AVIGNON IN : Démonstration mathématique

Jean-Pierre Han

19 juillet 2026

in Critiques

Bâtir, de Marie Alié et Selim Djaferi. Mise en scène de Salim Dajferi et Clément Papachristou. Benoît XII. Jusqu’au 24 juillet à 18 heures. Tél. : Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

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C’est un spectacle terriblement intelligent que nous proposent et imposent Salim Djaferi et Clément Papachristou, spectacle, j’y insiste, qui apparemment ne veut d’abord pas se montrer comme tel et qui, petit à petit nous présentent toute une gamme – très réjouissante et percutante – de grammaire et de savoir-faire théâtraux.

Bâtir, nous dit le titre : sur ce point Salim Djaferi ne ment pas. Il sera bien question de constructions de bâtiment ici et là. Ici, c’est-à-dire, d’abord en France dans la Seine Saint-Denis où Salim Djaferi est né et a vécu, jusqu’à relativement récemment où il est parti vivre à Bruxelles, là, ensuite à Alger, capitale de son autre pays (Salim Djaferi est français et algérien). Double réflexion et enquête par le simple fait qu’il s’est rendu compte que l’architecture des cités en périphérie de Paris et d’Alger était pour ainsi dire similaires. Pour les mêmes raisons qu’il va nous expliciter très clairement après avoir enquêté auprès de « spécialistes ». Tout cela est d’ailleurs décrit dans la petite « bible » qui est remise aux spectateurs à l’entrée de la salle. Salim Djaferi la reprend telle quelle lorsque que le « spectacle » commence, et ce n’est pas là une simple mégarde de sa part, on s’en doute. D’ailleurs quand débute véritablement ledit spectacle ? Avant même peut-être que les « faux » trois coups ne soient donnés (l’annonce que le spectacle va bientôt commencer, en trois langues bien sûr). En fait avant même que la lumière ne commence à baisser Salim Djaferi est sur scène et attend, boîte contenant des dossiers à la main, avant de prendre. Pendant l’entrée en salle des spectateurs qui pour la majeure partie ne le connaissent pas, Salim Djaferi que l’on pourrait prendre pour un simple employé chargé de placer les gens, arpentait le bord du plateau, s’en allait dans la salle, s’en retournait… Discrètement, mais son va-et-vient selon les mêmes trajectoires finissait par intriguer…

C’était donc lui, et le voici enfin seul en scène dans un superbe espace blanc – un immense rectangle formé par un double jeu de tentures blanches – la scénographie est de Justine Bougerol et de Silvio Palomo – qui s’ouvriront et se fermeront au fil du spectacle, Salim Djaferi, dans une attitude corporelle très tenue proche du cérémoniel, est donc seul, petite boîte blanche (elle aussi) de dossiers au pied, entame les résultats de sa très sérieuse enquête sur la question évoquée, notamment avec la précieuse aide d’un chercheur, Janoé Vulbeau avec qui, c’est très rapidement évoqué – et on pourrait se demander pourquoi – il a un soir dansé dans un cabaret queer (!). Or cette simple annotation n’est bien sûr pas anodine… Autre très importante aide, celle qui assurera le documentation du spectacle Hanna El Fakir. Un authentique et minutieux travail documentaire donc, mis en forme (si on peut dire) par Adeline Rosenstein que l’on connaît bien.

En réalité Salim Djaferi excède de très loin ce qui serait un travail documentaire fouillé jusqu’à l’extrême concernant l’architecture des cités, ainsi qu’ensuite l’attribution des logements construits auprès des populations racisées. Ce qui est déjà énorme, et la démonstration est imparable. Ce qui est admirable c’est la montée en puissance vers un travail théâtral taillé au cordeau, selon une rythmique gestuelle quasi mathématique, en même temps que se développe une part autobiographique intime dont l’interview avec sa mère n’est qu’une infime partie et dont la présence de Sasha Martelli sur scène apporte un incroyable souffle de vie, une vraie respiration.

Photo :    ©  Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon