D'une solitude l'autre

Jean-Pierre Han

17 octobre 2026

in Critiques

Je viens de là d’après Lambeaux de Charles Juliet. Conception et mise en scène de Pauline Ribat. Spectacle créé à Château rouge, scène conventionnée d’Annemasse, le 14 octobre. Tournée à Chambéry, Annecy, CDN de Dijon, Antony, Chatenay-Malabry, etc.

21 - Je viens de là

C’est un récit âpre, d’une rare dynamique que vient de réaliser et de réussir Pauline Ribat avec Je viens de là, un titre qu’elle a elle-même choisi pour son adaptation du livre de Charles Juliet, Lambeaux. Un dynamique rare dans la mesure où l’œuvre de l’auteur se compose de deux volets séparés l’un de l’autre, le premier qui narre la vie et la mort de la mère dans un hôpital psychiatrique où elle a été enfermée à la suite d’un suicide manqué, le second qui se focalise sur la vie de son dernier né élevé par une autre famille (avec une autre mère sans doute aimante) à la suite de l’« incarcération » (c’en est effectivement une) de sa mère biologique qu’il n’aura jamais connue. C’est le cheminement vers la découverte des vraies raisons de cette situation qui fait l’objet de ce second volet du diptyque. Un second volet entièrement consacré à la révélation de la vérité, avec la découverte de sa vraie mère, par le biais de la relation de celle-ci à la parole, aux mots, et par-delà à la littérature, une relation très vite contrariée et pour ainsi dire définitivement mise sous le boisseau au cours de son existence. Au moment même où, au cours de la vie du fils celui-ci découvre son appétence, une fois pour toutes, de son amour pour les mots et la littérature, dont il a la révélation au moment même où il « découvre » sa mère, dont il prend pour ainsi dire le relais, un amour s’il s’y consacre – et il s’y est consacré – qui seul lui permet de survivre.

C’est donc d’une certaine manière d’une histoire d’amour dont il est question. Et Pauline Ribat qui a tout saisi nous la donne à voir dans ce qu’elle a de plus paradoxale. Soit d’abord un lieu clos, maison familiale et/ou hôpital psychiatrique c’est tout un (scénographie de Marta Pasquetti). D’une blancheur aveuglante au milieu de laquelle se débat, rage au cœur, la femme, admirable et désespérément touchante Luce Mouchel (il n’y a, il n’y aura aucune issue) qui trouve là un rôle qu’elle habite dans toute sa dimension, alors qu’au lointain défilent, du moins dans toute la première partie, « sa » partie, de discrètes images d’un ailleurs où il lui serait loisible d’enfin respirer (images de Véronique Caye). D’entrée, le ton est donné puisque la femme barbouille à l’encre noire sur le mur blanc, cet appel à l’aide, qui fut d’ailleurs celui de la réalité : « parlez-moi, parlez-moi… je crève ». L’admirable dans cette partie c’est la référence constante alors que les mots sont l’objet même du récit, à l’art plastique que soutient la création musicale de Guillaume Léglise… C’est toucher du doigt les relations fortes de l’auteur avec des artistes comme Pierre Soulage ou Rothko, ce qui donne à l’ensemble de la représentation une coloration (sans jeu de mots) particulière. En outre l’idée de faire assister au déroulement de cette longue séquence au fils (non moins admirable Nicolas Gonzales), muet, assis dans l’ombre, côté cour, est d’une belle et intrigante justesse. Avant qu’il n’entre vraiment en scène dans la seconde partie et prenne enfin la parole…

Le spectacle est d’une extrême richesse (trop peut-être ?) ce qui est plutôt paradoxal puisque le sujet mis au jour est celui de l’absence de la parole et des mots… C’est en tout cas une belle œuvre, au sens plasticien du terme que Pauline Ribat nous offre ici.

Photo : @ Vahid Amanpour