dimanche 8 avril 2018

L'énigme d'un siècle

B. Traven de Frédéric Sonntag. Mise en scène de l'auteur. Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu'au 14 avril à 20 heures, puis tournée. Tél. : 01 48 70 48 90 nouveau-theatre-montreuil.com

C'est peu dire que Frédéric Sonntag en achevant sa « Trilogie fantôme » comme il l'intitule joliment, une trilogie consacrée à des personnages improbables, à l'identité floue – des fantômes ? – a eu, en s'attaquant à l'écrivain B. Traven, la main et le flair particulièrement heureux. Après George Kaplan, l'homme qui n'a jamais existé dans La Mort aux trousses de Hitchcock en 2015, après Benjamin Walter en 2015, voici donc la troisième figure, pas la moins énigmatique, B. Traven. B. Traven n'est pas un personnage de fiction, même s'il finit pratiquement par le devenir avec sa trentaine de pseudonymes affichés en ouverture du spectacle. L'homme, dans la vraie vie (mais qu'est-ce que la vraie vie ?) est né en Allemagne, on ne sait pas trop quand, et est mort à Mexico en 1969. On l'a pris, parce qu'il l'affirmait à ses interlocuteurs pour un anglais, un allemand, un américain, un mexicain ou encore un hollandais, mâtiné de norvégien… soi-disant fils naturel du Kaiser Guillaume II ou carrément considéré comme étant Jack London, ou l'acteur anarchiste bavarois Ret Marut, ou encore Arthur Cravan, ou alors son nom n'aurait été que celui d'un groupe de scénaristes communistes de Hollywood… quant à ses diverses et multiples occupations et professions, il fut, dit-on, tour à tour agent littéraire représentant de B. Traven, agent du FBI, matelot, comédien, journaliste, photographe, explorateur et on ne sait quoi encore. Tout cela aux quatre coins du monde, à Paris, New York, Mexico, Los Angeles, Berlin ou San Cristobal de Las Casas… Ce que l'on sait, en revanche de manière certaine, c'est qu'il a passé son temps à brouiller les pistes. D'ailleurs « le mensonge est la seule véritable défense de l'homme civilisé face à quiconque l'importune » disait-il – ces propos sont rapportés par Frédéric Sonntag qui cite aussi : « Je n'ai pas envie d'être de ces gens qui se tiennent sous les feux de la rampe Mes œuvres ont de l'importance, moi, je n'en ai pas ». On ne saurait être plus clair ; on pourrait d'ailleurs aisément fournir d'autres déclarations de ce type. Voilà qui fait le jeu (entendons le terme dans son acception la plus forte) de Frédéric Sonntag qui, profitant de l'aubaine, s'autorise tout sur fond de conjectures et d'hypothèses… pour notre plus grand bonheur. B. Traven est un spectacle jouissif que l'on apprécie tout particulièrement en ces tristes temps rongés par l'esprit de sérieux des uns et des autres. L'intérêt du travail de Sonntag réside dans le fait qu'il ne suit pas la linéarité d'un seul récit, mais, plus ambitieux, entremêle savamment pas moins de cinq histoires qui couvrent près d'un siècle de la grande Histoire, de 1914, début de la Grande guerre, à 2009, soit pour ainsi dire aujourd'hui. Le montage qu'il effectue en insérant des déclarations de Rosa Luxemburg, Ayn Rand, le sous-commandant Marcos et – mais oui – Patrick Lelay, l'ex-PDG de TF 1, à pratiquement chaque moment-clé (1918, 1847, 1994, 2004) du « roman » est pertinent et fort. Technique du collage avec des citations de B. Traven soi-même et de quelques autres qui permettent de mieux cerner son projet, celui non seulement de tenter d'élucider et dans le même temps d'épaissir le mystère B. Traven, mais aussi de dresser un tableau éminemment politique de notre siècle dans son constant désir de révolution d'une époque à une autre lesquelles dans son dessin se chevauchent allègrement. C'est peut-être toute la vie de B. Traven du jeune anarchiste qu'il fut en Allemagne à l'adulte découvrant et défendant la cause des indiens au Mexique, qui est justement placée sous le signe de la lutte sociale et de la révolution. Et de cela Frédéric Sonntag rend admirablement compte dans son spectacle, non pas dans l'anecdote, mais dans le montage de l'ensemble. Avant même d'ouvrir les pages de son roman car roman il y a, Frédéric Sonntag met en exergue pas moins de neuf citations, de John Huston, le cinéaste qui réalisa Le Trésor de la Sierra Madre, de B. Traven, Léon Trotsky, Robert Desnos, Arthur Cravan, Guy Debord, Jean-Luc Godard, Coca-Cola, Pat Boone et son Speedy Gonzales et enfin le Sous-Commandant Marcos… Parrainage bien parlant avant que les histoires d'Arthur (Cravan) et de Léon (Trotsky), de Dalton (Trumbo), de Glenda, une journaliste américaine inventée de toutes pièces comme Olivier, un jeune garçon qui entend rejoindre le Chiapas et se retrouve en chemin dans un squat que fréquente assidûment la jeune Alex. On aura compris à cette simple énumération comment Frédéric Sonntag entremêle savamment la réalité et la fiction passant à la vitesse de l'éclair de l'une à l'autre. Car cela va très vite, changements de décors à vue (la scénographie est signée Marc Laîné) effectués avec ingéniosité sur le même rythme : tout est parfait. L'utilisation de la vidéo (Thomas Rahier) est juste, la partition musicale (Paul Levis) exécutée sur scène et les comédiens (ils sont dix pour interpréter une multitude de personnages) à la hauteur de l'enjeu. Un vrai travail d'équipe en somme qui fait la nique aux vrais-faux collectifs émergents. Populaire au vrai sens du terme, on songe à Tintin voire à l'Homme de Rio de Philippe de Broca, et savant tout à la fois (vrai travail sur le sujet B. Traven et quelques autres, remarquablement documenté) le mélange s'avère payant même si la fin – celle de nos rêveries et de nos illusions ? – laisse un goût doucement amer, alors que les cendres de B. Traven sont dispersées selon ses vœux au-dessus du Chiapas…

