Une percutante clownerie

Jean-Pierre Han

22 juin 2026

in Critiques

Tout est calme dans les hauteurs de Thomas Bernhard. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Théâtre du Rond-Point à 20 heures sauf samedi à 19 heures et dimanche à 15 heures, jusqu’au 4 Juillet, puis tournée à partir de la saison prochaine.

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Le long et fructueux compagnonnage entre Jean-François Sivadier et Nicolas Bouchaud (auquel on peut ajouter le nom de la collaboratrice artistique Véronique Timsitt) au sein de la Compagnie Italienne avec orchestre, ne saurait être évoqué sans que le nom de Thomas Bernhard ne soit très vite évoqué. Cette fois-ci, avec leur dernier spectacle, Tout est calme dans les hauteurs, nous somme de plain-pied dans l’univers et les propos plus qu’acerbes de l’auteur autrichien. De superbe manière. Avec, dès l’entame, c’est-à-dire dès le titre du spectacle transformé puisque l’on connaissait jusqu’à présent la pièce sous le titre de Maître, beaucoup moins évocateur et… ironiquement provocateur que celui choisi pour ce spectacle qui évoque le « calme », soi-disant hors des affaires du monde, alors qu’il n’est question que de la violence (feutrée ?) de ces affaires…

On sait ce que l’écriture de Thomas Bernhard doit à l’art musical (un art qu’il a pratiqué) ; on sait aussi les liens indéfectibles de Jean-François Sivadier avec la musique (voir le nom de sa compagnie, et la liste des opéras qu’il a mis en scène). Il ne pouvait y avoir ici que parfait accord entre l’auteur et le metteur en scène, lequel nous offre un spectacle – une partition – toute musicale. Dans les registres particuliers (voix et corps) de chacun des interprètes, Nicolas Bouchaud en tête, Nora Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek, la dernière, Valérie de Champchesnel ne parlant pas, mais faisant acte de présence. La distribution au sens musical du terme est parfaite dans sa justesse.

C’est une partition bien particulière que tous interprètent à la perfection, avec une rigueur toute… musicale, pour nous envoyer là-bas, dans « les hauteurs », celles dans les Préalpes bavaroises, lieu de villégiature du couple Anne et Moritz Meister (Maître en allemand). Un lieu qui, entre parenthèses, avait appartenu à une négociant juif prié par les autorités nazies d’aller « émigrer » aux États-Unis, et qui de retour au pays après la guerre n’avait guère eu le loisir et l’envie sans doute d’éventuellement récupérer sa propriété, Anne et Moritz y étant d’ailleurs tellement bien implantés et à l’aise, reconnus, portés aux nues (ils y sont déjà en avant-goût dans « leur » propriété). Voilà donc déjà sur quoi, sur quelle pourriture et forfaiture politique, repose ce havre de paix devant lequel le monde se pâme (c’est le cas de la jeune thésarde, interprété avec une belle finesse – il en faut pour s’imposer dans une partition maigrelette au plan de la parole, par Juliette Bialek, en admiration béate ponctuée par les flashs des photos qu’elle prend du grand « génie » des lettres tel que s’autoproclame Moritz). Vide intellectuel des maîtres des lieux qu’ils remplissent par une loghorrée que déverse Thomas Bernhard uniquement ponctuée par les délires de la femme, pianiste virtuose qui aurait abandonné sa carrière de pianiste internationale pour ne se consacrer qu’à la carrière de son « plus grand romancier de la deuxième moitié du siècle » de mari. Car il n’y a pas de place pour deux génies à la fois… C’est grandiose, et la descente en flamme de Thomas Bernhard tourne à la virtuosité assassine. D’autant que le couple, père et mère Ubu civilisés à la mode mondaine autrichienne (et pas que) est tout simplement parfaite, et d’autant plus parfaite qu’elle est totalement maîtrisée et rythmée par Nora Krief et Nicolas Bouchaud. Leurs ponctuations frise la provocation bien séante. C’est réellement du grand art aussi bien de la part de Thomas Bernhard que de celle de Jean-François Sivadier et de son équipe. Une étonnante et percutante clownerie.

Photo : © Jean-Louis Fernandez