerre de la part de leurs aînés. Une histoire douloureuse volontairement tue. Elles ont voulu aller y voir de plus près, tenter de saisir sinon de comprendre les raisons d’un tel silence, d’une telle mémoire volontairement effacée. Cela donne deux spectacles aux antipodes l’un de l’autre, avec Margaux Eskenazi et Alice Carré (de la compagnie Nova) d’un côté, Julie Bertin et Jade Herbulot (du Birgit Ensemble) de l’autre. Tout oppose ces deux spectacles, de leur conception à leur réalisation. Leurs titres est de ce point de vue parfaitement éclairant. J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne est la reprise d’un vers du poète et homme de théâtre Kateb Yacine pour la compagnie Nova ; plus prosaïque le Birgit Ensemble annonce Les Oubliés, Alger-Paris. Soit d’une part un spectacle, deuxième volet d’un diptyque intitulé « Écrire en pays dominé » commencé avec le très beau et puissant Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre qui évoquait des courants de la négritude et de la créolité à travers des textes poétiques et un travail musical, et d’une autre part la reconstitution condensée de moments historiques de la naissance de la Ve République avec de Gaulle jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962, avec en contrepoint (et en alternance) la fable qui se veut réaliste d’un mariage entre une française bon teint et un avocat dont le père est algérien et a autrefois milité au parti communiste dans son pays. Nous sommes de nos jours à la Mairie du 18e arrondissement de Paris où l’on fête la cérémonie pendant laquelle vont surgir certaines vérités, des secrets de famille ayant trait à la guerre d’Algérie. Il y a avec le spectacle de Margaux Eskenazi et d’Alice Carré la volonté d’œuvrer en prenant appui sur des textes de haute tenue littéraire et poétique (Édouard Glissant, Kateb Yacine, Assia Djebar…), en revanche Julie Bertin et Jade Herbulot entendent rester au ras du réel. Entre J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne et Les Oubliés. Alger-Paris, c’est également le grand écart pour ce qui concerne productions et représentations. Le spectacle proposé par la compagnie Nova a été créé à Mantes-la-Jolie, au Collectif 12 et poursuivra sa tournée à Fresnes, Stains…, avant de se poser au prochain Festival off d’Avignon. Les Oubliés est une production de la Comédie-Française et se donne au Théâtre du Vieux-Colombier. Les deux spectacles ne s’adressent donc pas, par la force des choses, aux mêmes publics… C’est à un véritable travail d’équipe auquel se sont livrés les comédiens de la compagnie Nova, totalement impliqués dans l’aventure, à l’écoute de toutes les paroles, allant sur le terrain recueillir des témoignages leur permettant de nourrir les personnages (multiples) qu’ils interprètent, évoquant parfois aussi leurs propres histoires dans une série d’une quinzaine de séquences où l’on voyage beaucoup plus loin qu’Alger et Paris ; le spectacle débute un soir de Noël à Blida fêté par des soldats du contingent, juste avant que ne soit évoqué l’attentat du casino de la Corniche à Alger en 1957 commis par le FLN. On passe d’un lieu à un autre (jusqu’à Bruxelles où Jean-Marie Serreau mettait en scène en 1958 Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine), d’une époque à une autre, d’hier à aujourd’hui, avec une multitude de personnages, anciens combattants pour l’indépendance de l’Algérie, porteurs de valises, harkis, dans des dialogues toujours tenus, sans pathos. Cela grâce à une distribution toute de rigueur qu’il faut citer en son entier : Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami. Le subtil et très sensible parcours proposé par Margaux Eskenazi et Alice Carré est escarpé, mais les deux jeunes femmes et les comédiens se jouent fort heureusement de tous les pièges. On n’en dira pas autant de la réalisation du Vieux-Colombier. Si Julie Bertin et Jade Herbulot disent avoir fait un travail de recherche fouillé (le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris est vite expédié, la manifestation tragique du métro Charonne pas évoquée du tout, par exemple) pour aider les comédiens du Français à se lancer dans un travail d’improvisation pour lequel ils ont sans doute pris un grand plaisir, il n’en reste pas moins que ceux-ci restent dans une configuration toute classique de leur métier. Se saisissant à bras le corps des rôles (on pense bien sûr en premier lieu à ceux de de Gaulle ou de Debré respectivement incarnés par Bruno Raffaelli et Éric Génovèse), ils ont quelque peu tendance à surjouer. Dans les séquences à la mairie du 18e leur jeu devient convenu (c’est sans doute le synopsis qui veut ça) et on a la fâcheuse impression d’être devant un téléfilm ; les comédiens assurent – ils en ont le talent –, mais pour quel enjeu ? On sort de là frustrés, pour ne pas dire fâchés.

