jeudi 18 janvier 2018

Femmes en quête du pouvoir

Les Reines de Normand Chaurette. Mise en scène d'Élisabeth Chailloux. Manufacture des Œillets à Ivry. CDN du Val-de-Marne. Jusqu'au 29 Janvier à 20 heures. Tél. : 01 43 90 11 11.



C'est peu dire que le québécois Normand Chaurette entretient avec Shakespeare une relation toute particulière. Traducteur il s'est attaqué au grand Will dont il a traduit une douzaine de pièces, scénariste il a œuvré sur Roméo et Juliette, essayiste il a commis un ouvrage au titre provocateur de Comment tuer Shakespeare… Dramaturge avec les Reines il n'assassine personne, mais retourne le Richard III de l'auteur élisabéthain comme un gant, en montre son envers et les coulisses. En d'autres termes, et pour être plus précis, il évacue tous les personnages masculins (reste hors scène, comme une présence obstinée, le roi Edouard qui agonise, et l'ombre terrifiante de Richard III bien sûr) et ne conserve que les femmes, quatre directement concernées par la tragédie, Elisabeth, Marguerite, Anne Warwick, la duchesse d'York, auxquelles il ajoute deux autres femmes absentes de l'œuvre de Shakespeare, Isabelle, la sœur d'Anne Warwick qui a réellement existé et Anne Dexter, la sœur de Richard III (et d'Édouard IV et de George, duc de Clarence)… Toutes ces dames, ces « reines » (qui, si elles ne le sont déjà, aspirent à le devenir) sont jetées sur le long couloir qu'enserrent deux rangées de gradins (l'espace est bi-frontal) conçues par le fidèle Yves Collet qui se régale à la lumière avec ses clairs obscurs, ses ombres et pénombres dont les contours varient au gré des nuages de fumée. Les personnages, visages blafards, semblent glisser dans cet espace, et elles glissent réellement en début de spectacle avec les deux comédiennes montées sur patins à roulettes, traçant des trajectoires d'un jeu féroce qui est celui de la lutte impitoyable pour le pouvoir. Ce qu'à ce niveau réalise Élisabeth Chailloux, dont c'est là la dernière création à la Manufacture des Œillets en tant que directrice, est tout à fait remarquable, d'une tranquille précision chirurgicale. À l'évidence elle est parfaitement à l'aise dans cet espace, ayant pris la mesure du lieu, faisant intervenir ses comédiennes comme des fantômes sur des coursives qui surplombent la salle de part et d'autre. Sa direction d'acteurs, des actrices, est pas moins digne d'éloges, toujours d'une extrême finesse liée à une réelle maîtrise. Il est vrai qu'elle a eu la très heureuse idée de constituer une distribution de tout premier ordre ; il faut citer toutes ces comédiennes qui évoluent chacune dans des registres de jeu bien particuliers, mais qui, au bout du compte, donnent à l'ensemble de la représentation une véritable et forte cohérence faisant vivre un texte dense qui ne manque pas de fulgurances poétiques, et dans lequel la notion de jeu littéraire et théâtral n'est pas absente. Les six belles comédiennes – elles le sont réellement – ont pour nom Bénédicte Choisnet (Anne Dexter), Sophie Daul (la duchesse d'York), Pauline Huruguen (Isabelle Warwick), Anne Le Guernec (la Reine Élisabeth), Marion Malefant (Anne Warwick) et Laurence Roy (la Reine Marguerite). On ne peut qu'être en accord avec l'auteur qui a exigé d'Élisabeth Chailloux qu'elle distribue vraiment des femmes dans les différents rôles, la chose n'étant plus toujours de mise désormais dans différentes productions de la pièce, outre-Atlantique notamment. Et l'on est aussi tout heureux (et ému) de retrouver le nom d'Adel Hakim dans le générique du spectacle au poste de collaborateur artistique…

Jean-Pierre Han

lundi 15 janvier 2018

Mélo franco-vietnamien

Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Théâtre de l'Europe-Odéon. Ateliers Berthier. Jusqu'au 10 février. Tél. : 01 44 85 40 40.

