(Ré) ouvrir le monde

Jean-Pierre Han

12 juin 2026

in Critiques

Monde grand (vie et mort d’Antonio Gramsci) d’après L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci de Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini. Atelier de création dirigé par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano. Représenté du 2 au 11 juin 2026 à l’ENSATT.

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Le moins que l’on puisse dire est que le duo formé par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano qui va donc bientôt quitter Montpellier et le Théâtre des 13 Vents et poursuivre son aventure artistique au T2 Gennevilliers, a de la suite dans les idées. Nul doute qu’ils maintiendront dans leur nouvelle maison leur dynamique « politique » théâtrale. Pour l’heure, dans l’ordre de l’apparition des spectacles qu’ils auront conçu, Monde grand intervient après leur création de Monde nouveau dans le cadre du Printemps des comédiens en 2025. Or dans l’ordre strictement chronologique Nathalie Garraud et Olivier Saccomano sont les parrains de la 85e promotion de l’ENSATT depuis 2023. Il y a donc réelle concomitance entre les deux réalisations dont les visées sont toutefois différentes. Mais, d’un monde à l’autre, la trajectoire semble bien être sinon la même du moins complémentaires au point qu’on ne peut qu’avaliser les propos du duo affirmant que Monde grand est le deuxième volet d’une même trajectoire qu’avait empruntée Monde nouveau. Et à ceci près que Monde grand porte en sous-titre, de manière très explicite, la mention de « Vie et mort d’Antonio Gramsci » et œuvre donc d’une tout autre manière que le spectacle créé au CDN des 13 Vents. Ce qui est une sorte de lapalissade puisque Monde grand est le spectacle de sortie de la 85e promotion de l’École, qu’il vise donc sans doute un autre public et qu’en principe il est conçu pour que l’on puisse, en dehors de la dynamique du groupe, mieux cerner les qualités individuelles des un.es et des autres. Reste que, afin de mieux assurer sans doute le passage d’un état (élève) à un autre (professionnel), Nathalie Garraud et Olivier Saccomano sont venus avec quatre de leurs comédiens professionnels habituels – Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou et Charlie Totterwitz – qui se fondent dans le groupe tout en l’encadrant. Un dispositif bien connu dans ce type de système et qu’avait déjà expérimenté il y a quelques saisons, Sylvain Creuzevault dans son adaptation de l’Esthétique de la résistance de Peter Weiss… avec donc tout de même cette différence notoire qu’Olivier Saccomano a travaillé non pas à partir d’une œuvre de fiction, mais à partir de L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci de Jean-Claude Zancarini et Romain Descendre, une biographie parue à peu près au moment où l’ENSATT lui proposait de devenir avec Nathalie Garraud les parrains de la 85e promotion.

Le point d’impact de Monde grand intervient à un double niveau. Il s’agit tout d’abord de mettre en exergue la qualité artistique des un.es et des autres bien évidemment, mais aussi, par-delà, montrer la capacité de tous ces jeunes gens à se fondre dans un travail collectif, ça va également de soi. Tout en mettant en exergue, ce qui réellement préoccupe et inquiète les tout nouveaux directeurs du T2G, à savoir la « possibilité du fascisme », pour reprendre le titre d’un ouvrage du sociologue Ugo Palheta paru en 2018, et qui, depuis, risque fort de devenir « la probabilité » du fascisme. C’est en fin de compte poursuivre un travail de militant. Et à ce stade nulle autre figure que celle d’Antonio Gramsci, le fondateur du parti communiste italien en 1921, dont le trop bref parcours – il est mort dans les geôles de Mussolini à l’âge de 47 ans, en 1937 –… est pour ainsi dire exemplaire dans sa cohérence et sa détermination. La vertu première du spectacle de Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano aura sans doute été de faire découvrir la figure et l’esquisse de la pensée de Gramsci à une génération de jeunes gens qui ne le connaissaient sans doute pas, et d’en pointer l’importance.

Par-delà cette réflexion, l’intelligence des deux directeurs aura consister à bien préciser sur le plateau qu’il ne s’agissait pas de raconter la vie de Gramsci, c’est-à-dire de la tirer vers une fiction bien ficelée. Ce qui est montré, rappelé en cours de jeu, c’est que le spectateur est convié à voir une promotion en train de présenter son projet. Cette distance autorise toutes les audaces, tous les registres de jeu ; une jeune comédienne se charge même de ce qu’elle appelle les notes de fin de page du livre des deux spécialistes de Gramsci… Cela permet d’interrompre le cours du jeu pour « sauter » des passages, cela permet de revendiquer le choix des coupes du livre, cela permet à tous d’assumer différents rôles de différents personnages, et aussi d’interrompre la représentation à un moment donné (arbitraire ?), parce qu’il faut bien s’arrêter à un moment donné…

Tous s’en tirent avec une certaine et très sérieuse alacrité. Ils sont donc douze de cette 85e promotion. C’est la moindre des choses que de tous les citer : Baratunda Ba Muhoya Ali, Tara Berthier, Myette Gravier, Cassiopée Lamain, Zoé Millet, Teawa Mirman, Noam Mouhib, Adrie Pineaud, Basile Pouthé, Mathilde Riu, Nathan Saraga-Morais, Léonor Vanryssel. Tous auraient mérité, au plan de l’acoustique un meilleur environnement (la salle Jean-Jacques Lerrant de l’ENSATT est-elle vraiment une salle de représentations ?). D’avoir à se battre contre certains éléments ou à s’adapter à des lieux pas forcément vraiment conçus pour des représentations fait sans doute partie de la pédagogie… Tous s’en tirent finalement plutôt bien et permettent de sortir la figure d’Antonio Gramsci de l’oubli dans lequel il risquait de tomber. À nous de tirer les leçons de ce que les auteurs de l’ouvrage nomment avec beaucoup de justesse son « œuvre-vie ».

Photo : © Jean-Louis Fernandez