Jean-Pierre Han

lundi 28 janvier 2019

Un appel !

Le cas Lucie J (Un feu dans s tête) d’Eugène Durif. Mise en scène d’Éric Lacascade

Il aura donc fallu attendre la fin de l’année 2018 pour qu’enfin un souffle d’air pur vienne rafraîchir l’atmosphère confinée de notre univers théâtral. Faut-il préciser que nos salvateurs sont au nombre de trois – un trio majeur– , évoluent pour l’occasion en dehors de toute structure, au gré du vent (mauvais ; celui des institutions), comme ils le peuvent, mais avec la même passion chevillée au corps. Ils sont donc trois, Eugène Durif, écrivain ne dédaignant pas de monter sur scène et sans doute l’un des poètes dramatiques les plus passionnants de la sphère théâtrale, Karelle Prugnaud, comédienne et performeuse incandescente, metteure en scène de talent à ses heures, ainsi qu’Éric Lacascade, metteur en scène qui, lui, connaît bien les grosses structures et les grandes productions, mais a préféré pour l’occasion se lancer sans filet dans l’aventure retrouvant ainsi une véritable liberté d’action. Ils sont donc trois à s’être mis d’accord, sans un sou en poche, mais décidés à tracer les faits et gestes que certains (les ayant-droits notamment) auraient bien aimé effacer, d’une personnalité singulière, hors normes, sur le destin de laquelle Eugène Durif se penche depuis plusieurs années déjà, Lucia Joyce, la fille de l’auteur de Finnegans wake, James Joyce. Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade, d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), et avec l’aide de quelques fidèles comme la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq où la présente mouture du travail a été présentée quatre soirs durant en décembre dernier, ou la Scène nationale de Dieppe, Le cas Lucie J. (un feu dans la tête), a été répété ci et là quand cela était possible… Une étape de travail a déjà été présentée en avril dernier au théâtre de la Reine blanche à Paris, dans l’espoir sans doute que quelque programmateur (dont c’est tout de même le métier) vienne voir ce qui se passe sur le plateau et soit sensible à la singularité sinon la qualité de la proposition… Pour qui a vu cette étape de travail puis celle présentée à Villeneuve d’Ascq, le doute n’est guère permis : le spectacle navigue sur de belles eaux, vent dans le dos, dans la bonne direction. Reste à savoir quelle sera sa prochaine halte alors que le travail d’écriture d’Eugène Durif trouve déjà sa juste mesure. L’auteur est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père ; voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture vient de lui confier un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Mais qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ? Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans. Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que Lucia retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ; l’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade en perpétuelle mouvance et agitation de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui tout comme Durif rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Il serait aberrant qu’une telle proposition ne trouve pas refuge dans d’autres théâtres (alors que sa production est tellement éloignée – aux antipodes – de celles au coût de centaines de milliers, voire de plus d’un million, d’euros des petits maîtres starifiés qui hantent nos scènes), mais il est vrai que c’est à cette aune que l’on peut mesurer l’état de notre société, et que les troubles de l’esprit font toujours peur.

Jean-Pierre Han

lundi 21 janvier 2019

Portrait d’une époque

Les Idoles de Christophe Honoré, mise en scène de l’auteur. Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 1er février à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