Un flot d'émotions, journalistes (enfin, certains) et public réunis sortent leurs mouchoirs à la fin de Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Reste que le spectacle est une espèce d'ovni théâtral réalisé par une jeune femme de 36 ans bien de son temps, sortie de la très traditionnelle école du TNS, et la question que l'on se pose est de savoir comment cette metteure en scène qui n'en est pas à son coup d'essai a pu réaliser une telle œuvre bien désuète, « rétro » si on veut et sentimentale à souhait. Le temps justement Caroline Guiela Nguyen en joue à son aise, le contracte à l'envi entre 1956, deux ans après la défaite de Dien Bien Phu, et 1996 date à laquelle il a été possible pour certains Viet Kieu (vietnamiens établis hors du Vietnam) de pouvoir revenir dans leur pays d'origine. Temps contracté, nous glissons d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, de Saigon au 13e arrondissement de Paris, toujours dans le même restaurant (le décor hyperréaliste ne bouge pas, seuls les changements de lumière varient et nous font voyager à travers l'espace et le temps). Voilà pour la toile de fond devant laquelle Caroline Guiela Nguyen a installé son histoire avec soldat amoureux d'une vietnamienne et s'inventant une vie et une famille qui n'existent pas pour la convaincre de l'épouser et de venir en France, jeune vietnamien quittant sa fiancée pour s'exiler en France d'où il reviendra quarante ans plus tard, laquelle fiancée qui s'en va pleurer dans sa salle de bain (en 1956, sic !) disparaîtra brusquement, patronne du restaurant dont le fils est l'un des fameux ouvriers-soldats embarqués de force pour servir dans une usine fabriquant des objets dangereux au début de la Deuxième Guerre mondiale (l'épisode est narré de manière pas très claire et avec une extrême discrétion…), etc. Voilà quelques-uns des personnages de cette mini saga sentimentale, petites histoires intimes qui malheureusement refusent de s'inscrire dans l'Histoire sur laquelle il ne s'agissait certes pas de s 'attarder ; c'est quand même une prouesse sur un laps de temps de quarante années que d'avoir réussi le tour de force de ne pratiquement rien évoquer des événements politiques qui se sont déroulés, même s'il ne s'agissait pas pour Caroline Guiela Nguyen de faire un spectacle évoquant les bouleversements de la société vietnamienne… On comprend par ailleurs aisément sa démarche ; elle est retournée au Vietnam, la pays de sa mère, à la recherche de ses propres origines ; elle s'est à l'évidence énormément renseignée, a accumulé les témoignages, mais toute la matière recueillie ne suffit pas pour faire une pièce de théâtre dans laquelle comédiens français et comédiens vietnamiens se partagent les rôles. En un mot il manque une véritable écriture, défaut déjà perceptible dans Le Chagrin, l'un de ses derniers spectacles. Et à vouloir trop brasser, les personnages perdent de leur profondeur et de leur complexité ; on navigue parfois à la limite de la caricature et toujours dans une superficialité de bon aloi. C'est sans doute cette superficialité (ne pas trop penser et rester dans des schémas convenus), celle des feuilletons télé qui plaisent tant… Ce fut une belle aventure humaine que ce travail réalisé alternativement entre la France et le Vietnam, il n'en reste malheureusement que de lointains échos sur le plateau.

Jean-Pierre Han

Article paru en Juillet 2017.

jeudi 11 janvier 2018

Un combat exemplaire

1336 (paroles de Fralibs) racontée par Philippe Durand. Maison des Métallos. Jusqu'au 13 janvier. Tél. 01 47 00 25 20.

Peu de chance de comprendre le titre, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désignant tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever avant qu'ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois. Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par-dessus tout leur travail, surtout avant l'aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire… Philippe Durand, un comédien de l'équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne dirigé par Arnaud Meunier a décidé d'aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d'en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité. Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d'intérêt. Œuvrer en deçà, c'est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c'est le plus fidèlement possible à l'esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n'est deux tables l'une derrière laquelle s'installera le comédien, l'autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu'il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l'accent marseillais, puisque cela se passe dans l'usine de Géménos, près de Marseille. C'est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire. Il est là, juste devant le public assis en demi cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu'à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…) faisant preuve d'un sens de l'humain peu commun. Ce qui se dit est d'une force inouïe et l'on aurait presque envie de parler d'une force… dramatique, l'action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd'hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d'une simple représentation théâtrale qui ne s'achèverait d'ailleurs pas, puisque les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs, et que très vite un dialogue s'instaure qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014.

Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d'ores et déjà

Article paru le 14 juillet 2017.

mercredi 10 janvier 2018

Redécouvrir Georg Kaiser

'' Un jour en octobre'' de Georg Kaiser. Mise en scène d'Agathe Alexis. Théâtre de l'Atalante. Jusqu'au 13 février. Tél. : 01 46 06 11 90.

Il faut savoir gré à Agathe Alexis d'avoir exhumé une pièce du dramaturge allemand Georg Kaiser, Un jour en octobre, et de nous l'avoir présentée dans le petit théâtre de l'Atalante (pas plus de 60 places et un plateau où il faut faire preuve d'inventivité pour gérer les spectacles qui y sont présentés) qu'elle dirige depuis de nombreuses années conjointement avec Alain-Alexis Barsacq. De vingt ans l'aîné de Brecht, Kaiser a beau être à la tête d'une œuvre considérable de 74 pièces au seul plan théâtral avec bon nombre de ses œuvres traduites en français par la grâce du très précieux René Radrizzani et publiées en quatre volumes à l'Arche, rien n'y a fait : il reste relativement méconnu en France. Tout au plus connaissons-nous De l'Aube à minuit dont on citera plus volontiers le film qu'en a tiré Karl Heinz Martin que la pièce elle-même, et peut-être Les Bourgeois de Calais ou Le Soldat Tanaka, mais c'est vraiment tout. C'est là un triste paradoxe dans la mesure où Kaiser fut une des hautes figures de l'expressionnisme et qu'il connut pratiquement jusque dans les années 30 un très grand succès en Allemagne, avant bien sûr que la machine nazi ne tente de le faire taire. Un jour en octobre écrit en 1925 et représenté avec succès en 1928 l'année de création de l'Opéra de quat'sous de Bertolt Brecht et de Kurt Weill, dans le travail proposé par Agathe Alexis, est une authentique et forte découverte. L'intrigue proposée a toutes les apparences de la simplicité ; il s'agit de la recherche de la paternité de l'enfant d'une jeune fille, Catherine, jusque-là « pure », pourtant protégée (surveillée) par un abbé, son précepteur, et sa sœur. Catherine est la nièce d'un riche notable d'une grande ville de province, qui est aussi son tuteur, et qui est prêt à tout faire pour étouffer le scandale annoncé. Pourtant au fil du développement de l'histoire les choses vont se complexifier, toujours de manière limpide si on peut dire. Plus question en effet de rester au niveau de l'anecdote plutôt bien dessinée, avec ses rebondissements, ses retournements qui pourront prêter à rire, ce qui est mis au jour c'est la très subtile et brutale confrontation entre les mondes de la réalité et du rêve, entre ce qui est de l'ordre de l'esprit et ce qui est de l'ordre de la terre et de la chair ; on retrouve là un thème récurrent dans la littérature allemande. Catherine, la fille-mère, a rêvé son amour et ses fiançailles et son mariage avec un lieutenant qui ne la connaît pas, mais qui, convoqué en toute urgence par l'oncle, va finir par tomber dans les rets du rêve de la jeune femme qui au moment de son accouchement avait prononcé son nom. De ce qui pourrait au départ faire penser à une variation pirandellienne (l'auteur italien était l'aîné de Kaiser de 11 ans) bifurque brusquement vers d'autres rivages. Agathe Alexis et ses comédiens se saisissent à bras le corps du texte de Kaiser, les quatre comédiens, Hervé Van der Meulen, Bruno Boulzaguet, Benoit Dallongeville et Jaime Azulay, dans une moindre mesure, évoluant dans un registre « musclé » qui contraste singulièrement avec celui d'Ariane Heuzé, la toute jeune femme, dansant, elle, en pur esprit, comme une elfe. Et tout, dès lors, se précipite (dans tous les sens du terme) vers une fin qui laisse pantois. Sans fioriture comme l'ensemble de la représentation menée tambour battant et où toutes les « valeurs » de la bonne bourgeoisie auront été mises à mal.

