Un spectacle à la hauteur du roman
C’était notre terre, de Mathieu Belezi. Adaptation de l’auteur avec Célie Pauthe. Mise en scène de Célie Pauthe. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 6 au 10 octobre à 20 heures. Puis tournée à l’Équinoxe de Châteauroux le 3 novembre, la Comédie de Genève du 20 au 25 novembre, à Miramas les 1er et 3 décembre, à Niort le 10 décembre, etc. pour 2027. Tél. 01 43 90 11 11
C’était notre terre de Mathieu Belezi. Le Tripode rééd. 2026, 456 pages, 22 euros.

C’est une entreprise d’une belle et légitime ambition à laquelle s’est attaquée Célie Pauthe en décidant de faire théâtre du roman de Mathieu Belezi, C’était notre terre, premier volet d’une tétralogie parue tout au long d’une vingtaine d’années et consacrée à la colonisation de l’Algérie, dans une langue foisonnante d’une incroyable force rythmique, à la fois baroque et poétique qu’il lui aura fallu dompter et faire entrer dans un cadre dramatique. Ils se sont donc mis à deux, avec l’auteur pour faire de ce roman choral à six personnages une œuvre théâtrale. De ce point de vue, la réussite est totale et rend parfaitement compte de l’ambition de Mathieu Belezi de saisir au mieux la réalité coloniale puis du conflit à travers une fiction bien précise et de la guerre qui s’en est suivie. Entreprise d’autant plus délicate que dans le roman les six personnages (réduits à cinq dans le spectacle) qui le font vivre ne se parlent pas, mais prennent la parole alternativement les uns après les autres : comment établir des vrais-faux dialogues de théâtre, comment faire théâtre tout simplement, question qui renvoie bien sûr tout naturellement à Célie Pauthe et à son équipe ? Et la question dépasse, on s’en doute, le simple cadre des dialogues (qu’il aura donc fallu établir ou rétablir) au cœur de la scénographie (intelligemment pensée) par Aliénor Durand.
On ne manquera pas toutefois de noter que le roman de Mathieu Belezi, se joue d’une certaine tradition romanesque si tant est qu’il en existe une : pas de récit linéaire, mais, je l’ai dit, des prises de paroles les unes après les autres dans de longs monologues intérieurs truffés de pseudos dialogues. Et l’on comprend que la tentation est forte de les transformer en répliques de théâtre en faisant apparaître les personnages fantasmés… Une autre remarque que l’on pourra faire concernant ce roman, c’est le fait que l’auteur, dès le titre, souligne, par l’usage de l’imparfait, que tout ce qui est narré appartient au passé : « C’était notre terre » affirme-t-il dès le titre. Il n’y a pas de présent. Cette absence de présent imprime l’ensemble de la représentation. C’est une autre temporalité qui nous est offerte. Une temporalité passée. Tous les protagonistes sont morts, passés de l’autre côté du miroir ou des paravents comme chez Genet dans sa pièce du même titre qui parle aussi de la guerre d’Algérie. Tout le monde, français et algériens, colons et colonisés (futurs combattants du FLN), se retrouvent de l’autre côté du miroir (des paravents) : « Eh oui ! » disent-ils tous, soldats français et algériens : « Par exemple !/ Et on fait tant d’histoires ! »… Peu s’en faut que l’on en arrive à ce type de réplique chez Mathieu Belezi ! En attendant c’est bien toute l’histoire de la colonisation qui aura défilé au travers de l’histoire d’une famille de colons, les Saint-André dans leur domaine de Montaigne (on appréciera l’appellation), alors que dans le même temps c’est le monologue de la domestique algérienne Fatima qui semble servir de point nodal de l’ensemble. Tous dévident leur sac, ce qu’ils ont sur le cœur… Mais c’est bien une assemblée de fantômes, de spectres qui nous est montrée, les uns après les autres, parfois quand même ensemble, dans un cadre qui est celui d’une sorte de capharnaüm, objets entassés, meubles manipulés à vue par les comédiens en personne dans un espace-temps particulier.
À ce stade le travail de Célie Pauthe fait merveille ; elle aura trouvé le juste tempo, la juste manière de restituer l’ensemble de cette sorte de négatif de la saga de la famille des Saint-André dans une tonalité entre ombre et lumière alors que la création sonore et musicale d’Aline Loustalot, une fidèle du travail de la metteure en scène accompagne subtilement le tout.
La partition est assumée par un quintette d’acteurs qui se glissent dans la peau des personnages, Charlotte Clamens la mère en tête, toute de blanc vêtue comme toute bonne apparition de fantôme, Malika Khatir (Fatima la bonne), et les trois enfants, Mounir Margoum, Judith Morisseau et Sofia Teillet, tous saisis à plusieurs âges de leurs vies, pour ce qui est, sans en avoir forcément l’air, un véritable réquisitoire contre cette sale guerre, alors que l’algérien Kamel Khémir crayonne, survole et décale la tragédie, en principe en temps réel. Le tout est d’une belle intelligence ; lucidité sans faille sur une partie de la vie coloniale en Algérie et de l’embrasement qui s’en est forcément et justement suivi.
Photo : © Jean-Louis Fernandez
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