Théâtre à la première personne du singulier ? On pourrait le croire à voir Les Idoles de Christophe Honoré qui débute d’ailleurs par la voix off de l’intéressé expliquant que ces idoles, Cyril Collard, Serge Daney, Jacques Demy, Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce ont marqué à tout jamais l’adolescent qu’il fut en Bretagne. Leur point commun ? Tous atteints du sida, ils ont disparu entre 1989 et 1995, aux alentours de la quarantaine, Jacques Demy excepté qui est mort à l’âge de 59 ans. S’ils évoluaient tous dans le domaine artistique, ils œuvraient dans des sphères différentes, Cyril Collard et Jacques Demy étaient cinéastes, Hervé Guibert écrivain et journaliste, métier qu’exerçait Serge Daney, quant à Koltès et Lagarce, ils sont surtout connus pour avoir travaillé dans le secteur théâtral. Un kaléidoscope d’activités qui rend leurs dialogues (si dialogue il devait y avoir) malaisés, contrairement à ce qui se passait dans un des spectacles précédents de Christophe Honoré consacré aux écrivains réunis sous l’appellation du Nouveau roman. Et si ce spectacle semble à première vue plus probant que Les Idoles, c’est précisément parce qu’exerçant tous la même activité, les personnages du spectacle pouvaient dialoguer de manière cohérente, à partir de la même matière. On pourra certes rétorquer qu’ici la cohérence du sujet ne réside pas dans l’activité des uns et des autres, mais dans la manière dont chacun a pu ou voulu aborder la question du mal qui les avait atteint. C’est bien la question du sida qui se dessine et cimente le sujet des Idoles, et le tableau d’une société, celle des années 90 juste avant que n’apparaissent les traitement de trithérapies. La cohérence du propos aurait pu être affermie si Christophe Honoré avait clairement poursuivi la veine autobiographique (la sienne) ébauchée en début de spectacle. Il ne le fait pas vraiment et on pourra le regretter, préférant d’ailleurs dès l’élaboration du projet travailler de manière différente. Lui, que l’on a connu dans un premier temps comme écrivain, a délibérément opté pour une autre façon d’opérer, plus dans l’air du temps, et qui consiste à impliquer les comédiens dans une travail de recherche documentaire approfondie et ensuite d’improvisation sur le plateau. Dès lors ce sont des sortes de témoignages éclatés qui apparaissent et qui se traduisent sur le plateau par une série de séquences d’une inégale valeur. À ce jeu, il est évident que la palme revient à Marlène Saldana qui interprète, de manière déjantée comme toujours, le rôle de Jacques Demy (excellente idée que de n’avoir pas joué la carte du réalisme et donc de la ressemblance avec les personnes évoquées). Ravi, le public applaudit le numéro (c’en est un). Immanquablement la comparaison s’impose alors avec les autres numéros, celui de Marina Foïs disant à voix difficilement audible le texte d’Hervé Guibert évoquant la mort de Foucault par exemple, sans parler d’autres carrément moins intéressants, comme celui concernant Koltès ; c’est mettre ainsi le spectateur dans une position qui ne devrait pas être la sienne… Les personnages évoqués n’arrivent pas à vraiment prendre forme, et pour qui ne les connaîtrait pas, tout cela reste quelque peu abstrait. La question étant de savoir pour qui s’adresse le spectacle… C’est d’autant plus regrettable que la réalisation de Christophe Honoré, écrivain (en retrait ici), cinéaste et metteur en scène, est digne d’éloge aussi bien dans sa direction d’acteurs évoluant avec aisance dans la belle scénographie d’Alban Ho Van, que dans la gestion sonore et musicale de son spectacle.

Jean-Pierre Han

jeudi 17 janvier 2019

Feu d’artifice nietzschéen

Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche d’Hervé Blutsch. Mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre du Rond-Point à 21 heures, jusqu’au 10 février. Tél. : 01 44 95 98 21. www.theatredurondpoint.fr

