mardi 17 octobre 2017

De la RDA et de la France à la Bolivie : un autre regard sur la révolution

La Mission, souvenir d'une révolution de Heiner Müller. Mise en scène de Matthias Langhoff. CDN La Commune. Jusqu'au 20 octobre, puis tournée. Tél. : 01 48 33 16 16.

Entre la première mise en scène française de Matthias Langhoff de La Mission de Heiner Müller en 1989 et celle qu'il vient de réaliser aujourd'hui, près de trente ans se sont écoulés. Trente années pendant lesquelles le monde a totalement changé. En 1989 on célébrait en grandes pompes le bicentenaire de la Révolution française et la chute du mur de Berlin. Souvenirs désormais lointains : nous sommes passés des réjouissances commémoratives au constat affligeant de la marche du monde vers la catastrophe. La nouvelle mise en scène de La Mission par Matthias Langhoff n'a plus grand-chose à voir avec la précédente hormis le texte, auquel ont été adjoints d'autres écrits comme deux extraits d'écrits de Walter Benjamin, ce à quoi on pourra toujours rétorquer qu'en 1989, La Mission présentée au Cloître des Carmes lors du Festival d'Avignon, était couplée avec Au perroquet vert d'Arthur Schnitzler… L'espace géographique a lui aussi bien changé. L'action se passe désormais en Bolivie où Matthias Langhoff, à l'invitation de Marcos Malavia, a travaillé avec les élèves de l'École nationale de théâtre à Santa Cruz de la Sierra dès 2008 dans un environnement qui n'a pas pu ne pas avoir de répercussion sur son travail de metteur en scène. La situation de l'institution dirigée par Malavia est en effet particulière. Inaugurée en 2004 elle est située au cœur du quartier le plus défavorisé de Santa Cruz, Plan 3000. Ses bâtiments flambant neufs contrastent singulièrement avec les baraques et autres bâtisses faites de bric et de broc et construites à la hâte en 1987 après la crue du fleuve Pirai. Plus de 300 000 personnes ont campé là en attendant une aide du gouvernement qui n'est jamais venue… Pour cette population défavorisée, l'École est devenue comme le symbole d'une dignité retrouvée, elle n'a jamais subie la moindre dégradation, connu le moindre vol… Se rendre au théâtre qu'abrite l'École est une véritable expédition (le centre ville est à une dizaine de kilomètres du quartier), mais le jeu en vaut la chandelle. Petit pays d'une dizaine de millions d'habitants, la Bolivie est multi ethnique : pas moins de 37 langues y sont officiellement reconnues. C'est bien là que Matthias Langhoff situe La Mission interprétée par des acteurs issus de l'École nationale où ils enseignent maintenant, et d'autres en cours d'études. Après tout, « la révolution n'a plus de patrie » comme le stipule Debuisson l'un des trois personnages principaux de la pièce. Une pièce tirée de la nouvelle d'Anna Seghers, La lumière sur le gibet, elle-même tirée d'événements ayant réellement eu lieu et que l'auteur avait recueillis lors de son exil à Mexico. Soit trois Révolutionnaires, Debuisson donc, Galloudec et Sasportas envoyés en 1794 à la Jamaïque par la Convention pour organiser le soulèvement des esclaves encore sous le joug des britanniques. Seulement le temps passe et Bonaparte arrive au pouvoir et devient Empereur. « La France devient Napoléon. Le monde devient ce qu'il était, une patrie pour maîtres et esclaves » ; la mission confiée aux trois hommes et déjà très mal engagée n'a dès lors plus de sens ni de légitimité. Que faire ? Trois hommes, trois positions se font jour. L'une, celle de Galloudec, « le paysan de Bretagne » qui veut aller au bout de sa mission et mourra de la gangrène, l'autre, Sasportas, « le fils de l'esclavage » qui sera pendu et enfin Debuisson, « le fils des propriétaires esclavagistes », qui trahira. Dans une œuvre qui casse comme presque toujours chez Heine Müller (mais c'est aussi vrai dans la nouvelle d'Anna Seghers) la structure et le récit traditionnels des romans ou des pièces de théâtre, espaces et temporalités renversées (on commence pratiquement par la fin) et mêlées, Matthias Langhoff, on s'en doute, est particulièrement à l'aise et en rajoute même de manière très… müllérienne, avec beaucoup de bonheur et de trouvailles théâtrales de premier ordre. L'utilisation de la vidéo notamment – superbes images de chevaux, comme un leitmotiv visible et invisible dans l'œuvre même du metteur en scène – avec des inserts percutants et toujours justes dans le rappel de ce que nous vivons aujourd'hui, tout cela est proposé avec une rare efficacité. Ainsi le spectacle s'ouvre pratiquement sur le rappel des fusillés de la Commune exposés dans leurs cercueils comme on le voit sur des photos d'archives… fusillés qui s'avéreront être Sasportas et Galloudec qui reprendrons vie pour revenir vers Debuisson et l'échec de leur mission…   En travaillant avec des acteurs boliviens convaincants de la troupe Amassunu Matthias Langhoff décentre le propos de Müller, même s'il est toujours question de la trahison de l'idéal révolutionnaire, de la mémoire de cet idéal – le sous-titre du spectacle est parlant : « souvenir d'une révolution » – plongeant du même coup dans une sorte de rêverie. De l'Europe nous passons à la Bolivie, c'est-à-dire dans un pays dans sa tentative de développement et d'émancipation démocratique mené par le président Moralès. Il rend et offre aussi à la population d'Aubervilliers son théâtre, celui-là même où, en 1971, en compagnie de Manfred Karge, il avait présenté Le Commerce du pain de Bertolt Brecht. Un retour et des retrouvailles gagnants.