Jean-Pierre Han

lundi 25 décembre 2017

Prospero sur le divan

La Tempête, de William Shakespeare. Mise en scène de Robert Carsen. Comédie-Française, salle Richelieu. Jusqu’au 21 mai 2018. Tél. : 01 44 58 15 15.

Étrange objet que cette Tempête mise en scène par Robert Carsen à la Comédie-Française. Face au plateau de la salle Richelieu transformé en immense boîte blanche, on s’interroge sur ce qui nous est présenté. Spectacle de théâtre ? Installation artistique ? Création « multimédia » axée sur la vidéo ? Un peu de tout cela, sans doute, à l’image de la carrière éclectique du canadien Robert Carsen, tantôt metteur en scène d’opéra et de comédies musicales, tantôt scénographe et directeur artistique de prestigieuses expositions. Après dix années passées loin des scènes de théâtre (sa dernière mise en scène, Mère Courage, au Piccolo Teatro de Milan, remonte à 2006), il revient par la grande porte et pas avec n’importe quel texte : La Tempête, œuvre testamentaire et polymorphe, baignée tout à la fois de politique, de magie, de philosophie et de mélancolie.  On imagine aisément le vertige teinté d’angoisse du metteur en scène, au moment de s'emparer d’une telle pièce. Devant le labyrinthe qui s’ouvrait à lui, Robert Carsen semble s’être juré de ne pas s’égarer. Il tire donc un fil – un seul – du début à la fin de la pièce. Ce fil, c’est une hypothèse : la perte du pouvoir constituerait pour Prospero un traumatisme fondamental qu’il n’est jamais parvenu à dépasser. En fait de magie et d’événements surnaturels, il y aurait donc surtout de la paranoïa et des névroses. Toute la pièce repose sur la subjectivité de Prospero : nous sommes dans sa tête, la scène est un espace mental, une surface lisse et immaculée qui s’offre aux projections du vieux duc déchu.  Si le parti pris psychanalytique a ses avantages – la lecture de Robert Carsen est claire, soigneusement scénographiée, non dénuée d’intérêt dramaturgique –, il a aussi ses limites. On tourne rapidement en rond dans cette boîte crânienne, et l’on attend en vain que la tempête prenne vie. Toute l’inventivité, la verve, l’incroyable vitalité des personnages shakespeariens est comme neutralisée, anesthésiée (on serait même tenté de dire déprimée). Ainsi du grand Michel Vuillermoz qui incarne le rôle de Prospero dans une espèce de demi sommeil dont on peine à discerner s’il s’agit d’une intention de jeu ou de l’ennui personnel du comédien. Tout sur scène est blanc ou gris : lumières, décors et costumes. Une chape de plomb recouvre cette mise en scène dont on ne peut par ailleurs nier la cohérence et la beauté plastique. Projections vidéo en noir et blanc, ombres  des personnages projetées, scène dépouillée qui soudain se recouvre de valises ou de déchets en plastique… les images sont puissantes, élégantes, épurées. Au point que l’on se surprend parfois à penser qu’elles auraient davantage leur place dans un musée d’art contemporain que dans un théâtre. À croire que les bonnes idées et les belles images ne suffisent pas à faire un bon spectacle. Pour Robert Carsen « si l’on cherche à trop concrétiser les choses, on nuit à la pièce ». Mais à trop les abstraire, on ne lui rend pas service non plus. Face à ce bel objet dévitalisé, on reste d’abord sceptique, partagé entre la clarté théorique de la proposition et la froideur de son incarnation scénique. À la fin, c’est le froid qui l’emporte. Comme la neige qui assourdit tout, cette mise en scène aura recouvert La Tempête de son grand manteau blanc. Esthétique, mais glacial.

Julie Briand

mardi 19 décembre 2017

Le karaoké, nouvel opium du peuple

Trust – Karaoké panoramique, d’après Trust de Falk Richter. Mise en scène de Maëlle Dequiedt. Théâtre de la Cité internationale, jusqu’au 22 décembre. Tél. : 01 43 13 50 60.

