Les mondes parallèles de Simon Falguières

Jean-Pierre Han

28 mai 2021

in Critiques

Le Nid de cendres, texte et mise en scène de Simon Falguières. Spectacle vu au Théâtre de la Tempête à Paris, le 23 mai 2021.

Les parallèles, c’est bien connu, ne se rejoignent jamais. Les deux moitiés de monde qu’explorent Simon Falguières et ses camarades pourront-elles vraiment, grâce à la magie du théâtre, s’accoler un jour ? Début de réponse au bout de six heures scindées en quatre épisodes d’explorations en tous genres et de pérégrinations tous azimuts… L’odyssée a pour titre Nid de cendres et est un véritable bonheur théâtral. On ne sera pas étonné outre mesure de savoir que l’initiateur du projet conçu pour et avec une bande d’amis, Simon Falguières donc, a toujours vécu dans un authentique et bouillonnant bain théâtral. Son père, Jacques, est metteur en scène et a longtemps dirigé le théâtre d’Évreux qui a fini par obtenir le label de Scène nationale ; il n’a pas hésité a lancé ses deux fils, Simon (il a alors 6 ans !) et son frère, sur un plateau de théâtre. De son côté, la mère, une enseignante, lui a ouvert les portes des contes (entre autres). Le résultat c’est que le jeune Simon, fasciné par la machinerie théâtrale, n’a cessé de lire, d’écrire et de dessiner tout au long de sa jeune existence. Dès l’âge de 14 ans il écrit une première pièce. Il en a aujourd’hui un peu plus du double, un laps de temps pendant lequel il a composé bien d’autres textes qu’il a montés avec des amateurs ou avec sa troupe du K (une référence à Buzzati et à Kafka ?). Ces dernières années, l’été venu, avec ses camarades presque tous rencontrés au Cours Florent, « une famille de jeunes comédiens talentueux » comme il aime à le souligner, ils se sont retrouvés et ont travaillé à partir d’un texte écrit pour eux. Ainsi est né Nid de cendres, sa première « grande » œuvre qui a pu voir le jour début 2019 au CDN du Théâtre du Nord. L’élan était donné. La comète Simon Falguières se retrouvait fin 2020 au Théâtre national de la Colline avec deux autres productions, Poucet, un spectacle tous publics, et surtout Les Étoiles qui confirmait la maîtrise et le talent de l’auteur, metteur en scène et interprète (car Simon Falguières accompagne toujours ses camarades sur le plateau, même de manière discrète). Nul doute que les mois à venir devaient être siens au cœur du monde théâtral avec des représentations annoncées un peu partout. Il n’en fut rien, on sait pourquoi.

Retour donc à la case départ ? Nid de cendres, retravaillé, réajusté, peaufiné durant les mois de confinement, réapparaissent plus énergiques que jamais. C’est donc reparti pour Simon Falguières et ses camarades. Et pour les spectateurs, plongés six heures durant, souffle retenu, dans l’histoire, les histoires que brassent allègrement et avec un appétit de vie et une joie féroce les dix-sept comédiens (pas moins !). Épopée (ainsi qualifiée par l’auteur), saga, c’est tout cela à la fois, c’est aussi et surtout l’histoire du théâtre, dans toutes ses formes (Odyssée à tiroirs, mélodrame, drame symboliste… est-il précisé) dans tous ses atours que revisite Simon Falguières. Tout y passe Homère, Sophocle, Shakespeare, qui apparaîtront même sur scène (et dans quel état !) ; on décèle les influences ou les clins d’yeux à Maeterlinck, Claudel, d’autres encore. La feuille de salle cite L’Ecclésiaste et L’Énéide de Virgile… On rencontre encore Dionysos et même Zeus, il y a aussi une sorte de Mephisto, un certain Badile (anagramme de diable) joué de manière ludique – un vrai plaisir – par Mathias Zakhar, ou encore le personnage du Président travesti en voyante et à qui Charly Fournier donne toute sa truculence. Liste de personnages non close, chaque comédien interprétant plusieurs rôles…

L’appétit théâtral de Simon Falguières est infini, et c’est bien là que nous l’apprécions, dans ses excès et jusque dans ses défauts, on accepte tout, d’autant qu’il n’a recours à aucun effet à la mode (vidéo, etc.) ou à de fausses provocations. Espaces et temps entremêlés, nous sommes embarqués dans ce long voyage pour dire le monde d’aujourd’hui, celui d’un Occident en flammes, et l’autre monde, celui des contes avec roi, reine et princesse. Fuir un monde en train de s’écrouler, c’est ce que font les parents d’un nourrisson, Gabriel ; parcourir un autre univers, braquer ses regards vers un autre horizon, même dans la pire des errances, comme le fait cette troupe de théâtre qui fait penser au film de Théo Angelopoulos et qui traverse toute l’épopée, ou comme le fait la princesse Anne partie chercher l’homme qui pourra sauver son royaume… Tout cela se passe dans la boîte à jouer imaginée par le scénographe Emmanuel Clolus. Avec une belle simplicité, « quatre planches et pas grand-chose » en somme pour déployer tout le savoir-faire de l’équipe de jeunes gens (ils sont tous de la génération de leur metteur en scène, hormis John Arnold qui, en vieux roi de conte mène la barque et sert pour ainsi dire de guide théâtral bienveillant à ses jeunes camarades de plateau). Cela n’empêche en rien l’extrême rigueur de l’ensemble, avec une direction d’acteurs impeccable, alors que la simple lecture du texte dénote déjà une réelle maturité, un savoir-faire réjouissant de son auteur.