Jean-Pierre Han

dimanche 8 octobre 2017

Le retour des Deschiens

Bouvard et Pécuchet/ Gustave Flaubert, Jérôme Deschamps. Espace Cardin, Théâtre de la Ville, jusqu'au 10 octobre, puis reprise à partir du 22 juin. Tél. : 01 42 74 22 77.

En nous proposant un spectacle d'après Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Jérôme Deschamps réussit le prodige, non pas forcément de rendre compte fidèlement du livre inachevé de l'auteur, mais d'abolir un élément essentiel de l'essence du théâtre, celui de la temporalité. En d'autres termes, il nous propose une forme théâtrale qu'il a inventée voilà bien longtemps, celle consacrée aux Deschiens créés il y a maintenant près de quarante ans. Rien n'a bougé, et forcément la mécanique est réglée comme du papier à musique. La seule question que l'on se pose est de savoir si cette mécanique fonctionne toujours auprès d'un public qui, lui, forcément, n'est plus tout à fait même, a vieilli et est passé à d'autres fredaines ou est tout nouveau et pour qui ce type de spectacle est une découverte… Les Deschiens dans leur immuable éternité… Avec bien sûr, un duo comique de premier ordre – c'est le b a ba de ce genre d'entreprise –, Bouvard donc et Pécuchet, merci Flaubert que les gens de théâtre ces derniers temps se sont mis à piller. Un duo avec un grand dégingandé ou en caoutchouc, impayable Micha Lescot, et un petit bedonnant, Jérôme Deschamps en personne. Les deux sont faits pour s'entendre, se compléter et dévider le flot de sottises attendu : Flaubert avait songé sous-titrer son roman Encyclopédie de la bêtise, cela ajouté au fameux Dictionnaire des idées reçues apparaissant à a fin du roman, voilà qui ouvrait les vannes de l'imagination de Jérôme Deschamps qui ne se fait pas faute de se priver de l'aubaine et quitte délibérément le chemin tracé par l'auteur après lui avoir été relativement fidèle quelques instants (le début). Nous sommes chez les Deschiens on vous le dit, et l'invention et l'apparition de deux autres olibrius sortis de la tribu, formidable Pauline Tricot et Lucas Hérault, nous envoie vers d'autres horizons que ceux prévus par Flaubert, tout cela dans un décor ad hoc signé Félix Deschamps. À ce train les spectacles de Deschamps et de ses Deschiens vont devenir des pièces de musée. Figées à tout jamais.

Jean-Pierre Han

mardi 3 octobre 2017

Participer ou observer ?

Stadium, spectacle conçu par Mohamed El Khatib et Fred Hocké. Festival d'automne. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 7 octobre, puis tournée. Tél. : 01 44 62 52 52.