Jean-Pierre Han

B. Traven par Fréderic Sonntag. Editions Théâtrales, 140 pages, 17 euros.

dimanche 25 mars 2018

Hymne à la jeunesse

Notre innocence de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 11 avril, à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

Sans doute ne fallait-il pas rêver outre mesure : deux importantes créations dans la même saison avec écriture des textes et leurs mises en scène, la lourde gestion d'une institution nationale, le théâtre de la Colline, plus les tournées, plus les nombreux petits à-côtés, tout cela fait beaucoup pour un seul homme même avec une force de travail et une volonté créatrice peu communes comme celles que possède Wajdi Mouawad. Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'être relativement déçu par son dernier spectacle, Notre innocence alors que le souvenir du précédent, Tous des oiseaux – une belle réussite offerte il y a pas plus de quatre mois –, est encore très frais dans nos esprits. À peine retrouvé, le Wajdi Mouawad que l'on aime, celui des grandes sagas, aurait-il à nouveau disparu avec Notre innocence ? Pas vraiment, mais tout de même… L'auteur-metteur en scène semble dépassé par les événements, ne plus trop savoir quoi dire, ou plutôt dire les choses en boucle et même si ici et là quelques moments de fulgurance viennent éclairer l'ensemble et nous sortir de notre torpeur le spectacle reste bien en-deçà de notre attente. D'autant que la distribution forte d'un contingent de dix-huit jeunes comédiens (plus une petite fille), encore trop tendres, ne parvient pas à porter et à relever le défi. Et pourtant… Le registre dans lequel évolue Wajdi Mouawad dans Notre innocence est particulier tant dans son traitement que dans son discours qui se veut d'une radicalité absolue, donnant la parole à la toute jeune génération qui s'interroge sur ce que les générations précédentes leur ont légué. Pour élaborer son spectacle, Wajdi Mouawad s'est appuyé sur un travail qu'il avait effectué avec les élèves du Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris qui en avaient donné une représentation unique. Il y était question de la réaction du groupe au suicide d'une de leur camarade de promotion. « Sujet » qui renvoyait directement à ce qu'avait vécu Wajdi Mouawad à la fin des années 1980 à l'École nationale de théâtre du Québec où il étudiait et alors qu'un de ses camarades, auteur, se suicidait… Voilà de quoi était nourrie sa fiction théâtrale. Une fiction très vitre rattrapée par la réalité : peu après la représentation à Paris une des élèves de la distribution, à la personnalité marquée par son obésité, décédait. Wajdi Mouawad accentue encore la mise en abîme devenu naturelle : en ouverture, une comédienne, Hayet Darwich, seule sur scène vient raconter comment elle a été convoquée par le directeur de la Colline pour un spectacle dont il ne connaît pas encore la teneur, rien n'ayant encore été décidé et écrit. Beau et subtil « prologue » qui va bientôt laisser place au chœur des dix-huit comédiens. Vingt bonnes minutes durant, immobiles et face au public, ils vont asséner leurs questions et leurs vérités de jeunes gens condamnés à supporter la fardeau franchement pas reluisant de l'héritage laissé par leurs aînés. Il faut un sacré culot de la part du metteur en scène pour oser ce genre de prouesse par ailleurs bien réglée. Paradoxalement c'est dans les scènes suivantes que les choses vont se gâter. L'agitation des jeunes gens, leur désarroi puis leurs chamailleries devant l'annonce de la mort d'une des leurs, Victoire, suicidée ou accidentée, sont trop longs, leurs arguties répétitives…, tout cela avant que la supposée fillette de la victime n'apparaisse dans la dernière partie du spectacle qui prend dès lors des allures de conte. C'est une véritable et puissante ode à la jeunesse qui est proposée, emportant tout sur son passage, elle n'est malheureusement pas toujours convaincante.