Il faut croire que le théâtre de Falk Richter se prête aux manifestes. En mars 2016 Stanislas Nordey, fraîchement nommé à la tête du Théâtre national de Strasbourg, créait Je suis Fassbinder et livrait ainsi sa profession de foi pour un théâtre politique, en prise avec le monde. Aujourd’hui, c’est au tour d’une toute jeune compagnie, La Phenomena, issue de l’École du TNS, de s’emparer de l’œuvre du dramaturge allemand pour en faire le manifeste d’un théâtre collectif, combatif et actuel. Emmené par la metteur en scène Maëlle Dequiedt, le collectif s’est attelé à la création de Trust, un « texte-matériau » de Falk Richter, écrit dans le contexte de la crise financière de 2007. En y superposant leur propre travail de création, nourri d’improvisations et de recherches documentaires, les membres du collectif ont articulé le spectacle autour de deux grandes questions : « Comment vivre sous la crise ? » et « La résistance est-elle possible ? ». Des questions qui demeureront sans réponses (au passage, il faudrait peut-être interroger ce leitmotiv des notes d’intention dans le théâtre contemporain : « interroger », « poser des questions », en évitant soigneusement de donner des réponses). Questions sans réponses, donc, mais énergiquement déclinées en une série de tableaux où se croisent six personnages, qui incarnent autant de rapports au monde capitaliste. Il y a Pauline, l’artiste marginale qui veut « vivre dans son île » mais qui a besoin pour cela du mécénat de la richissime Maud. Romain, l’universitaire qui écrit un livre sur la crise. Quentin, le magnat de l’immobilier esseulé. Mathilde, qui travaille dans la finance et veut faire sauter Wall Street. Enfin Youssouf, jouant plusieurs rôles dont celui d’animateur de karaoké. Les personnages portent le nom de leurs acteurs : c’est l’une des manifestations visibles du processus de création durant lequel Maëlle Dequiedt a souhaité « réinterroger le rapport des interprètes à leurs personnages, remettre de leur subjectivité dans le spectacle ». Cela fonctionne particulièrement bien pour les trois personnages de femmes qui puisent chez leurs actrices une vérité, une consistance, une singularité tout à fait remarquables (Pauline Haudepin, Mathilde-Édith Mennetrier et Maud Pougeoise). Tous ces personnages, âmes en peine du néolibéralisme, se retrouvent régulièrement au karaoké. Cette invention japonaise, qui signifie littéralement « orchestre vide », est le refuge des salariés exsangues, des hyper-connectés en mal d’amour, de la jeunesse qui « s’éclate » faute de trouver un sens à la vie – bref, de la masse anonyme qui fait rouler l’économie capitaliste, laquelle lui roule dessus en retour. Grandes réussites que ces scènes qui recréent, à grand renfort de tubes et de chorégraphies, le « carnaval du XXIe siècle ». Cet espace-temps resserré, optimisé, où l’on exorcise le stress et la frustration pour mieux retourner au travail le lundi matin. Du « théâtre-clubbing », là encore, mais qui ne sonne pas creux. Certes, la scène finale est éprouvante, la musique trop forte et les stroboscopes inévitables, mais ce « karaoké panoramique » dit quelque chose d’une génération, de sa détresse et de sa révolte, de sa passivité et de son inventivité. Le plateau est saturé par l’actualité médiatique : projection de débats télévisés et de discours de campagne, articles de journaux éparpillés… la jeune équipe de La Phenomena met le présent sur la scène, et s’active pour ne pas s’y engluer. Romain, le chercheur, déclare que si la révolution se prépare dans les têtes, elle advient par les corps. Et c’est peut-être ce que l’on retiendra de ce spectacle : des corps jeunes, vivants, qui tantôt agissent, tantôt se laissent agir, mais qui résistent et inventent.

Julie Briand

mardi 5 décembre 2017

Du théâtre-"clubbing"

Je suis un pays de Vincent Macaigne. Mise en scène de l'auteur. Festival d'automne. Théâtre de Nanterre Amandiers. Jusqu'au 8 décembre. Tél. : 01 46 14 70 00.