Dès l'entame du Stadium concocté de longue date par Mohamed Al Khatib le spectateur, professionnel ou non, habitué à fréquenter les salles obscures des théâtres, reste d'abord pantois, puis perplexe. Où est-il ? Devant quel objet indéfinissable ? Où est tout simplement le théâtre dans tout cela ? Ce sentiment l'habitera donc durant presque toute la… « représentation ». Pourtant, et très charitablement, Mohamed Al Khatib ouvre les réjouissances avec un clin d'œil en direction des théâtreux : un trompettiste se met à jouer l'annonce musicale des représentations du Festival d'Avignon écrite par Maurice Jarre. Pour mieux nous aiguiller il a qualifié son Stadium de performance documentaire comme il est écrit dans la feuille de salle. Nous voilà bien avancés et la question continue à nous tarauder : où sommes-nous et à qui s'adresse cette performance documentaire qui va jeter sur le plateau près d'une soixantaine, cinquante-trois pour être précis, de supporters de l'équipe de football du Racing Club de Lens qui lui ont consacré et continuent à lui consacrer leurs vies, corps et âmes ? J'entends bien la réponse de Mohamed Al Khatib qui ne manquera pas de rétorquer que justement le spectacle puisque spectacle il y a, ne concerne pas forcément les vieux grincheux, coupeurs de cheveux en quatre, qui fréquentent assidument les salles de théâtre, mais tous les autres, et tout particulièrement ceux qui n'y vont jamais et/ou qui n'y ont jamais mis les pieds. Soit. Il n'est pas sûr d'ailleurs que ceux qui sont sur le plateau ont, eux aussi, beaucoup fréquenté les théâtres, en tout cas ils y sont, mais côté plateau, d'un seul coup d'un seul. Une belle manière d'inverser les choses, ou plutôt de les renverser. Mohamed El Khatib ne cesse justement d'inverser, voire de casser, les codes du théâtre traditionnel, lui qui les connaît parfaitement, comme il connaît parfaitement le monde du football pour avoir pratiqué ce sport à un bon niveau, et surtout pour avoir travaillé deux années durant auprès des groupes de supporters. Dans la proposition d'El Khatib quel rôle doit donc jouer le spectateur, en d'autres terme à qui s'adresse-t-il véritablement ? Ce spectateur doit-il devenir supporter à son tour, à moins qu'il ne le soit déjà, de ce qui se passe sur le plateau, et participer bruyamment à la cérémonie ou rester de marbre et se contenter d'être un simple observateur ? Cela bien sûr ne se commande pas, mais c'est donc au bout du compte un public divisé qui assiste au spectacle. On remerciera le très habile concepteur du projet (tiens il n'est pas fait mention non plus de metteur en scène) de nous pousser à faire ce constat. Maître de cérémonie El Khatib nous offre un patchwork – films vidéo, apparitions des supporters en groupe, bannières au vent, témoignages, interventions des pom pom girls du cru,… – de propositions découpées en séquences, avec entracte ou mi-temps assurée sur le plateau et invitation à consommer frites et bières à la roulotte, « la friterie Momo », garée en pleine lumière côté jardin et dans laquelle Corinne Dadat, la femme de ménage, personnage principal du précédent spectacle de El Khatib, aide au service. De quoi est-il donc question ? D'une série de portraits collectifs ou individuels de ces fameux supporters qui s'avèrent être des êtres humains – humains trop humains –, avec certes leurs quelques fortes obsessions (le Racing Club de Lens, on l'aura compris) et non plus de barbares « Ultras ». Il y a là des découvertes émouvantes, drôles et… fortes. Car, et c'est patent dans la deuxième mi-temps, on assiste à l'analyse spectrale d'une région où sévit le chômage à travers les supporters de l'équipe de foot d'une de ses villes. Et l'on touche enfin du doigt, notamment avec Jonathan, « Capo » des Reds Tigers, à la question du politique : « Ce qui se passe dans les stades c'est une chose, mais faut pas déconner, aujourd'hui un certain nombre d'Ultras sont engagés dans les mouvements sociaux, et ça, c'est plus important ». Pas étonnant que ce Jonathan ait quelques ennuis avec les autorités qui lui reprochent de faire de l'agitation politique, lui dont le père était communiste et qui entend maintenir cet engagement. Quelle cohabitation avec les autres supporters qui ne sont pas du même bord politique, surtout lorsque l'on sait quel a été la proportion du vote FN aux dernières élections législatives ?… Toute animosité politique est suspendue le temps des matchs des Sans et or, le fameux Racing, actuellement dernier de la Ligue 2… Maître de cérémonie pendant toute la deuxième mi-temps, Mohamed El Khatib nous offre, mine de rien, quelques superbes moments théâtraux, comme dans cette séquence où un supporter pour qui la mère avant de mourir a confectionné un immense (et magnifique) drapeau aux mille et une couleurs, qu'il agite alors que le Cum dederit de Vivaldi retentit. El Khatib mène le jeu avec doigté, le chemin qu'il a décidé de tracer étant des plus délicat, évitant tous les pièges, celui du populisme que l'on frôle, entre autres. Que faire ? Suivre les supporters, partis avec leurs chants et leur musique tonitruante poursuivre leur saga dans le hall du théâtre, une fois leur salut théâtral effectué sur le plateau comme le veut la tradition, ou s'en aller discrètement comme le fait le spectateur dit civilisé ?

Jean-Pierre Han

dimanche 1 octobre 2017

Un impossible pari ?

La Pomme dans le noir d'après Clarice Lispector. Mise en scène de Marie-Christine Soma. MC 93 Bobigny. Jusqu'au 8 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 41 60 72 72.