Jean-Pierre Han

jeudi 22 mars 2018

Gloire de Genet

Elle de Jean Genet. Mise en scène d'Alfredo Arias. Théâtre de l'Athénée jusqu'au 24 mars à 20 heures. Tél. : 01 53 05 19 19 ; athenee-theatre.com

Rarement symbiose entre un auteur et son metteur en scène n'aura été aussi forte et flagrante. Entre Jean Genet s'amusant (mais on sait que le jeu chez lui recèle sa part de sérieux voire de gravité) à représenter le Pape dans Elle et Alfredo Arias la complicité artistique est évidente. On ne sera guère étonné de savoir que les deux hommes se sont côtoyés, Genet ayant bien saisi ce qui était le moteur et l'originalité de la troupe TSE dirigée par Alfredo Arias. Une troupe à l'univers poétique bien particulier, sachant mêler le grave et le dérisoire, le réel et le fantasme, dans une sur-théâtralité faisant appel à toutes les ficelles du genre plus ou moins visibles et revendiquées avec impertinence, lorgnant sans cesse et sans vergogne vers le music-hall et ses paillettes... Genet se reconnaissait si bien dans cet univers qu'il se mit à échafauder un projet avec Arias et sa troupe. Et si l'affaire ne se réalisa pas, sans doute la faute en revient-elle aux aléas de la vie. Mais Arias de son côté n'aura pas oublié Genet dont il mit en scène Le Balcon. Elle justement a été écrite d'une traite en 1955 juste après la première version du Balcon, et à l'évidence le personnage du Pape renvoie (condense ?) à à quelques figures de cette dernière pièce comme celles du Général et de l'Évêque (pour rester dans le domaine du religieux dont l'auteur connaît particulièrement les rouages) et lui fait bien référence à maints égards. Bouffonnerie très sérieuse que celle de ce Pape n'ayant d'existence que dans l'image et la représentation qu'il veut bien offrir au monde. Mais la coquille est vide, et l'image que nous en avons sur scène proposée par Genet et concoctée par Arias est celle d'un grand enfant qui se meut, cul nu, sur des patins à roulettes. Grande marionnette habillée de chiffons bariolés peinant à masquer l'absence de l'autre, Dieu. La séance de photographie est devenue essentielle car il faut bien sortir de là avec une représentation de Sa Sainteté, une image adéquate, seule preuve de l'existence de Dieu. Drôle de cérémonial mené avec une touchante maestria par Alfredo Arias (« Elle »), et ses comparses tout de rigueur et de drôlerie, Adriana Pegueroles (L'huissier), Marcos Montes (le Cardinal) et Alejandro Radano (Le photographe). Et comme la parfaite connaissance du sujet Genet autorise en toute légitimité Arias à insérer la pièce entre un prologue du Marquis de Sade, Juliette et le Pape, et un épilogue d'une force inouïe de Pier Paolo Pasolini, À un Pape, le spectateur assiste à un spectacle d'une réelle et belle consistance.

Jean-Pierre Han

mercredi 21 mars 2018

Audacieuse proposition théâtrale

Le Récit d'un homme inconnu de Tchekhov. Mise en scène de Vassili Vassiliev. Théâtre national de Strasbourg jusqu'au 21 mars, puis MC 93 à partir du 27 mars dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville, à 19 heures. Tél. : 01 41 60 72 72.

C'est une proposition passionnante et par moments d'une très belle et rugueuse intensité que nous offre Vassili Vassiliev avec ce travail tiré d'une nouvelle, Le Récit d'un homme inconnu, de Tchekhov, un auteur qu'il n'a jamais mis en scène, mais qu'il a beaucoup travaillé et expérimenté. Il lui faut donc, cette fois-ci, en principe, passer du stade de l'expérimentation à celui de l'achèvement, ou à tout le moins mettre un terme à ses étapes de travail pour aboutir à la présentation d'un spectacle. Mais sans doute, chez lui justement, la forme théâtrale ne saurait connaître d'achèvement définitif. On en a une preuve flagrante avec ce dernier spectacle de près de quatre heures pendant lesquelles la maîtrise technique du metteur en scène et des interprètes, pour être parfaite, ne saurait pour autant masquer l'aspect de « recherche de la pierre philosophale ». D'où cette ambivalence qui est la marque même du spectacle. Avec une sorte de tâtonnement dans la volonté de rendre compte de l'œuvre et du propos de Tchekhov. Car, d'une certaine manière Vassiliev et ses interprètes ne parviennent pas à vraiment dégager le principe narratif de la nouvelle. Dans celle-ci l'histoire est racontée par le fameux inconnu, or sur le plateau nous sommes forcément, du moins dans la première partie du spectacle, dans le présent de la narration. Ce que nous sommes censés voir ne devrait l'être, en principe, qu'à travers le regard du narrateur, un révolutionnaire qui entend sous sa défroque de laquais atteindre (et abattre ?) le père de son maître, un homme d'État important. L'inconnu est là, serviteur zélé et muet au service d'un certain Orlov qui n'entretient en fait pratiquement pas de relation avec son père ou qui, en tout cas, se « désintéresse complètement de la retentissante activité de son père » ; il ne songe qu'à son confort absolu. Un confort brusquement mis à mal par l'arrivée et l'installation inopinées chez lui de sa maîtresse, une femme mariée, Madame Krasnovskaïa. Humiliée (et offensée pour dire comme Dostoievski auquel on songe), cette madame Krasnovskaïa s'enfuira avec l'inconnu, un autre humilié de par sa prétendue classe sociale, pour se retrouver à Venise puis à Nice où elle mourra en mettant au monde une petite fille, et alors qu'on la soupçonne de s'être empoisonnée. Fin du long périple de Pétersbourg à Venise puis à Nice en cette fin de XIXe siècle ? Non pas. L'inconnu, Vladimir Ivanovitch, reviendra à Pétersbourg et demandera à Orlov de trouver une solution pour la garde de l'enfant dont ce dernier est le père, et il demandera au passage de récupérer la longue lettre qu'il lui avait écrite avant de s'enfuir… Vassiliev concentre son récit théâtral sur le seul trio constitué de l'inconnu, d'Orlov et de Madame Krasnovskaïa dans des séquences où l'on retrouve à chaque fois deux des personnages : Orlov et Madame Krasnovskaïa, le narrateur et Madame Krasnovskaïa, le narrateur et Orlov, tous les personnages secondaires, mais néanmoins importants, ayant été éliminés. Pour ce faire il a inversé l'ordre chronologique de la nouvelle, le narrateur, muet et relativement peu présent lors de la première séquence, n'apparaissant que dans le deuxième temps et racontant ce qu'il s'est passé et ce qu'il se passe… texte projeté à l'appui et images des deux protagonistes filmés dans une gondole à Venise. Le trio d'acteurs assume avec une belle conviction le lent travail du temps et la dégradation de la nature humaine. Que deviennent les idéaux révolutionnaires de Vladimir Ivanovich qui en se retrouvant seul avec le père d'Orlov finit par renoncer à l'acte pour lequel il s'était engagé ? « Il n'y avait plus de doute : un changement s'était opéré en moi, j'étais devenu autre »… C'est ce travail du temps qui mène inéluctablement à la mort (Vassiliev utilise la musique de Mahler qui accompagnait la Mort à Venise de Visconti, renforçant le trait) qui est mis en exergue tout au long du spectacle beaucoup plus que la question de l'humiliation concernant Madame Krasnovskaïa et Vladimir Ivanovic. Dans la première partie, la plus probante du spectacle, Valérie Dréville (Zinaïda Krasnovskaïa) et Sava Lolov (Orlov) se livrent à une sorte de parade – répliques soudainement interrompues par une gestuelle chorégraphiée étonnante – d'une force et d'une grâce inouïes. Diction parfaite et découpée suivant une rythmique particulière avec des différences de tonalité déroutantes (surtout dans la deuxième partie du spectacle). On savait Valérie Dréville rompue à ce genre d'exercice : on la retrouve ici avec un bonheur extrême, et Sava Lolov la rejoint avec une belle et tout aussi intense aisance. Stanislas Nordey, lui, peine davantage à endosser le rôle du narrateur et joue encore en force. Tel quel et en dépit de ses imperfections – Vassiliev n'a pas encore trouvé toutes les clés pour rendre compte du texte de Tchekhov –, le spectacle séduit même dans sa scénographie (conçue par le metteur en scène et Philippe Lagrue) établie sur deux niveaux, le premier évoquant aux pieds des spectateurs une piste de cirque avec son mât central sur lequel grimpera l'enfant quelque peu grandie par rapport à la nouvelle (Romane Rassendren) à la fin du spectacle. On évitera de songer à la symbolique de tout cela...

Jean-Pierre Han

samedi 10 mars 2018

Fête théâtrale

Festival En Acte(s) au TNP Villeurbanne : la 3e semaine du mercredi 14 au samedi 17 sera consacrée à la francophonie. Tél. : 04 78 03 30 00 et tnp-villeurbanne.com