Hervé Blutsch a une personnalité qui détonne quelque peu dans le milieu très particulier (restons mesuré) des auteurs de théâtre. Ce qui ne l’empêche guère de poursuivre son chemin et d’ajouter régulièrement des œuvres à son répertoire, que tout le monde s’échine à définir, et qui viennent grossir son « Théâtre incomplet » fort de trois volumes déjà, le premier paru il y a plus de vingt ans et préfacé par le très sérieux (et compétent, les deux ne vont pas toujours de soi) Robert Abirached qui fut en son temps le Directeur des théâtres au ministère de la Culture. Définir et en fin de compte fourrer Ervart ou les Derniers Jours de Frédéric Nietzsche que l’auteur à écrit en 2001 et qui a été pour l’occasion revu et corrigé, dans une case théâtrale quelconque n’est pas évident. On en sera donc réduit à aligner une série de définitions comme tragédie grand-guignolesque, vaudeville (noir), boulevard, théâtre pataphysique, comédie ou drame burlesque, loufoque, etc. Autant d’appellations certes justes, et que l’auteur utilise lui-même, mais qui traduisent en fait l’embarras voire l’impuissance à vraiment se saisir de ces étranges objets. Proposons, pour notre part, le terme de « blutschéen », c’est-à-dire en clair quelque chose d’indéfinissable et n’entrant décidément dans aucune des catégories de nos petites connaissances intellectuelles. Précisons immédiatement que pour certaines personnes cette situation est parfaitement jouissive. Quant à Ervart, Blutsch, pour une fois, n’en donne aucune définition ! À partir de tout cela on en déduira qu’il faut être un véritable fanatique et/ou un parfait inconscient pour s’attaquer à ce type de pièces. Ce que fait néanmoins de bonne grâce, et même avec grand plaisir, Laurent Fréchuret dont on rappellera qu’il dirige une compagnie répondant au nom de Théâtre de l’Incendie… Au feu donc, car feu il y a dans ce fameux Ervart. mais comme le sous-titre nous renvoie plaisamment aux Derniers jours de Frédéric Nietzsche on se dit que malgré tout il y a peut-être un petit quelque chose de très sérieux dans cette pièce ; et si Blutsch (qui adore la philosophie allemande, était effectivement très sérieux ?). Cela dit, Nietzsche, puisqu’il est question de lui, apparaît sur le plateau, entre deux séquences, pour aller jeter en catimini une de ses œuvres dans une poubelle d’où sortira très vite de la fumée… Mais reprenons : il est question d’un certain Ervart qui semble découvrir l’infidélité de sa femme Philomène, et qui, fou de douleur, va mettre la ville à feu et à sang, à moins que ce ne soit son esprit troublé qui rêve de ce carnage. Ainsi décrite, la pièce semble bien « sage », ce qui est une grossière erreur car les événements les plus farfelus viennent dérégler la belle mécanique de la jalousie, ou au contraire à la porter à son point d’incandescence. Et l’on assiste à l’intrusion réitérée d’olibrius qui, comme dans le célèbre film Helzapoppin se sont trompés de pièces au prétexte qu’ils ont aperçu une poubelle, objet de toute leur affection… Il y aura aussi (citons dans le désordre) une comédienne cherchant un rôle et se travestissant en conséquence selon les desiderata qu’elle croit déceler chez les uns et chez les autres. Elle apparaît évidemment aux mauvais moments (mais tous les moments de la pièce ne sont-ils pas mauvais, d’où les catastrophes ?). Dans tous ces rôles, Marie-Christine Orry est désopilante ; elle contraste singulièrement avec le flegme tout britannique du majordome qui s’appelle Stockolm en toute simplicité et à qui Jean-Claude Bolle-Reddat prête sa silhouette. Voilà en vrac quelques éléments parmi d’autres : il convient bien sûr de ne pas oublier l’intrusion d’un agent secret zoophile (étonnant et drolissime Stéphane Bernard), celle d’un psychanalyste « citationniste » (Maxime Dambrin), et quelques autres olibrius du même acabit. C’est un vrai feu d’artifice réglé à la perfection par Laurent Fréchuret autour de la personnalité de Vincent Dedienne, Ervart, un feu d’artifice qui malheureusement finit par s’éteindre dans la deuxième partie du spectacle : tout le monde sur le plateau et dans la salle se retrouve à bout de souffle car il est difficile de maintenir durant deux heures et demi un égal degré d’intensité. Resterait simplement à resserrer la deuxième partie pour mieux étouffer…

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce (deuxième version) est paru aux Solitaires Intempestifs, 158 pages, 15 euros.

vendredi 11 janvier 2019

Magie du verbe

Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild. Les Déchargeurs, à 19 h 30 jusqu’au 09/02/19. Tél. : 01 42 36 00 50. www.lesdechargeurs.fr

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage ? Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – il sont nommés – rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens » s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ? C’est à cette gageure que ce sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement quelque chose de l’ordre d’une opération magique et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne.

Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs. 58 pages, 10 euros.

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