Un autre monde de Kafka

Jean-Pierre Han

28 août 2026

in Critiques

Après-midi, piscine, ou de l’impossibilité d’être Kafka. Conception et jeu de Bernard Bloch. Théâtre Essaïon, les lundi et mardi à 21 heures, jusqu’au 1er décembre. Tél. : 01 42 78 46 42

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Chapeau vissé sur le crâne, costume noir cintré sur le corps, cravate serrée au cou, regard perdu vers on ne sait quel horizon, les photos de Kafka ne manquent pas – elles finiraient presque par ressembler aux dessins, tracés en noir eux aussi – qu’il a pu réaliser, détaillant des personnages dans des postures quasi acrobatiques. Toutes ces images avalisent le sentiment que le commun des mortels semble avoir de l’auteur pragois, un sentiment qui colle à la définition que l’adjectif – kafkaïen – tiré de son nom semble induire, et qui en fait réduit considérablement le spectre de son œuvre. Bernard Bloch qui, lui, connaît bien son Kafka a décidé de nous faire un portrait quelque peu décalé de l’auteur, le sortant avec grand plaisir de sa gangue purement et uniquement « kafkaïenne » ! Le voici donc, seul en scène, en costume beige rayé, chemise, pochette et chaussures rouges, maquillé, yeux faits, lèvres peintes pour nous emmener – on l’en remercie vivement – vers un autre aspect trop souvent négligé du cher Franz. Pas de doute : nous sommes dans une sorte de cabaret, Bernard Bloch nous y invite allègrement, et déjà à ce stade il y a une réelle pertinence de son propos : quelques cubes de différentes tailles, une grosse caisse à cour dont il usera avec délicatesse, comme en passant, mais néanmoins en ponctuant certains propos, et quelques petites figures de personnages mécaniques, voilà pour tout décor et accessoires. Au noir des thèmes de Kafka, Bernard Bloch oppose délibérément la lumière et les couleurs. Il a été chercher dans les nombreux textes, récits et autres « fragments narratifs » sept petites merveilles de subtilité et de délicatesse, le tout teinté d’un humour discret mais réel, de quoi nous rappeler que même dans sa trilogie romanesque ou ses plus longues nouvelles Kafka sait faire preuve d’un certain humour voire d’un réel comique. De quoi rendre son rapport au monde (le nôtre aussi pour le coup) beaucoup plus riche et complexe qu’il n’y paraît.

Chef d’orchestre, bateleur, Bernard Bloch, mène le voyage, quasiment mezzo voce, une sorte de discrétion de bon aloi. Pas besoin de grands discours ou de grandes déclarations, et d’ailleurs, en matière de prologue il a lui-même mis la main à la pâte, dans la même tonalité, pour nous déclarer qu’il fait partie de cette humanité « à l’envers », tête en bas, de l’autre côté de la planète… Et ça a beau être drôle comme dans Le grand nageur, où le protagoniste, médaillé olympique, nous explique qu’il ne sait pas nager et se confesse dans une langue que son auditoire de saurait comprendre, lui-même ne comprenant rien à la cérémonie organisée en son honneur. Délicate douceur comme le personnage du Virtuose de la faim en discrète extinction de vie… Le choix même des courtes nouvelles, parfois entrecoupées de chansons populaires et de Der König von Thule de Goethe, se révèle… parlant et dit bien le registre dans lequel se glisse Bernard Bloch qui réalise là une belle et forte performance.

Photo : © DR