La folie de notre temps

Jean-Pierre Han

12 octobre 2026

in Critiques

La mélancolie des paquebots de Benoît Lambert. Mise en scène de l’auteur. Créé à la Comédie de Saint-Étienne (CDN) le 6 octobre. Jusqu’au 16 octobre à 20 heures. Puis Théâtre Dijon-Bourgogne (CDN) du 24 novembre au 2 décembre et du 5 au 13 décembre au Théâtre de la Tempête à Paris. Tél. : 04 77 25 14 14.

2©Sonia Barcet

En ces temps de grande bouillabaisse intellectuelle, l’intervention bien particulière de Benoît Lambert, dans la suite de spectacles très particuliers comme Ça ira quand même ou Que Faire ? (Le retour), est à marquer d’une pierre blanche. Comme si le metteur en scène qui est aussi auteur, ce que l’on aurait tendance à parfois oublier, entendait revenir aux affaires, à certaines affaires de son temps, et en ce sens il s’agit bien, avec cette Mélancolie des paquebots – un titre qui mériterait à tout le moins un mot d’explication (que l’auteur donne partiellement en précisant qu’il a été le piocher chez Flaubert !) – d’une intervention, esthétique, théâtrale, politique, enfin tout ce qui nous préoccupe. Une suite de séquences, pas toujours enchaînées les unes aux autres (il n’empêche, là aussi !), en toute liberté, pas vraiment un cadavre exquis, mais presque à y regarder de près. C’est un régal, une fête pour l’esprit certes dans son déploiement tous azimuts, reste tout de même que force est de constater que la première séquence donne le la de l’ensemble. Soit quatre olibrius venus à la queue leu leu, dans un décor bien parlant avec ses cartons (déménagement ou emménagement en cours ?) et surtout ses faux tableaux de maître comme les aime la bonne bourgeoisie (scénographie d’Antoine Franchet, vieux complice de Benoît Lambert) ; costumes noirs de circonstance, fleurs de deuil à la main, ils viennent présenter leurs condoléances… à qui ? puisque c’est apparemment leur ami ou une vieille connaissance qui joue le rôle du défunt et qu’il n’y a personne d’autre. Sauf que ledit défunt est bel et bien vivant et les accueille quasiment verre de vin à la main… Très drôle première séquence agrémentée de quelques gags clownesques, alors que plus sérieusement, à y regarder de près, c’est bel et bien la thématique de la mort qui est ainsi installée et imprègnera toute la représentation ; on pourra éventuellement signaler qu’elle annonce dans la foulée une autre thématique, celle de la religion avec « apparition » (du Pape) et de son petit personnel religieux en pleine contrition… Pour l’enchaînement avec les autres séquences, c’est forcément plus compliqué, Benoît Lambert ne s’étant pas fait faute de nous le faire savoir. En tout cas il tient parole, ce dont on ne peut que se réjouir tant les choses fonctionnent bien dans ce voyage discontinu (carrément une quête… en rond) mené par un quintette de premier ordre, Robert Angebaud en patriarche (avec la stature de Commandeur quelque peu déglinguée ; ce sera forcément lui qui sera intronisé pape !) et les quatre branquignols d’un sérieux de plomb dans leurs numéros de clowns très sérieux, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot et Emmanuel Vérité, tous à l’exception d’Antoine Besson compagnons de route de longues date de Benoît Lambert, de son univers et de ses folâtres (mais très sérieuses) pensées.

Un plaisir de voir Benoît Lambert et ses complices revenir vers ce type d’intervention, mélancolique ou pas, directement branché sur la folie de notre temps.

Photo : © Sonia Barcet