Le mouvement de la langue
Antigonick de Anne Carson. Traduction d’Edouard Louis. Adaptation et mise en scène de Laëtitia Pitz. Spectacle créé à La Filature de Mulhouse les 12 et 13 octobre. Tournée à Metz (26 novembre), au Maillon, scène européenne (9 et 10 décembre), puis au Tandem de Douai (14 et 15 janvier 2027, les théâtres de la ville de Luxembourg (19 et 20 janvier)…
Anne Carson, Antigonick, traduit par Edouard Louis. L'Arche, 58 pages, 13 euros

Avec cette variation d’Antigone de Sophocle, Antigonick d’Anne Carson Laëtitia Pick nous offre un spectacle d’une haute exigence et d’une haute tenue. Avec comme toujours chez elle l’apport d’autres arts que ceux de la scène théâtrale, soit notamment le musical et le plastique. Sans doute n’en fallait-il pas moins pour porter les vers d’Anne Carson à leurs points d’incandescence. Poétesse, essayiste, spécialiste de la Grèce antique, la toute nouvelle Prix Nobel affirme dès le titre de sa pièce sa profonde singularité ; au nom d’Antigone elle adjoint le prénom d’un certain Nick dont une note du traducteur, l’écrivain Edouard Louis, nous explique toutes les significations. Sur scène ce fameux Nick (Alexandre Théry) passera son temps pendant le spectacle, et même avant et après, à mesurer – à prendre la mesure de toutes choses si on peut dire : « un élément silencieux (toujours sur scène, il mesure les choses » nous aura-t-on prévenu au générique.
La version d’Antigone d’Anne Carson, pour être d’une absolue fidélité à l’originale, a ceci d’intéressant qu’elle opère une traversée temporelle, de l’époque de Sophocle à nos jours, à sa contemporanéité. Une traversé qui n’hésite pas à se référer à Hegel, Judith Butler, Samuel Beckett, John Cage, Virginia Woolf, Jacques Lacan et surtout Brecht, « celui qui a le mieux compris » (Sophocle) et dont le personnage d’Antigone « portait sa propre porte »… lui donnant « un air maladroit, fatigué et étrange »...
Ce qui, surtout, frappe c’est bien la langue de la poétesse, au rythme condensé, mais d’une parfaite clarté, avec cette sorte de leitmotiv insistant sur les liens de parenté des uns et des autres. Ismène : « peu importe qui nous sommes/réfléchis ma sœur –/fille de son père/frère de sa fille/mère de sa sœur/fils de sa mère/sa mère et sa femme étaient la même personne !/notre famille est doublement triplement dégradée et salie dans/ toutes les directions/et par-dessus tout ça/nous sommes seules/et nous sommes des filles/les filles ne peuvent pas s’imposer contre/les hommes ». Langue d’ailleurs, et avec une belle justesse, qui défile dans sa version originale sur un écran placé en fond de scène, qui double ce que les comédiennes, beau trio formé par Anne Alvaro, Océane Cairaty et Elsa Canovas, qui jouent dans une sorte de chorégraphie apparemment d’une grande simplicité, je dirai d’une subtile simplicité, en se passant la parole. De corps à corps. Ainsi traverse-t-on le temps, d’hier à aujourd’hui, toutes les temporalités, comme rameutées, dans un mouvement incessant que les interventions (créations) musicales du compositeur norvégien Christian Wallumrod et ses trois autres compagnons viennent non pas soutenir, mais s’intégrer au spectacle lui offrant un volume particulier dans le présent de la représentation dans la belle et vaste scénographie d’Anaïs Pélaquier (responsable de l’importante création vidéo) dont l’éclairage de Christian Pinaud donne une coloration particulière, comme hors de temps.
Alors, effectivement, quelque chose de notre humanité (retour à Sophocle) danse, à travers la langue (les langues) et les corps sur le plateau et c’est fascinant dans l’extrême concision de la pensée.
Photo : © Jean Valès, cie Roland furieux
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