On ne pourra guère reprocher à Marie-Christine Soma, surtout connue pour son travail sur la lumière, de manquer d'ambition dans le choix des textes qu'elle met en scène. Son premier essai solo en 2010 (elle a travaillé en duo avec Daniel Jeanneteau) portait sur Les Vagues de Virginia Woolf. La voici aujourd'hui qui se saisit d'un autre roman, celui de la brésilienne Clarice Lispector, La Pomme dans le noir, traduction littérale du titre du livre devenu Le Bâtisseur de ruines dans son édition française. Il ne serait pas illégitime de trouver quelques points communs entre Les Vagues et La Pomme dans le noir en dehors du fait que les deux livres bouleversent quelque peu les structures traditionnelles du genre romanesque, préférant se développer dans les soubassements de la conscience de leurs personnages. Tout deux sont aussi des romans d'apprentissage dont Marie-Christine Soma a elle-même assuré l'adaptation ainsi que les lumières, ça va de soi, laissant tout de même à Mathieu Lorry-Dupuy le soin d'assumer la scénographie (il signe également la scénographie du Haute surveillance que l'on vient de voir). Mathieu Lorry-Dupuy a imaginé pour La Pomme dans le noir un espace, non plus nu comme dans la pièce de Genet, mais délimité par un mur en bois en fond de scène et une sorte de frontière de terre construite en cours de spectacle sur le devant de la scène par le personnage principal, un certain Martin incarné par Pierre-François Garel, arrivant d'une ville lointaine, en fuite après avoir, pense-t-il, commis un crime. Il s'est enfoncé dans la nuit, a traversé d'immense territoires (nous sommes au Brésil) avant d'arriver, épuisé et assoiffé, dans une ferme dont la propriétaire, Victoria, une femme apparemment forte et autoritaire garde sous sa protection une jeune cousine fragile et hypersensible, Ermelinda. Contre le gîte et le couvert, Martin va devenir garçon de ferme, homme à tout faire dans cet endroit au milieu de nulle part, une sorte de véritable no man's land… seulement fréquenté par un quatrième personnage, un vieil homme incarné – c'est vraiment le terme – par Carlo Brand qui aura également pour charge de dire/lire quelques pages du livre. C'est là une réponse de l'adaptatrice du roman que d'user de ce subterfuge pour établir la liaison entre le roman et le théâtre (et inversement) ; pas sûr que cela fonctionne forcément bien. C'est au contact de ces femmes, de la nature, que la transformation de Martin qui s'est présenté comme ingénieur (qu'il n'est pas) va s'opérer. Rien n'est plus difficile au théâtre que de faire vivre le silence et de remplir l'espace vide. L'accroche est toujours délicate et Marie-Christine Soma ne parvient pas à assumer et à vraiment faire théâtre de cette situation. Elle a pourtant réuni un quatuor de comédiens de haute volée (Carlo Brand, Pierre-François Garel, Dominique Reymond, Mélodie Richard). La mauvaise surprise est de voir la superbe comédienne qu'est Dominique Reymond peiner à trouver ses marques et le véritable registre de jeu de son personnage, et n'y parvenir que dans la dernière partie du spectacle. Elle est comme le symbole d'une représentation qui ne tient pas les promesses qu'elle s'était assignée.

Jean-Pierre Han

vendredi 29 septembre 2017

Huis clos carcéral

Haute surveillance de Jean Genet. Mise en scène de Cédric Gourmelon. Studio de la Comédie-Française à 18 h 30. Jusqu'au 29 octobre. Tél. : 01 44 58 98 58.

Sans doute faut-il un metteur en scène familiarisé avec l'œuvre de Genet pour monter Haute surveillance dans sa juste résonance. Cédric Gourmelon présente toutes les garanties puisqu'il a déjà travaillé sur Le Condamné à mort, Splendid's, le Funambule (et envisage de monter Les Paravents)… autant d'expériences qui lui permettent d'aborder la pièce, la première de l'auteur contrairement à ce que pensait Sartre, qui, dans son apparente simplicité se révèle être extrêmement riche sinon complexe. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Genet en a écrit pas moins d'une dizaine de versions, sensiblement différentes les unes des autres, la dernière en 1985 un an avant sa mort. Aura-t-il trouvé dans ses multiples moutures qui ont été réalisées sur une quarantaine d'années, celle qui lui convenait ? Remarquons simplement qu'à l'origine son œuvre s'intitulait Pour « la Belle », un titre jouant délibérément sur la polysémie du terme « la Belle » désignant le rêve de tout prisonnier de s'échapper et en même temps la femme, Ginette, toujours invisible, mais ô combien présente, objet de tous les fantasmes et de toutes les tractations des trois prisonniers enfermés dans une cellule de forteresse comme il est indiqué dans le texte. Tout se joue autour de cette figure entraperçue au parloir par les deux compagnons d'infortune de Yeux-Verts dont elle est la femme. Il s'agit bien de jeu comme ce sera souvent le cas dans les pièces à venir de l'auteur, un jeu entre fantasmagorie et tragique, le tout mené comme une cérémonie entre Yeux-Verts donc, auréolé de son statut de condamné à mort, Maurice le jeune délinquant amoureux de l'idole et Lefranc, le truand, lui aussi fasciné par Yeux-Verts. Ce dernier voudra accéder à la gloire du crime, celui qu'il commettra sur la personne de Maurice… Trois morts en sursis donc enfermés dans un espace clos, marqué dans la mise en scène de Cédric Gourmelon (la scénographie est signée par Mathieu Lorry-Dupuy) par un simple emplacement blanc sur le sol. Pas besoin de murs, il s'agit bien d'un espace mental atour duquel rôde le surveillant, Pierre-Louis Calixte. Cédric Gourmelon avec son trio d'acteurs, tous épatants dans leurs registres respectifs, Sébastien Pouderoux (Yeux-Verts), Jérémy Lopez (Lefranc) et Christophe Montenez (Maurice), trouve le juste tempo pour dérouler la très sensuelle cérémonie. Un travail fin et précis qui refuse l'esbroufe.

Jean-Pierre Han

mercredi 27 septembre 2017

Le Grand souffle de la vie

L'Homme hors de lui de Valère Novarina. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 15 octobre à 19 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

simon_gosselin_-_lhomme_hors_de_lui_-_17-09-17-42.jpg Que Wajdi Mouawad, le nouveau directeur du théâtre de la Colline, ait décidé pour la première programmation entièrement de son cru, de donner la parole à Valère Novarina est un acte d'un symbolisme fort, celui d'un théâtre voué à l'écriture certes, mais une écriture qui sait se faire chair. Et de quelle manière ! Valère Novarina, en véritable démiurge de la scène – il écrit, met en scène, gère l'espace qu'il peuple et agence avec ses propres œuvres picturales ; ne lui resterait plus qu'à occuper physiquement la scène, ce qu'il fait épisodiquement de manière étonnante dans les lectures qu'il donne –, nous offre avec cet Homme hors de lui un nouvel opus, une pierre de plus à l'ensemble de son œuvre qui forme, par-delà ses multiples déclinaisons, un corpus d'une cohérence absolue. Et cela en une heure de temps (chrono en main) pour cause d'horaire de programmation d'un spectacle dans l'autre salle de la Colline…  Le compositeur Stravinski expliquait qu'un artiste n'est jamais mieux inspiré que lorsqu'il est en prise avec des contraintes qui lui sont imposées ; celle, temporelle, dictée à Novarina s'avère bénéfique. Il a dû resserrer son écriture, ne plus se laisser aller à l'infinie variation de ses thèmes favoris, lesquels sont toujours bien là, mais comme ramassés, ce qui leur confère une force nouvelle. Bien sûr, tout cela se développe à partir de son immense et très savant travail sur la langue, avec ses trouvailles et ses fulgurances, avec ses obsessions aussi, formant le socle d'un discours (pas forcément aux animaux !) ressassé dans une spirale infernale, et cependant très jouissive. Et cela tape fort cette fois-ci ; la confrontation presque frontale due, je l'ai dit, à la contrainte temporelle du théâtre, mais pas seulement ; l'âge venant Novarina resserre aussi son discours, est clairement énoncée. Il s'agit bien toujours d'une conférence sur l'humaine condition (avec toutes ses multiples références bibliques) face à sa disparition, face à la mort. Le combat perdu d'avance est présenté d'emblée ; le pièce s'achève d'ailleurs sur le cri de « Mort à la mort ! ». L'Homme hors de lui aura évolué sur quatre actes, l'Homme, le Vivant malgré lui, se métamorphosant en Bonhomme de terre, puis le Déséquilibriste pour s'achever en Chanteur en perdition, autant de personnages incarnés puis désincarnés par un acteur novarinien de premier ordre, Dominique Pinon qui leur confère une puissance, une tension ludique hors norme. À lui seul, avec l'appui de l'ouvrier du drame, Richard Pierre, responsable de la manipulation des tableaux présentées comme autant de cartes à jouer géantes, et le toujours fidèle accordéoniste, Christian Paccoud, il porte au sens littéral du terme le spectacle, lui insufflant rythme et vie, le rythme de la vie même, dans un spectacle en perpétuel mouvement. Du grand art, vraiment.

Photo ©Simon Gosselin

Jean-Pierre Han

mardi 26 septembre 2017

Le théâtre et ses limites

Tarkovski, le corps du poète, textes de Julien Gaillard, Antoine de Baecque et Andréï Tarkovski. Mise en scène de Simon Delétang. Théâtre national de Strasbourg, jusqu'au 29 septembre à 20 heures. Tél. : 03 88 24 88 00. Puis Théâtre des Célestins à Lyon du 11 au 15 octobre.

