AVIGNON IN: Un acte de résistance et d'amour

Jean-Pierre Han

12 juillet 2026

in Critiques

Mon frère de François Gremaud. Festival d’Avignon, Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. jusqu’au 13 juillet à 12 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Voilà belle lurette que le monde du théâtre, terme ici bien trop restrictif, connaît le suisse François Gremaud, dans ses multiples et très atypiques domaines d’intervention. Si on s’en tient au seul festival d’Avignon, on rappellera les tabacs qu’ont connus dans le off ses Conférences des choses de 53 minutes, 33 secondes chacune en 2013, et le Phèdre interprété par Romain Daroles en 2019 dans le in. Petit rappel personnel pour la bonne bouche et hors festival avec les 18 heures de Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux de Noëlle Renaude à Théâtre Ouvert à Paris en 2017, parmi bien d’autres productions.

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Or ce sont là, avec Mon frère, on s’en doute, des registres de présentation et de jeu largement outrepassés. Où l’on retrouve ici, affinés et décalés par rapport aux productions évoquées ci-dessus, les qualités d’intelligence, de finesse, au service d’un propos qui dépasse largement ceux jusqu’ici travaillés. Reste que, comme presque toujours, le jeu s’annonce et se développe dans une parfaite ambiguïté (toute théâtrale !). Dès le titre d’ailleurs : Mon frère ? À y regarder de près qui « parle », qui évoque plus exactement qui ? François Gremaud, l’auteur, metteur en scène évoquant son frère Christian, sourd de naissance, ou celui-ci renvoyant la balle à son frère aîné à qui il ressemble comme deux gouttes d’eau ? Car ce qu’il se passe durant l’heure trois-quart de la représentation est proprement étonnant. On assiste à une sorte de métamorphose de Christian prenant de plus en plus d’assurance, retournant la situation, il devient véritablement comédien celui qu’il n’a jamais prétendu ni voulu être, alors que son frère, François, figé, raide sur le côté jardin de la scène, n’entrant d’ailleurs pas sur l’aire de jeu (sauf à la toute fin) poursuit sa narration accompagnatrice du « dialogue ». La métamorphose de Christian prenant de plus en plus d’assurance est patente : il « raconte » et « joue » véritablement les épisodes de sa propre vie.

Le dispositif inventé par François Gremaud autorise et pousse même à cette métamorphose, à cette transformation. L’avait-il ainsi voulu et envisagé ? Sans doute d’une certaine manière : il répondait ainsi au désir qu’il avait au départ : écrire sur et avec son frère. En étant bien évidemment plutôt embarrassé d’avoir à écrire, ne sachant pas comment vraiment s’y prendre. Volonté affirmée toutefois de dire son frère lequel se trouvait à ce moment en plein désarroi, ne sachant plus que faire puisque « renvoyé » de partout, lui le pourtant diplômé en sciences de l’éducation, économie politique et pédagogie curative, spécialiste en communication et marketing, car ainsi marche la société qui est dans le refus de travailler ou simplement de l’évoquer cette question qui est une question politique. Et François Gremaud d’aborder justement très clairement ce volet politique et sociétal.

À eux deux, François et Christian entrent en résistance sur le plateau dans un dispositif où cela « parle » de partout, en langue des signes, en paroles et commentaires émis par François, et par le biais de la traduction surplombant visuellement le plateau, avec recours à la musique. Appel réitéré à la résistance avec force, humour, en parfait partage avec l’assistance. Un spectacle « terriblement intelligent »…

Photo : © Christophe Raynaud de Lage