lundi 22 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une chronique très particulière

J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 de et par Philippe Soltermann. Mise en scène de Lorenzo Malaguerra. Théâtre Arto, jusqu’au 28 juillet à 13 heures. Tél. 04 90 82 45 61.

J’espère que l’auteur (de belle facture) et interprète (de toute aussi belle facture), Philippe Soltermann ne me tiendra pas rigueur si je lui avoue ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine, puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » (lui en l’occurrence) du chanteur. Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant le beaucoup plus intéressant : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou, mais qui, en fait, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables. C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession – c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec un maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline…

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON IN

L’événement du festival ?

Outside de Kirril Sebrennikov. L’autre scène du Grand Avignon-Vendène. Jusqu’au 23 juillet à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

C’est, paraît-il, l’événement du Festival. Soit. Mais on est en droit de se poser la question de savoir comment cet Outside, un titre qui nous renvoie curieusement à l’Outside de Marguerite Duras, aurait été reçu s’il n’était pas l’œuvre de Kirill Serebrennikov, en plein démêlé avec la justice de son pays, assigné à résidence et donc interdit de circuler et encore moins de venir à Avignon ? Ce spectacle, il n’a d’ailleurs pu le faire répéter que par Skype… Comment surtout aurions-nous accueilli les œuvres du photographe chinois Ren Hang à qui Kirill Serebrennikov rend hommage dans son spectacle ? Car Outside fonctionne sur deux volets, l’un où l’homme de théâtre par ailleurs également réalisateur de cinéma, se met lui-même en scène avec son double, enfermé dans sa chambre aux dimensions d’une cellule de prison, l’autre volet rendant hommage à l’artiste chinois qui était également poète, multipliant les figures de scènes tirées de son œuvre photographique que l’on a pu voir à la Maison européenne de la photographie il y a quelques mois à Paris. Une « histoire » accompagne la relation entre les deux hommes. En effet Kirrill Serebrennikov, après avoir découvert Ren Hang, voulait réaliser une projet commun avec lui. Il avait réussi à le contacter et les deux artistes devaient se rencontrer. Mais deux jours avant le rendez-vous, Ren Hang se défenestrait… La rencontre se fait donc aujourd’hui seulement et sur le plateau, non pas avec l’artiste, mais avec son œuvre revisitée et retranscrite théâtralement. Cette retranscription, pour aussi fidèle qu’elle est, parvient-elle vraiment à rendre compte de l’œuvre de Ren Hang ? Autrement dit le passage de la photo à la scène parvient-il vraiment à rendre justice à l’œuvre du photographe ? Pas si sûr que cela, même si l’artiste est représenté sur scène (par Evgeny Sangadzhiev) en plein travail de création, et aussi en dialogue avec l’assigné à résidence (Odin Lund Biron). Un point commun douloureux reliait les deux hommes. Ne revenons pas sur l’abjecte situation de Kirrill Sebrennikov en Russie, Ren Hang, de son côté, même s’il n’avait pas d’intention politique déclarée et ne pensait pas faire œuvre de provocation, était en butte aux autorités chinoises, peu enclines à admettre le nu qui n’a jamais été traité dans le pays, et était suspecté de sexe et de pornographie… Dans la représentation que donne le metteur en scène russe de l’œuvre de Ren Hang nous sommes souvent plus proche d’une revue kitsch qui relègue au second plan ce qui était peut-être le thème même du spectacle : la rencontre entre deux artistes, Kirril Sebrennikov (les scènes kafkaïennes teintées d’humour de son arrestation sont superbes) et Ren Hang. On ne peut que le regretter.

Jean-Pierre Han

dimanche 21 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une discrète mais forte réussite

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 22 juillet, à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

La seule question que l’on se pose à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, est de savoir pourquoi ce n’est pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescente toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

samedi 20 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Non-sens et absence de sens

Lewis versus Alice d’après Lewis Carroll. Mise en scène de Macha Makeïeff. La Fabrica jusqu’au 22 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com Exposition Trouble fête de Macha Makeïeff. Maison Jean Vilar, jusqu’au 23 juillet.

Macha Makeïeff s’est approprié l’univers de Lewis Carroll au point de le confondre avec le sien propre. C’est en tout cas ce que l’on peut constater dans l’intéressante exposition qu’elle présente à la Maison Jean Vilar et dans laquelle se retrouve le bric-à-brac de son enfance mêlé aux extraits du Journal de Charles Lutwidge Dodgson, le véritable nom de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Bric-à-brac car lors du parcours de cette exposition justement intitulé Trouble fête on trouve de tout : une multitude d’objets insolites, des petits squelettes d’animaux qui pourraient presque faire penser à certains objets de Johnny Lebigot exposés il y a quelques années au Festival, nombre d’animaux, grands et petits, empaillés, et autres réjouissance du même type. Le trouble est là effectivement. Concernant cette exposition, Macha Makeïeff précise qu’il s’agit moins d’une exposition que de « théâtre immobile ». Tout ce qui est exposé, même de belle manière, reste effectivement immobile, mis à plat, sans vraiment faire théâtre. Dans ce registre Macha Makeïeff excelle. Le problème, c’est que dans son spectacle de théâtre, Lewis versus Alice, on reste désespérément dans le même registre d’immobilité et d’à-plat. En un mot, le spectacle n’est que la continuité de l’exposition et ne s’élève jamais à hauteur de… théâtre.

En préambule à l’exposition, il est clairement affirmé : « construire avec des fragments, des éclats, des trous, des absences, des manques, ne pas être dans un récit raisonnable, jamais. Il faut laisser la marque du chaos de la vie ». On s’en réjouit, mais appliqué au travail théâtral, c’est la déception totale, rien ne s’agence avec rien. Lewis versus Alice rassemble des extraits de textes épars de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, la Chasse au Snark, De l’autre côté du miroir, etc., le tout agrémenté d’écrits concernant la vie de l’auteur, un beau mélange sans fil conducteur, sans réelle dramaturgie, sans réelle nécessité. Le non-sens de l’univers carrollien a bon dos ; il y a là plutôt une absence totale de sens (de celui du non-sens justement). Le tout est d’une grande platitude et peine à se développer dans une belle enveloppe certes, celle des décors et des costumes de Macha Makeïeff en personne. Si chaos il y a, ce n'est pas celui de la vie, mais simplement celui du spectacle.

Jean-Pierre Han

mardi 16 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Pédagogie théâtrale

Phèdre ! d’après Jean Racine. Mise en scène de François Gremaud. Collection Lambert. Jusqu’au 21 juillet à 11 heures 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

François Gremaud, par la bouche de son interprète, Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, et puis à laquelle il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celui de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu'invisible Panope en femme de ménage… Mais le prodige c’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins !. Rien de plus naturel puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux et en fin de compte, je l'ai dit, parfaitement pédagogique. L’Éducation nationale devrait le recruter : il n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française…

Jean-Pierre Han

lundi 15 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

De la dignité humaine

Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Mise en scène de l’auteur. 11. Gilgamesh Belleville à 22 h15. Jusqu’au 26 juillet. Tél. : 04 90 89 82 63.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. C’est là, pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré à sa manière le snack. L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. 15 personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion et noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel, même si l’histoire parle avec précision de la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou d’ accepter son expulsion, mais dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture – Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes, et il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience – qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine.

Jean-Pierre Han

dimanche 14 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un moment rare

Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Mise en scène d’Irène Bonnaud. Spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, jusqu’au 23 juillet à 20 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Je ne sais si c’était une volonté délibérée des organisateurs du Festival, mais le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme : « afin de favoriser au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »… Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Édouardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement avec l’assassinat de Pasolini le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.), et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale ; ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Sous d’autres cieux d’après l’Énéide de Virgile. Mise en scène de Maëlle Poésy. Cloître des Carmes jusqu’au 14 juillet, à 22 heures,. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le livre d’images de Maëlle Poesy et Kevin Keiss.

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création effectuée au Théâtre en mai à Dijon, et présenté aujourd’hui à Avignon. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss qui est un spécialiste des « théâtres antiques » s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer, le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés. (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant qu’à partir de là c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle…

Jean-Pierre Han

mercredi 10 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L’art du portrait selon Marie Dilasser

Paysage Intérieur Brut de Marie Dilasser. Mise en scène de Blandine Pélissier. Présence Pasteur, à 17 heures 45. Tél. : 04 32 74 18 54 / 09 66 97 18 54.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse du pays, le produit intérieur brut, ou s’il l’est c’est au travers de ce qu’elle nous propose dans son texte où il est question de Paysage Intérieur Brut. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage – une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne –, de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués, quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à Saint-Brieuc, dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage un texte étonnant, effectivement portrait d’une Bernadette et évocation des personnes de son entourage, mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire, un délire et des hallucinations activés par la prise de lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après avoir les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque, sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose », tout l’art du théâtre, comme aurait dit Roger Vitrac. En tout cas, c’est bel et bien la plume acérée de Marie Dilasser qui est mise en valeur.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est édité chez Quartett.

mardi 9 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un conte pour enfants ?

Blanche-Neige, histoire d’un prince de Marie Dilasser. Mise en scène de Michel Raskine. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu’au 12 juillet à 11 heures et à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs qui estiment n’avoir pas, ou plus, grand-chose à voir avec elle passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés et n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte. Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante, de notre monde. Drôle de rictus.

Jean-Pierre Han

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