Cette quatrième édition du festival En Acte(s) qui se déroule sur trois semaines (jusqu'au 17 mars) tombe à point nommé au moment même où le tout petit monde des auteurs de théâtre est en pleine ébullition suite à un dossier plutôt anodin paru il y a quelques semaines dans Libération, « dossier » – mettons bien le terme entre guillemets – au titre aguicheur comme le veut la loi du journalisme, fait de bric et de broc faute d'une vraie connaissance du sujet. En Acte(s), lui, fait la fête aux auteurs et a trouvé cette année un bel hébergement au TNP de Villeurbanne, ce qui semble aller de soi puisque son initiateur et responsable, Maxime Mansion, est un ancien de la troupe du TNP où il est entré en 2012 quelque temps après sa sortie de l'Ensatt. Rien d'étonnant si on le retrouve depuis l'an dernier dans le Cercle de formation et de transmission du même TNP avec trois autres metteurs en scène. En Acte(s) est consacré aux écritures contemporaines donc, mais pas que. Jeunes acteurs, tous issus de l'Ensatt et metteurs en scène sont de la partie et doivent respecter les règles du jeu. Soit, après une commande passée à des auteurs pour l'écriture d'un texte ne devant pas excéder une heure lors de sa représentation, des consignes très strictes concernant le temps d'élaboration avec un metteur en scène. Les spectacles doivent ensuite être joués par cinq comédiens au maximum, tous issus de l'Ensatt, partenaire naturel de l'opération, sans régie lumière et sans régie son, mais avec tout de même une scénographie qui ne peut qu'être sommaire et inventive dans ce vrai travail de tréteaux. Des tréteaux que l'on a retrouvés dans la salle mise à la disposition du festival et qu'un autre lieu convivial jouxte ; là tout le monde est convié à se regrouper entre chaque proposition pour pouvoir discuter autour d'un verre. L'ensemble (bar et salle d'exposition), a été intelligemment pensé. On n'omettra pas aussi de mentionner une autre contrainte faite aux auteurs et sur laquelle il y aurait matière à discussion : écrire un texte qui fait écho à l'actualité… En tout dix pièces, dont deux plus spécifiquement destinées à un jeune public, sont proposées aux spectateurs qui participent eux aussi à l'expérience, car d'une certaine manière c'est sans doute dans cet état d'esprit que ces derniers doivent aborder l'intégrale d'une journée de présentation comportant 5 spectacles. Si c'est bien la globalité de l'opération qui fait sens, on ne peut s'empêcher d'établir dans un vieux réflexe une certaine hiérarchie dans les spectacles représentés, cinq donc lors du premier week-end. Et à ce jeu, pas vraiment dû au hasard, le point culminant de la journée (et de la soirée) aura été les Morts intranquilles du burkinabé Aristide Tarnagda, monté par Sylvie Mongin-Algan. Le texte prend à bras-le-corps et sans complexe l'injonction de faire écho à l'actualité. Photo de Thomas Sankara bien mise en évidence, discours de Macron aux Africains retransmis à la télé dans un bar de Ouagadougou, et apparition finale de Blaise Compaoré venu se confier à la patronne du bistrot et cracher sa mauvaise conscience d'avoir trahi son ami. La pièce d'Aristide Tarnagda est portée par une langue lyrique de toute beauté, et en metteuse en scène d'expérience, Sylvie Mongin-Argan tire le meilleur parti des comédiens. Tous sont parfaits dans des registres pas forcément évidents. Difficile sans doute de succéder à ces Morts intranquilles. Kevin Keiss qui commence déjà à avoir de la bouteille et sait donc y faire, relève vaillamment le pari. Sa pièce, Irrépressible, tient la route grâce notamment à une comédienne, Juliette Savary, qui fait feu de tout bois sous la houlette de Baptiste Guiton, un autre membre du Cercle de formation et de transmission. On citera pour mémoire les trois autres duos visionnés, ceux composés de Thibault Fayner et d'Anne-Laure Sanchez, de Julie Ménard et de Lucie Rébéré, de Théophile Dubus et de Sylvère Santin dont les travaux demeurent à l'état d'essais. Mais il faut saluer l'ensemble des comédiens qui défendent avec une rare conviction ces travaux en cours…

Jean-Pierre Han

Tous les textes sont publiés dans En Acte(s), 2018, Textes à jouer. 406 pages.

mercredi 7 mars 2018

Cauchemar climatisé

Fore ! D'Aleshea Harris. Mise en scène d'Arnaud Meunier. Théâtre de la Ville (Abbesses), jusqu'au 10 mars à 20 h 30. Spectacle créé à la Comédie de Saint-Étienne le 27 février 2018. En tournée à Nice et au Théâtre national de Bruxelles en mars. Tél. : 01.42.74.22.77

La réussite – car réussite il y a, il faut le dire d'emblée – du spectacle mis en scène par Arnaud Meunier sur un texte de l'américaine Aleshea Harris, Fore !, tient pour une bonne part à la manière dont il a été conçu avec le strict respect des règles de travail que les intéressés se sont édictés. Invité par Travis Preston qui dirige le CalArts à Los Angeles à créer un projet particulier, Arnaud Meunier ne s'est pas fait prier et les deux hommes ont réfléchi à une nouvelle forme de travail (et de production) faisant intervenir dix comédiens issus de leurs écoles respectives de Saint-Étienne et du CalArts. En élargissant encore le spectre, il se trouve – ce n'est pas un hasard –, que ces comédiens qui ont tous moins de 25 ans sont d'origines très diverses : française et américaine bien sûr, mais aux attaches italienne, turque, taïwanaise, etc. Un groupe de recherche est créé qui est complété par de jeunes concepteurs lumière, sonore, vidéo… et avec un auteur, Alesha Harris donc, et Arnaud Meunier en tant que metteur en scène. Depuis 2015 des workshops ont été organisés à Los Angeles et à Saint-Étienne fractionnant ainsi le temps de travail. À partir de là il s'agissait de savoir comment cette micro société allait vivre et se comporter, quel regard elle allait porter sur le monde, un monde dont les attentats du 11 septembre 2001 ouvrent une nouvelle ère qui se poursuit avec les récents attentats perpétrés en France. On remarquera au passage que Travis Preston avait accueilli Robert Cantarella quand celui-ci avait monté le 11 septembre 2001 de Michel Vinaver il y a une dizaine d'années déjà… Tout cela a été agité lors des différents workshops qui ont été organisés, et l'implication intime de chacun a pu s'exprimer lors de séances d'improvisations ; c'est lors d'un workshop à Los Angeles que des premiers linéaments d'une fable ont commencé à se faire jour. Aleshea Harris a pu se mettre à dessiner une trame à partir d'une adaptation libre de l'Orestie, une trilogie (décidément très sollicitée ces temps-ci par les gens de théâtre) repensée, décalée et revivifiée dans le monde d'aujourd'hui. Le résultat est au-delà de toute espérance. Le texte d'Aleshea Harris qui est tout sauf une « écriture de plateau » selon l'expression un peu niaise, dans son étonnante manière de proposer un nouveau dispositif dramaturgique, tout comme dans son écriture à la rythmique slamée (Aleshea Harris dont le talent commence à être reconnu est également poète) est d'une force inouïe qui vous saisit à la gorge dès son apparition avec le discours d'un des personnages, Doreen Halburton, une dirigeante, une mère comme il est stipulé. Alors oui, nous nous retrouvons de plain pied dans ce qu'énonçait Jean-Luc Godard qui est repris ici et affiché sur un écran : « Il ne s'agit pas de faire des films politiques, mais de faire des films politiquement. » Quant au dispositif réalisé par Carlo Maghirang, il met bien au jour les deux étages, les deux strates du cauchemar inventé par l'auteur, celui des Atrides (étage du bas), avec essentiellement le trio composé d'Agamemnon, de Clytemnestre et d'Oreste, saisis dans leur salle à manger où tout s'organise et se désintègre autour d'un repas, et celui du haut, la famille des Halburton, de la classe dirigeante. Le jeu de va et vient entre les deux niveaux, entre les deux univers qui vont finir par s'interpénétrer est saisissant. Dehors, car il y a aussi un extérieur, jamais montré, le peuple affamé gronde et se fait menaçant… On est hors temps et hors espace vraiment concret, mais au cœur de nos préoccupations et de nos douleurs. Tout cela est géré, repris, ressaisi avec une réelle maîtrise par Arnaud Meunier, et une sûreté dans la direction d'acteurs, tous au diapason et dans une parfaite cohérence, qui fait merveille ; un cauchemar (un peu long toutefois dans certaines redites du texte) qui renvoie à celui que nous vivons.

Jean-Pierre Han

dimanche 18 février 2018

Troublant spectacle de la vieillesse

Poussière de Lars Noren. Mise en scène de l'auteur. Comédie-Française jusqu'au 16 juin à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 14. www.comedie-française.fr

C'est un très étrange travail (comprenant écriture du texte à l'écoute des comédiens et mise en scène) que vient de nous livrer le grand homme de théâtre suédois Lars Noren à la Comédie-Française. Étrange et fascinant pour peu que vous finissiez par être à votre tour happé par ce qu'il vous propose sur le plateau de la salle Richelieu. Une proposition qui semble volontairement casser la mécanique théâtrale pour vous mettre en face de l'insupportable réalité de notre humaine condition vouée à la déchéance et à la disparition. Quelque chose est déréglé et continue à se dérégler sur la scène quasiment vide censée représenter la plage d'une station balnéaire de seconde catégorie dans un pays étranger où se rendent les mêmes personnes chaque année. Vêtements grisâtres et d'un bleu délavé, les comédiens entrent, se mettent en ligne, s'immobilisent sur le devant du plateau poussiéreux recouvert de petits galets (une décharge plus qu'une plage ?) et regardent droit devant eux la mer, c'est-à-dire nous le public. Ils ont tout l'air de réfugiés de l'existence… Le moment dure et nous sommes ainsi d'emblée conviés à un événement qui tourne délibérément le dos au jeu théâtral. Le malaise s'installe : pas vraiment d'enchaînement entre les répliques, pas vraiment non plus de personnages bien campés à interpréter, même si les comédiens y repiquent régulièrement. Juste quelques linéaments d'une histoire qui ne démarre pas, refuse de se développer. Juste là des êtres, ils sont onze sur la scène, parmi sans doute les plus âgés de la troupe, en tout cas pour dix d'entre eux, la onzième (une jeune femme que l'on prend tout d'abord pour un garçon, la seule à avoir encore la grâce de la vie et dotée d'un prénom, Marilyn, qu'interprète avec bonheur Françoise Gillard) est handicapée, donc elle aussi hors de la vie « normale » comme les vieux. D'ailleurs, à part cette Marilyn, aucun des personnages n'a droit à un nom. Tous sont désignées par une simple lettre (A, B, C, D,…). Perte d'identité assurée sinon assumée. À 73 ans Lars Noren vit et observe avec une grande attention les affres de la vieillesse. Ce qu'il jette (au sens littéral du terme) sur le plateau, vécu de l'intérieur, est profondément ressenti dans sa chair et dans son esprit. Il confronte et conforte cette expérience avec celles éprouvées par les comédiens qu'il a choisis et les laisse dans leur solitude. C'est saisissant et le malaise que renforcent encore des traits d'humour noir assuré. Pourtant paradoxalement quelque chose se dégage de l'ensemble, comme une sorte de lointaine douceur, cette douceur de la vie qui s'amenuise et se retire peu à peu comme la mer ; l'entrée dans la douceur du néant. Ces ultimes et dérisoires actes de vie viennent par vagues ou par bouffées. Ils sont proposés, plus qu'incarnés, par les comédiens du Français, des comédiens que l'on a largement eu le temps de connaître et d'apprécier, d'Hervé Pierre et Dominique Blanc, un couple infernal, à Didier Sandre, en passant par Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Christian Gonon, Gilles David et Danièle Lebrun. Une belle brochette de comédiens saisis dans leur solitude comme s'ils refusaient de jouer ensemble parce que c'est là, dans cette configuration, chose impossible, et que le silence, bientôt définitif les enveloppe déjà.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l'Arche.