C'est la dernière boum à la mode, organisée par Vincent Macaigne qui a autrefois fait du théâtre. Il s'y est d'ailleurs fait un nom à telle enseigne qu'avant même de présenter ce Je suis un pays nombre de théâtres se sont précipités pour acheter et programmer l' « objet », et que le Festival d'automne l'a immédiatement pris sous son aile. Créé au très chic Vidy-Lausanne de Baudriller qui a ses fidélités avignonnaises, le spectacle passe aujourd'hui à Nanterre et devrait être repris fin mai théâtre de la Colline, « intra-muros », comme quoi la notion de Grand Paris n'est pas encore entrée dans nos mœurs… Vincent Macaigne délaisse donc totalement les classiques, Shakespeare, Dostoievski…, qu'il avait plus ou moins (plutôt plus) déconstruits pour employer un terme et une notion à la mode, pour s'y coller seul et nous asséner sa propre pensée. Au moins ne pourra-t-on pas lui reprocher cette honnêteté-là ! Le voilà donc seul au milieu du bruit et de la fureur comme d'habitude, et à vrai dire ce qu'il nous inflige n'est guère nouveau : nous l'avions déjà entendu, si on ose dire, dans ses précédents spectacles. Ainsi l'entame en forme de harangue qui se passe dans le hall du théâtre pendant quelques minutes – cela devait durer plus longtemps, mais l'organisation très spéciale du théâtre ayant programmé plusieurs spectacles quasiment aux mêmes horaires il a fallu faire plus bref, contrairement au TNB à Rennes où avant d'avoir le droit d'entrer dans la salle, les spectateurs avaient dû patienter, autant que faire se peut, très longuement. Donc, même prologue pour le dire noblement que pour Idiot ! Parce que nous aurons dû nous aimer pour nous annoncer (on l'avait plus ou moins compris) que « nous sommes après la catastrophe », et qu'au moment voulu nous avons intérêt à entrer fissa dans la salle comme si nous avions des chiens à nos trousses… Et là commence la boum si chère à nos jeunes ados qui se trémoussent les bras en l'air, etc. On aura eu la charité avant d'entrer de nous offrir des boules quiès, mais rien n'y fait, ça balance – boum-boum – terrible et… insupportable. Lavage de cerveau assuré, après quoi nous aurons droit aux discours, à la pensée du maître. Nous avions eu le théâtre-docu, le théâtre popu, le théâtre politique, le théâtre-récit, voici le théâtre-clubbing. Après autorisation de nous affaler dans nos fauteuils la suite des événements arrive dans le même tempo hystérique. Il faut saisir ce que l'on peut saisir : heureusement Éric Vautrin, savant universitaire passé dramaturge (entendez penseur) au théâtre Vidy-Lausanne nous en donne une brillante analyse dans le dossier de presse. Sauvé ? Je retiens avec lui que Je suis un pays est un cauchemar, on ne lui fait pas dire. « Le cauchemar d'une société confrontée à son absence de destin et livrée aux ambitions de différents pouvoirs », etc. On respire ! Brillant argument qui s'achève sur une citation de Brecht (bravo pour la galipette !) Nous sommes sauvés. Comme il faut quand même marquer le coup, et montrer que ça pense, la deuxième partie du spectacle nous inflige un texte de Vincent Macaigne soi-même écrit dans ses années d'adolescence sans doute, Friche 22 66, histoire de montrer que bien entendu il pense (et souffre) le monde. C'est affligeant : c'est le degré zéro de la pensée tel qu'adolescent nous l'avons tous griffonné mais bien vite enfoui au plus profond de nos tiroirs. Vincent Macaigne a l'impudeur de ressortir ces productions, il n'en est pas à ça près dans son spectacle. Quant à ses pauvres partenaires, ils s'essoufflent, font le mieux possible, mais la foi n'y est pas toujours et cela sonne creux. On le regrette pour eux.

Jean-Pierre Han

PS : J'avoue n'avoir pas eu le courage d'aller voir Voilà ce que jamais je ne te dirai. Je ne doute pas avoir raté un grand moment de… théâtre.

samedi 2 décembre 2017

Comment se sent-on, avant une révolution ?

Avant la révolution d’Ahmed El Attar. Mise en scène de l’auteur. Le Tarmac – la scène internationale francophone (Paris) jusqu’au 2 décembre 2017. Les 6 et 7 décembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Puis en janvier 2018 à Mulhouse et à Anvers (Belgique).

C’est bien connu, en politique comme en journalisme, un événement chasse l’autre. Dans cette course effrénée à l’actualité chaude, toujours plus chaude, le théâtre est l’un des rares espaces qui nous restent où l’on puisse reprendre possession du temps, où l’on est autorisé à appuyer sur la touche « pause » et à revenir en arrière. C’est ce que propose le metteur en scène égyptien Ahmed el Attar dans Avant la révolution, une création à la croisée du théâtre et de la performance qui cherche à recréer, sur scène et chez les spectateurs, l’état émotionnel du peuple égyptien avant la révolution de janvier 2011. Pari étrange, difficile, risqué – mais pari important, justifié et réussi. Le dispositif scénique est très simple et ne bouge pas d’un millimètre durant les 50 minutes que durent le spectacle : deux acteurs – Nanda Mohammad et Ramsi Lehner – sont debout sur un plan incliné recouvert de clous. Ils projettent le texte droit devant eux, regard fixé au lointain, bras figés le long du corps. Ils sont coincés, prisonniers de la place qui leur a été assignée. Du début à la fin de la représentation, le texte est accompagné, parfois recouvert, par une musique signée Hassan Khan. Rythmique, tendue, oppressante, elle est le troisième personnage de la pièce. Que donne-t-elle à entendre ? Peut-être quelque chose comme le bruit de fond du régime autoritaire de Moubarak, la pulsation terrifiante du quotidien en Égypte dans les années 2000 : attentats, catastrophes, oppression, corruption, répression… Le texte procède par collage de matériaux hétéroclites. Résumés de séries télévisées abrutissantes, discours religieux, chants des supporteurs « ultras » du club de foot Al Ahly et textes de fiction écrits par Ahmed El Attar (disputes conjugales, scènes de viol et de torture). Tous ces éléments sont agencés en une partition rapide et brutale, que les deux comédiens tiennent admirablement. Ce qui semblait à peu près irréalisable se produit alors : assis dans nos sièges, on se figure et on ressent ce que pouvait être cet « état intérieur » de l’Égypte avant la révolution. Une frénésie impuissante, une hystérie dépressive, un climat délétère qui pourrit tout, jusqu’aux relations entre les gens, jusqu’à la vie des couples et des familles. Par l’alchimie des voix et de la musique qui s’entremêlent, Ahmed El Attar matérialise sur scène et dans la salle ce qui par définition échappe : un moment de bascule qui ne se reconnaît pas encore comme tel. La pression monte mais le couvercle n’a pas encore sauté. Et pour cause : l’idée même de changement a été étouffée par trente ans de pouvoir sans partage. Le travail d’Ahmed el Attar dans Avant la révolution est celui d’un historien du sensible. Il s’agit de retenir ce qui s’oublie le plus de donner forme scénique à ce qu’il y a de plus insaisissable : des sentiments, des émotions, un état intérieur pré-révolutionnaire. Ce travail de mémoire est d’autant plus essentiel qu’il est rare. Emporté par la soudaine accélération de l’Histoire, on a vite fait d’oublier la longue maturation qui lui précède. Céline, dans le Voyage au bout de la nuit, écrivait que « la grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever ». Le spectacle d’Ahmed El Attar est une remarquable victoire sur l’oubli.

Julie Briand

Polar politique en Corée

'' L'Empire des lumières'' de Kim Young-ha. Mise en scène d'Arthur Nauzyciel. Du 5 au 10 décembre à la MC 93-Bobigny. Tél. : 01 41 60 72 72.

Nouveau directeur du Théâtre national de Bretagne, et par voix de conséquence du Festival Mettre en scène désormais baptisé plus simplement Festival TNB, un festival totalement repensé, Arthur Nauzyciel propose à son nouveau public durant cette session un spectacle qu'il a créé en Corée du sud en mars 2016, L'Empire des lumières d'après le roman de Kim Young-ha, un des écrivains les plus en vue aussi bien dans son pays qu'au plan international. Rien là de véritablement surprenant si l'on veut bien considérer qu'Arthur Nauzyciel œuvre beaucoup à l'étranger, notamment aux États-Unis où il intervient régulièrement, mais aussi en Islande, en Norvège, en Slovénie, en Chine ou au Japon… C'est bel et bien un spectacle coréen que nous propose Arthur Nauzyciel même si, en compagnie de Valérie Mréjen, il n'a pas hésité à apporter des modifications au texte de Kim Young-ha qui en était d'accord, mais en n'essayant jamais d'occidentaliser le propos. C'est bien de la réalité de la Corée déchirée entre le nord et le sud dont il est question ici. Il a même demandé aux comédiens – l'idée est pertinente – de nourrir leurs rôles d'histoires et de souvenirs d'enfance personnels liés à la scission de leur pays. C'est pour ainsi dire une agencement théâtral particulier sinon original qu'il invente alors qu'il était confronté à la question de savoir comment gérer les différentes temporalités évoquées dans le roman. Avec son scénographe Riccardo Hernandez il a opté pour ce qui semble être un espace neutre autorisant toutes les interprétations possibles au fil de la représentation. Avec une table à jardin sur laquelle sont posés des micros (nous serions ainsi dans un station de radio) autour de laquelle sont assis les interprètes qui se lèveront le moment voulu pour jouer, un simple canapé à cour, et surtout deux pans de murs gris qui serviront d'écrans géants aux vidéos projetées, l'espace ainsi créé offre une liberté d'action totale au metteur en scène, ce dont celui-ci ne se prive pas avec beaucoup de finesse et de tact. C'est dans ce décor, celui de la Corée et de Séoul (apparaissant au début comme une ville-fantôme avec ses grattes-ciels et ses autoroutes) dans lequel nous plongent les films projetés, que se déroule un véritable roman d'espionnage mettant au jour l'insupportable partition coréenne entre deux pôles antinomiques, ennemis. La focale est braquée sur un couple comme il en existe tant à Séoul comme ailleurs. Anonyme parmi les anonymes ou sans histoire (apparente). Jusqu'au jour où le mari – fascinant et troublant Ji Hyun-Jun bien connu en Corée – reçoit l'ordre de retourner dans son pays d'origine, la Corée du Nord. C'est en effet un espion infiltré dans le Sud il y a près d'une vingtaine d'années au moment des vastes manifestations étudiantes contre la dictature militaire et qui connaîtront des répressions terribles. Là Kim Kiyeong s'est marié, a vécu la vie de ses vrais-faux (et ces mots ont ici une étrange connotation) compatriotes, et a fini par être lui-même imprégné par sa nouvelle vie, adorant les sushi, la bière Heineken, les films de Sam Peckinpah et de Wim Wenders…, bref tout ce qu'il est sensé détester et combattre. Qu'est-il devenu, qui est-il aujourd'hui, il ne le sait plus très bien. La seule réalité, et encore, c'est qu'il a maintenant 24 heures pour accomplir la rupture, qu'il annonce à sa femme, Jang Mari (l'actrice Moon So-ri dégage un charme inouï, véritable « lumière » sinon de l' « Empire », du moins de la représentation) et réintégrer son pays. Alors tout bascule, et l'on assiste à une scène de rupture et/ou d'amour désormais impossible extraordinaire. Par touches successives, Nauzyciel dans son attentive et discrète gestion de la représentation nous a amené à ce point d'intense émotion avec cette équipe de comédiens qui marchent tous d'un même pas et en parvenant à marier l'intime à l'universel, à l'Histoire. Une réussite.

Jean-Pierre Han

mardi 28 novembre 2017

Wajdi Mouawad tel qu'en lui-même

Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 17 décembre, à 19 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l'auteur-metteur en scène tel que nous l'avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d'un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s'il affirme n'avoir « jamais fait de mise en scène » mais n'avoir fait qu'écrire. L'écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d'une terre à l'autre, d'une langue à l'autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n'aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu'il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l'Europe et de l'Amérique mis dans l'impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l'amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d'origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l'Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme. Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l'histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l'espace que dans le temps, d'Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu'il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l'allemand, l'anglais, l'arabe et l'hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu'il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n'est-ce pas l'Histoire elle-même qui l'est ? Il emporte l'adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d'écrivain (et de romancier). L'état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d'humour ou d'auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d'aujourd'hui.

Jean-Pierre Han

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