AVIGNON OFF : Pour Zhenia Berkovitch
Décréation (Simone Weil, le porc à la sauce aux pommes de l’éthique). Mise en scène d’Alexandre Plotnikov Spectacle présenté à la Manufacture dans Off Avignon du 6 au 21 juillet.

C’est une production et un spectacle tout à fait particuliers que cette Décréation, au titre déjà peu commun demandant sans doute explication, mis en scène par le russe trentenaire, Alexander Plotikov, formé à Moscou, et qu’il faut prendre garde à ne pas confondre avec un même Alexander Plotnikov, de Saint Pétersbourg celui-là, et photographe. Encore qu’à y regarder de plus près l’art de la photographie, de la vidéo, du traitement des images ne sont pas très loins du travail que l’on a pu voir à la Manufacture.
Spectacle particulier (singulier) donc puisqu’il est né de la volonté de trois comédiennes russes qui ont sollicité Alexander Plotnikov. Deux de ces jeunes femmes sont exilées en France, la troisième est de son côté restée dans son pays, pour soutenir et s’occuper de la metteure en scène et poétesse Zhenya Berkovitch qui avait présenté en 2020 un spectacle, Finist, le Clair Faucon écrit par la dramaturge Svetlana Petriichuk. Un spectacle qui connut un réel succès et reçut un certain nombre de prix officiels importants de la profession. Sauf qu’en 2024, après une série d’accusations concernant notamment leurs positions vis-à-vis de la guerre contre l’Ukraine, Zhenya Berkovitch et Svetlana Petriichuk, accusées à travers leur spectacle d’apologie du terrorisme, sont condamnées à six ans d’emprisonnement dans des conditions que malheureusement on ne devine que trop bien.
En 2018, Zhenya Berkovitch avait fondé une compagnie de théâtre indépendante la SOSO Daughters. Les trois comédiennes, Marietta Tsigal-Polishchuk, Yana Irtevena et Alena Konstantinova sont issues de cette compagnie, un peu perdues dans leurs nouvelles vies, mais avec une farouche volonté de poursuivre leur métier de comédienne. On les a donc vues et appréciées à leur juste talent, ensemble, et sous la direction d’Alexander Plotnikov, elles se disent, se racontent, racontent leur farouche volonté de poursuivre ce qui était leur métier, mais le font de manière pensée et donc politique, à travers ou en regard de… Simone Weil, la philosophe. Étrange et fascinante mise en perspective ou contrepoint entre elles et cette dernière qui nous prend à revers, qui au bout du compte si on veut bien se rappeler que la notion de « décréation » vient tout droit de la philosophe, et qui ici nous éclaire sur la nouvelle vie de ces « reléguées », « déclassées » à cause des autorités de leur pays. Jeu de va et vient entre ce qu’entreprit Simone Weil dans sa propre vie et ce qu’entreprennent les jeunes femmes, les épisodes les plus marquants étant celui de la grève de la faim entreprise à son tour par Marietta Tsigal-Polischuk ou celui de l’enfermement-emprisonnement volontaire de Yana Irteneva. L’intelligence du spectacle, car intelligence il y a, est de se développer sur différents tableaux, sur différentes temporalités, images à l’appui. L’humour ici (voir le sous-titre de la proposition), car il il y a de l’humour, n’est que le masque d’une vraie douleur, tout autant qu’il y a une vraie détermination des comédiennes (et du metteur en scène) à poursuivre leur combat de vie. Ce que, malheureusement d’un certaine manière (sinon d’une manière certaine) et en contrepoint, ce que spectacle met brutalement au jour c’est peut-être aussi l’impuissance du théâtre à vraiment faire bouger les choses.
Cette proposition avait, en France, vu le jour en octobre dernier au festival Sens Interdit dirigé par Patrick Penot. Il serait inconcevable qu’elle ne puisse pas poursuivre son chemin. Autre et dernière particularité du spectacle : il devait sur Avignon être présenté avec deux autres productions de la même équipe : le retrait au dernier moment de certaines sources de production ne l’aura pas voulu.
Photo : © Vahid Amanpour
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