Le cinéaste Andreï Tarkovski, à l'instar d'un Antonin Artaud au théâtre, fait partie des grandes figures mythiques qui forcent l'admiration jusqu'à la fascination d'autres créateurs prêts à en découdre avec la vie, les œuvres et la pensée de ces êtres d'exception. On comprend aisément cette tentation qui est un piège dont ils parviennent à se sortir avec plus ou moins de réussite ; il y a dans cette démarche quelques chose qui est de l'ordre de l'impossibilité, ces grandes figures restant à tout jamais insaisissables dans leur génie même. La tentative de Simon Delétang de rendre compte de l'itinéraire spirituel d'Andreï Tarkovski, pour être d'un belle et honnête rigueur intellectuelle et artistique, n'échappe pas à cet écueil et se heurte à ses propres limites. Certes son spectacle a été élaboré à partir d'un très sérieuse documentation, et la première partie est la retranscription en russe, avec projection de la traduction sur un grand rideau noir, d'un texte d'Antoine de Baecque sur le cinéaste, un texte qui tourne fort intelligemment le dos à toute hagiographie béate. C'est un avant-propos au spectacle lui-même que nous martèle avec ironie Pauline Panassenko avant que ne retentissent des chœurs d'hommes de chants orthodoxes… Rideau et deuxième partie (ou première si l'on veut : nous entrons dans le vif du sujet avec l'itinéraire spirituel de ce « martyr » de la création qu'est Andréï Tarkovski). Début du voyage dans un espace-temps particulier entre rêve et réalité, entre monde des morts et monde des vivants. Le rideau s'ouvre sur la vaste chambre d'hôtel de Nostalghia, l'avant-dernier des sept grands films du cinéaste, reproduite à l'identique. Un film qui est dédié et est un hommage à sa mère… et il sera effectivement question de la mère du réalisateur dans le montage de textes tirés de son journal et de ses écrits qu'a effectué Simon Deletang. Allongé sur le grand lit face au public, Tarkovski-Nordey qui s'est fait le visage de son illustre modèle, visage émacié, fine moustache… et est le corps même du poète, pour reprendre le titre du spectacle, navigue entre deux mondes. « J'ai fait un rêve cette nuit. J'ai rêvé que j'étais mort »… Étonnant no man's land dans lequel interviennent membres de sa famille, personnages l'ayant côtoyé, vrais-faux spectateurs et journalistes le questionnant, etc. Les éléments de la vie de Tarkovski, sont évoqués, ses films « analysés », sa pensée disséquée. Stanislas Nordey confère à son personnage une véritable puissance magnétique, celle d'un artiste dans sa recherche de l'absolu, engagé dans une recherche quasiment mystique, alors que les excellents Thierry Gibault, Jean-Yves Ruf et à nouveau Pauline Panassenko donnent corps dans leur étrangeté même, aux différents personnages, apparaissant et disparaissant par portes et fenêtres tels des figures fantomatiques. Le parcours théâtral proposé par Simon Delétang est sinueux, avec ses moments forts et d'autres plus faibles. Moment inouï et d'une force admirable : celui de l'apparition du tableau de la Madonna del Parto de Piero della Francesca dans une séquence qu'Hélène Alexandridis (la femme, la mère) illumine de tout son immense talent. Mais la même question a dû tarauder le metteur en scène-concepteur du spectacle : comment ne serait-ce qu'approcher le génie du cinéaste ? Il tente une autre approche en faisant appel à Julien Gaillard, autre fervent admirateur de Tarkovski. Julien Gaillard est poète (lui aussi) ; sa proposition dans la troisième partie de l'ensemble tranche singulièrement avec ce qui a été jusqu'alors présenté, même si Stanislas Nordey mène les débats toujours avec la même passion, même si ses partenaires l'aident au mieux et avec la même rigueur, même si la simple présence d'Hélène Alexandridis demeure captivante, il y a là une singulière césure. On vous l'a dit : c'est quasiment mission impossible que d'approcher et de rendre compte du génie d'un artiste qui est la démesure même. Mais c'est là une tentative qui mérite le respect.

Jean-Pierre Han

lundi 25 septembre 2017

Les Fulgurances poétiques du Radeau

Soubresaut par le Théâtre du Radeau. Mise en scène de François Tanguy. Festival d'automne. Théâtre de Nanterre-Amandiers, à 20 h 30 jusqu'au 8 octobre. Tél. : 01 53 45 17 17.

De spectacle en spectacle – seize en près de vingt-cinq ans ce qui pourra paraître peu en regard des productions effrénées d'aujourd'hui, mais François Tanguy prend le temps de réellement penser ses créations et son parcours d'artiste dans une continuité et une cohérence qui n'appartiennent qu'à lui – , François Tanguy maîtrise son geste avec de plus en plus de fermeté et d'efficacité. Son trait, comme l'on parle du trait d'un peintre, se fait de plus en plus précis. Ce qui pouvait apparaître comme la résultante d'un tremblement du geste – la légère hésitation d'une recherche – a disparu. Reste un tracé précis, un ordonnancement dans l'apparent bric-à-brac qui habite l'espace, assemblage savant de cadres, de panneaux, de planches (le bois, comme toujours, prédomine) de toiles, d'échafaudages, avec cette fois-ci sur le devant de la scène, à cour, un plan incliné servant de toboggan sur lequel glisseront les personnages à moins qu'ils ne tentent de remonter la pente, tout en passant à chaque fois sous une sorte de portique de bois… De même, depuis maintenant les dernières esquisses de ses spectacles, la parole s'est faite plus distincte. Ce qui était de l'ordre du bredouillis, du bégaiement, du murmure fait place à une parole plus claire, presque nette, et l'itinéraire à travers l'entrelacs des lectures de Tanguy où l'on ne s'étonnera pas de retrouver Kafka (un grand habitué), Ovide, Dante, et quelques autres (Giordano Bruno, Robert Walser, Kierkegaard…) se fait jour. Les personnages en perpétuel mouvement apparaissent, disparaissent, réapparaissent dans leurs accoutrements particuliers comme dans un rêve, viennent s'assoir près d'une petite table, de profil comme au début du spectacle comme s'ils étaient sans épaisseur, figures d'un impossible tableau. Le tout dans le clair-obscur, la pénombre élaborée conjointement avec François Fauvel et Julienne Havlicek-Rochereau. De la scénographie à la lumière en passant par l'élaboration sonore (avec Éric Goudard), François Tanguy opère à tous les échelons de la création. Les servants de scène (Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Jean-Pierre Dupuy, Muriel Hélary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre), comédiens qui manipulent eux-mêmes cadres et objets, refont les mêmes gestes avec à chaque fois un léger décalage (on ne reproduit jamais exactement les mêmes gestes) comme dans l'Invention de Morel de Bioy Casarès., toujours sous le regard de celui qui est à l'extérieur, mais pourtant très présent, le très attentif François Tanguy. Un extrait du texte de Kafka qui est dit résume à lui seul la démarche du metteur en scène : « ce qui l'empêche de se lever une certaine pesanteur, le sentiment d'être à l'abri quoi qu'il arrive, le jouissance d'un lieu de repos qui lui est préparé et n'appartient qu'à lui. Ce qui l'empêche de rester couché est un inquiétude qui le chasse de sa couche, sa conscience, son cœur qui bat interminablement, sa peur de la mort et son besoin de la mer, tout cela l'empêche de rester couché et il se relève »… On comprendra dans ces conditions que cela ne cesse de bouger, de glisser, de se décadrer, de se recadrer comme dans tous les spectacles du Théâtre de Radeau, même si celui-ci, ce Soubresaut qui dit bien les choses, la structure scénographique semble plus ferme. Si ferme même, dans le geste de François Tanguy, qu'il autorise un double décalage, celui de l'humour (au sens surréaliste du terme ?) et celui d'une mise en abîme, de réflexion et de pensée sur le théâtre lui-même. Apparaît un extrait de… Labiche (L'Affaire de la rue de Lourcine) interprété par deux clowns (on pense à maintes reprises dans le cours du spectacle à Charlot et à Groucho Marx), précédé d'un texte de Kierkegaard tiré de La Répétition. On rit donc à ce Soubresaut, d'un rire qui nous mène à d'autres profondeurs.

Article paru le 29/11/2016

Les spectacles de François Tanguy et du Théâtre du Radeau interdisent tout commentaire et rendent toute approche critique quasiment impossible. François Tanguy contracte le temps théâtral, crée en fait une autre temporalité, une sorte de présent de la représentation, compact, impossible à saisir, voire à mettre à distance. Les spectacles sont là donnés dans leur immédiateté qui englobe passé (celui de la mémoire), présent et futur (de la recomposition). Dès lors les comptes rendus se cantonnent frileusement dans le descriptif des tableaux, il est vrai superbes encore que toujours mouvants. Les spectacles du Théâtre du Radeau se renouvellent et se revivifient à chaque étape. Les représentations données à Nanterre-Amandiers diffèrent-elle de celles de la création au TNB puis à la Fonderie l'année dernière lors de la création ? Sans aucun doute, ne serait-ce déjà que parce que Anne Baudoux remplace Laurence Chable, souffrante. Mais rien jamais, chez eux, ne saurait être figé. Ce qui demeure, c'est la fulgurance, toujours renouvelée.

Jean-Pierre Han

lundi 18 septembre 2017

Le Confusion des sentiments

La Pitié dangereuse de Stefan Zweig. Mise en scène de Simon McBurney. Festival d'automne. Les Gémeaux (Sceaux), à 20 h 45. Jusqu'au 24 septembre. Tél. : 01 46 61 36 67

C'est une tendance générale du théâtre ces dernières années – on l'a encore vu cet été au Festival d'Avignon – et après la période du postmodernisme triomphant, que de vouloir raconter des histoires et donc dans bon nombre de cas d'aller puiser son inspiration (si on ose dire) dans la littérature romanesque. La seule question qui se pose étant de savoir ce que fait le metteur en scène, une « lecture » telle quelle et a minima ou une adaptation plus ou moins lointaine. Le britannique Simon McBurney – homme de théâtre, il a créé et dirige le Théâtre de Complicité basé à Londres, est aussi cinéaste et on sait que le cinéma aussi, souvent en panne d'inspiration, ne se fait pas faute d'aller puiser ses sujets dans la littérature romanesque –, avait déjà connu, en 2012, un authentique et mérité succès avec le roman de Boulgakov, Le Maître et Marguerite. Cette fois-ci il s'est emparé de l'unique roman achevé de Stefan Zweig, La Pitié dangereuse écrit à la veille de la Deuxième Guerre mondiale en 1939 et qui se passe à la veille de la Première Guerre dont la déclaration intervient à la fin du livre…  On pourra dès lors, et comme toujours dans ce cas de figure, se poser la question de la plus ou moins grande fidélité de l'adaptateur (le metteur en scène soi-même) à l'œuvre originale. Or d'emblée Simon McBurney semble rendre vaine cette interrogation : il restitue le roman dans son intégrité (par la lecture en éclats du texte, proposée et assumée par les sept comédiens, hommes et femmes, sur le plateau). Où se situe alors la transposition (et non pas l'illustration, par bonheur) théâtrale du roman ? Qu'est-ce qui fait que cette Pitié dangereuse signée McBurney est un véritable objet théâtral, un authentique spectacle ? Répondre à la question c'est tout simplement souligner la réussite de l'entreprise de McBurney… Car la réussite est ici totale. Ce spectacle proposé par le Théâtre de la Ville (hors les murs pour cause de travaux) inaugure ainsi de brillante manière le Festival d'automne. Sept comédiens pour dire et jouer le texte ; un ensemble polyphonique pour faire vivre une histoire narrée dans le roman par le personnage principal, un homme, Anton Hofmiller qui se confie dans le prologue à l'auteur avec lequel il a sympathisé lors d'une soirée. Nous sommes à Vienne en 1936 et cet Anton Hofmiller ne se fait aucune illusion sur la guerre qui s'annonce. L'entame en forme de mise en abyme est déjà sans doute une invite vers le théâtre. Anton Hofmiller va raconter son histoire qui se passe en 1914 ; c'est alors un jeune lieutenant de cavalerie de 25 ans en garnison dans une toute petite ville de province. Introduit au château du riche baron de Kekesfalva pour un somptueux dîner, grisé par l'ambiance, il invite à danser la jeune fille de la maison, Edith, alors qu'il est en réalité dans un premier temps attiré par la cousine de cette dernière. Effroi et enclenchement du mécanisme tragique : le jeune fille est paralytique. Pris de commisération pour elle (la pitié), le lieutenant pour effacer sa bévue, va bientôt régulièrement venir lui rendre visite et lui devenir indispensable. Ce qui devait arriver arrive : Edith tombe éperdument amoureuse du lieutenant qui semblera étonné lorsque ce sentiment se fera jour. Confusion des sentiments (c'est le titre d'une nouvelle de Zweig), quel jeu joue donc Anton Hofmiller qui n'éprouve aucun sentiment amoureux pour la jeune fille (dit-il) et va, de maladresse en maladresse finir par accepter de faire semblant de l'aimer ? En familier de Freud avec lequel il entretint une correspondance durant plus de trente ans, Zweig, fouaille les secrets de l'âme humaine, mettant également au jour différents secrets de famille. Ainsi, apprendra-t-on, le baron, un juif, a établi fortune et titre de noblesse sur une forfaiture qu'il rattrapera lui-même il ne sait trop pourquoi, etc. Est-ce par pitié ou par lâcheté (son envers) que le jeune officier fera croire à la jeune fille qu'il l'épousera, la menant inexorablement lorsqu'il devra la quitter, vers le suicide… Le roman de Stefan Zweig, on le savait, est passionnant ; le spectacle élaboré par McBurney lui rend magistralement justice. Les comédiens se partagent le récit, interviennent et apostrophent ceux chargés d'interpréter les personnages ; une sorte de dialogue s'établit entre ces derniers et les récitants. Différents niveaux de jeu s'entrelacent et nous mènent subtilement dans les profondeurs de l'âme humaine décrites dans le roman. À ce jeu il faut des interprètes de première grandeur : Simon MacBurney les a trouvé à la Schaubühne de Berlin que dirige Thomas Ostermeier. Robert Beyer, Marie Burchard, Johannes Flashberger, Christof Gawenda, Moritz Gottwald, Laurenz Laufenberg et Eva Meckbach, il convient de tous les citer, sont impeccables dans un environnement spatial ouvert et dépouillé (signé Anna Fleischle) qui permet à l'imagination du metteur en scène de se déployer à son aise – vidéo et conception sonore sont remarquables (Will Duke et Pete Malkin –, mais toujours dans la plus grande des justesses par rapport à 'œuvre de Stefan Zweig.

Jean-Pierre Han

jeudi 14 septembre 2017

Le grand art de Dominique Valadié

Au but de Thomas Bernhard. Mise en scène de Christophe Perton. Théâtre de Poche Montparnasse. Jusqu'au 5 novembre à 21 heures. Tél. : 01 45 44 50 21.

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d'êtres à sa ressemblance quand il n'est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d'infimes variations en infimes variations mais qui s'affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels. On l'a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l'avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd'hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d'Au but de bout en bout, jusqu'« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l'auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu'elle finit par faire taire, le soin d'émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d'une représentation d'une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur. Un spectacle qu'elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n'épargne rien ni personne, démolit tout jusqu'à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux ; elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d'une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D'un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d'une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu'elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d'autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre ; d'une présence physique d'une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d'Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s'opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l'arrivée de l'auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage… Du grand art toujours au service d'un grand auteur, orchestré, ici, par le metteur en scène, Christophe Perton.

Jean-Pierre Han

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