Un théâtre de la littéralité

Jean-Pierre Han

19 juin 2026

in Critiques

Les pensées de Nicolas Doutey. Mise en scène de Sylvain Maurice. CDN de Tours - Théâtre Olympia, jusqu’au 20 juin à 19 heures. Puis Théâtre de la Ville à Paris du 14 au 17 octobre. Puis tournée.

Le texte est publié aux Editions Actes Sud-Papiers, 144 pages, 16 euros.

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Dans leur apparente simplicité les textes de Nicolas Doutey destinés au théâtre sont en fait d’une diabolique complexité. L’un des derniers, Les Pensées, qui entend s’adresser, entre autres et pour la première fois, au jeune public (à partir d’un certain âge tout de même) n’échappe pas à cette règle. La complexité est à lier à l’apparente simplicité de l’écriture. En d’autres termes plus cette simplicité se donne à entendre, plus la complexité de saisie du texte est grande. Par quel miracle, comment et pourquoi ? Telle est bien la question. Sachant qu’il y a là, au bout du compte, une sorte non pas de maléfice (nous ne sommes pas dans cet ordre de perception), mais de travail sur la langue, théâtrale donc, tout à fait singulier. Cette langue se donne en effet, sans fond, ne dit stricto sensu que ce qu’elle dit – rien de plus – ne renvoie à rien, à aucune profonde pensée, à aucune quelconque intrigue ou histoire, elle est ce qu’elle dit. C’est tout. Et surtout elle se donne dans sa stricte matérialité, dans sa propre épaisseur ou non épaisseur. On peut à partir de là comprendre aisément que les hommes (et femmes) de théâtre que ce dispositif aimante malgré tout, doivent bien se poser quelques questions et se demander comment en rendre compte et la restituer sur un plateau. Car l’écriture de Nicolas Doutey semble se suffire à elle-même, se donne (s’offre) à plat dans le plus pur présent de la représentation (je ne vois guère qu’une Noëlle Renaude pour œuvrer dans ce registre). À la limite nous ne sommes d’ailleurs plus dans le domaine de la représentation, mais dans celui de la présentation. Dès lors le metteur en scène dans cette configuration ne peut que creuser jusqu’à plus soif l’écriture qui lui est soumise, c’est ce que fait Alain Françon par exemple, qui connaît bien l’univers de Doutey ou, au contraire, inventer une autre dramaturgie (un autre histoire) c’est ce que fait ici, cette fois-ci Sylvain Maurice avec ce que Nicolas Doutey, non sans un certain culot ou souriante provocation, nomme Les Pensées ! Résultat d’une commande que le metteur en scène lui avait passée il y a quelques saisons.

Comment faire absolument théâtre avec douze petites et rapides séquences, un dialogue de clowns entre elle et lui, entre Ida et Paul – on ne fait pas plus anonyme – dialogue quelque peu « métaphysique (?) » aurait ajouté Samuel Beckett, auteur, sur lequel Nicolas Doutey, par parenthèse, a consacré une thèse universitaire ?… Sylvain Maurice de son côté demande à ses deux comédiens de prendre le texte à bras-le-corps, de faire eux-mêmes théâtre (sous sa houlette) leur adjoint même un troisième larron musicien, Laurent Grais, qui ne cesse d’interférer dans le jeu de ping pong verbal mis en place, le ponctuant, le surlignant et parfois même osant le parasiter. Tout cela est mené à un train d’enfer par la flamboyante et superbe Jeanne Louis-Calixte (Ida), une authentique révélation même si on a déjà pu la voir chez Bellorini ou Simon Falguière, alors que Mikaël-Don Giancarli, se contente, si on ose dire, de réalimenter avec un vraie-fausse naïveté le dialogue, le relançant du coup dans de nouvelles circonvolutions, un rôle peut-être ingrat au regard de celui de Jeanne Louis-Calixte, mais qu’il parvient à transcender jusqu’à le rendre absolument nécessaire. En tout cas à eux deux, seuls comme des équilibristes, les comédiens creusent les pensées et les mènent dans de vertigineux et dangereux abysses, remontant en toute dernière analyse à la surface des choses et finissant par se sauver par là même…

Photo : © Christophe Raynaud de Lage