mercredi 14 février 2018

Une mécanique bien huilée

« Art » de Yasmina Reza. Mise en scène de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine à 20 h 30. Tél. : 01 42 08 77 71.

Vingt-cinq ans d'âge n'ont entamé en rien l'efficacité de la pièce de Yazmina Reza, « Art ». Pendant vingt-cinq ans la pièce a été mainte et mainte fois traduite (trente-cinq fois nous dit-on), jouée et rejouée aux quatre coins de la planète. Un succès jamais démenti donc. Retour en France aujourd'hui et une belle occasion de faire le point sous la houlette du même metteur en scène de la création Patrice Kerbrat. Un petit « détail » qui a son importance, tant son travail tout de finesse et de précision notamment dans sa direction d'acteurs mérite les éloges. Les trios de grands acteurs qui se sont succédés dans notre Hexagone ont bien sûr occulté son travail. Cette fois-ci encore, Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin et Alain Fromager, tous parfaits dans leurs registres particuliers risquent fort de rejeter dans l'ombre son travail et sa belle et délicate gestion de l'ensemble. Tout est donc bien à sa place sans la moindre faute de goût a-t-on envie de dire, avec le décor chic, stylisé et à dominante blanche comme le tableau dont il va être question, avec ses panneaux coulissants pour signifier à moindre frais les changements de lieux (Edouard Laug), avec un éclairage ad hoc (Laurent Béal), et jusqu'aux costumes signés Caroline Martel… tout est donc prêt pour que la « comédie », si comédie il y a, puisse se dérouler. Et pas forcément du côté qui a beaucoup fait parler à la création. Celui de l'histoire d'un tableau blanc d'un certain Antrios (ce serait plutôt le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch antérieur à la pièce de trois quarts de siècle !) que l'un des personnages (Alain Fromager qui a dû pas mal côtoyer Charles Berling sous la direction de Jean-Louis Martinelli lorsqu'ils étaient au TNS) vient d'acheter. Ce n'est pas vraiment cette histoire-là, celle d'un discussion et d'une remise en question de l'art contemporain, auquel cas d'ailleurs le discours de Yasmina Reza serait bien court, ce dont elle est parfaitement consciente au point d'avoir mis des guillemets à son titre, « Art ». Non, ce qui importe c'est la somme déboursée pour l'achat du fameux tableau, ce que n'a pas manqué de souligner le très savant (philosophe) Denis Guenoun dans son livre, Avez-vous lu Reza ?… Ce qui importe, bien sûr, et l'auteur l'a souligné, c'est cette histoire d'amitié à trois (et non plus à deux) voire à quatre avec l'Antrios, l'absent, le blanc, qui vient parasiter et complexifier l'ensemble. Et là Yasmina Reza fait merveille dans une pièce alternant de manière systématique monologues et dialogues, avec cette exception soudaine du long récit d'Yvan assumé avec maestria par Jean-Pierre Darroussin. Ainsi construite, boulons serrés, la pièce de Yasmina Reza tient effectivement le choc par-delà les secousses du temps.

Jean-Pierre Han

samedi 10 février 2018

Sade maltraité

Quills de Doug Wright. Mise en scène de Jean-Pierre Cloutier et Robert Lepage. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 18 février à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

Créé en 1995 Quills de l'américain Doug Wright était une réponse théâtrale explicite à la vague d'ordre moral et de censure qui s'était emparée des États-Unis à l'époque. À travers le personnage sulfureux du marquis de Sade la pièce posait la question de la liberté d'expression des écrivains et des artistes. C'est donc une pièce de circonstances bien précises – même si le danger d'un retour à l'ordre moral et à la censure est toujours encore présent de nos jours – : elle en a tous les défauts, et pour le dire en un mot, l'œuvre n'est pas bien fameuse, construite à coups de serpe, d'une solidité de plomb. Et tant pis pour la « réécriture » de la vie du divin marquis, la démonstration passe avant toute vérité historique et même avant toute vraisemblance. La question qui se pose est de savoir pourquoi Robert Lepage s'est emparé de ce texte, en compagnie du circassien Jean-Pierre Cloutier qui signe également la traduction de l'œuvre en français. Les réponses sont simples, les deux hommes voulaient travailler ensemble, ce qui est une excellente et très insuffisante raison, mais surtout en interprétant le rôle titre de la pièce, Robert Lepage s'offre avec gourmandise le grand plaisir d'incarner le personnage du marquis de Sade dans la dernière partie de sa vie alors qu'il est enfermé à l'hospice de Charenton dirigé par l'abbé de Coulmier. (Ne pensons surtout pas au Marat-Sade de Peter Weiss !). Son plaisir est si grand semble-t-il, qu'il finit par opérer à la limite du sur-jeu comme ses camarades de plateau. On le regrette d'autant plus que la gestion de l'espace scénique, comme toujours chez lui, avec ses jeux de miroirs et de panneaux translucides est ingénieux, nous transportant comme en glissant, subtils fondus enchaînés, d'un espace à un autre, d'un univers à un autre. Cela ne suffit guère malheureusement pour sauver l'ensemble.

Jean-Pierre Han

lundi 5 février 2018

Tg STAN : un écart qui éclaire

Quoi/maintenant, un spectacle de la compagnie tg STAN, d’après Dors mon petit enfant de Jon Fosse, en prologue de la pièce Stück Plastik (Pièce en plastique) de Marius von Mayenburg. Théâtre de la Bastille. Jusqu’au 9 février 2018. Tél. : 01 43 57 42 14.

Les acteurs du tg STAN sont déjà sur scène lorsque le public entre dans la salle. Détendus et avenants, ils guident les retardataires en quête d’une place libre. Une complicité immédiate s’établit avec la salle. Fi du quatrième mur, de l’illusion théâtrale et de la « tyrannie du metteur en scène » ; voilà bientôt trente ans que la compagnie flamande les ont jetés aux orties. Seul compte le texte et ce qu’ils en font eux, les acteurs. Ce qu’ils économisent en conventions, ils le réinvestissent en incarnation. En guise de prologue ils ont choisi un texte énigmatique de Jon Fosse, Dors mon petit enfant. Dialogue métaphysique où des personnages indéfinis s’interrogent sans fin sur l’espace qu’ils occupent : « Où sommes-nous ? », « C’est bien d’être ici, nous sommes à notre place, ici. Nous sommes dans notre bonheur, nous sommes libres. Nous sommes nulle part ». La douceur de la langue, la simplicité presque naïve de l’interprétation sont envoûtantes. Lovés dans les mots de Jon Fosse, bercés par ces voix perdues dans l’univers, on aurait aimé que ce moment s’étire encore un peu… Mais la littérature norvégienne laisse place au théâtre caustique du dramaturge allemand Marius von Mayenburg. Sa dernière pièce, Stück Plastik (Pièce en plastique), parue en 2015, met en scène un couple aisé et a priori éclairé – elle travaille dans le domaine de l’art contemporain, lui est médecin – qui, croulant sous le travail et les responsabilités, décide d’embaucher une femme de ménage pour entretenir la maison et garder leur fils. La proximité revendiquée avec le théâtre de boulevard crée des situations aussi banales qu’efficaces, où s’épanouit la verve vitriolée de Mayenburg. Les scènes se succèdent, grinçantes et drôles, qui disent le désarroi du couple confronté à ses contradictions. Ils ne pensaient pas qu’embaucher une femme de ménage revenait à introduire la lutte des classes sous leur propre toit, et pourtant… Le vernis bien-pensant craquèle face à cette présence exogène à qui il faut demander de mettre du déodorant, car l’odeur du labeur importune Madame. Si la pièce est divertissante, acérée, parfaitement à l’aise dans la satire d’une bourgeoisie individualiste arborant un humanisme de façade (on pense au Dieu du carnage, de Yasmina Reza), ce n’est pourtant pas le texte, mais le jeu des tg STAN qui constitue le principal intérêt de cette seconde partie. La liste des mufleries, des bassesses et des égoïsmes du couple pourrait s’allonger encore, sans qu’on en soit beaucoup plus avancé. Les vacheries sont bien envoyées, mais assez inoffensives. Non, ce qui fascine, c’est l’exigence des acteurs, leur capacité à habiter les personnages sans les caricaturer, à concrétiser les situations. Comme si une transmutation se produisait au moment où les mots passaient dans leurs corps, transformant les phrases les plus banales en dialogues urgents, brûlants, nécessaires. L’accent flamand y est pour quelque chose : il met la langue à distance en même temps qu’il en aiguise le sens. Sans doute l’écoutons-nous mieux, précisément parce que cette langue nous est donnée dans une forme d’étrangeté. Il fallait l’intelligence et l’audace des tg STAN pour réunir en un seul spectacle la poésie contemplative de Jon Fosse et le théâtre énervé de Marius von Mayenburg. Deux rives reliées par des acteurs au sommet de leur art qui, pièce après pièce, cherchent l’équilibre fragile entre distance et identification – cet écart qui éclaire, aiguise et régale.

Julie Briand

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