Grand oratorio pour petite affaire
Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada, traduction de Laurence Courtois. Mise en scène de Jean Bellorini. Jusqu’au 17 octobre à 19 h 30 du mardi au vendredi et samedi 10. Les autres samedi à 18 heures et dimanche à 15 h 30. Tél. : 04 78 03 30 00. billetterie@tnp-Villeurbanne.com

Ultime création de Jean Bellorini au TNP de Villeurbanne avant qu’il ne s’en aille dès le début de l’année prochaine prendre la direction du Théâtre de Carouge en Suisse, Une petite affaire d’après le roman Seul dans Berlin de l’allemand Hans Fallada forme avec son précédent spectacle réalisé à la Comédie-Française, L’ordre du jour d’après Éric Vuillard, un véritable diptyque. S’en rappeler, même si on n’a pas forcément pu voir L’ordre du jour créé au Vieux-Colombier à Paris, confère à cette Petite affaire une sorte de supplément d’âme, soit un éclairage élargi, approfondi, de la ligne de conduite de son créateur réalisée dans une vraie continuité (parfois contrastée sinon inversée).
Dans les deux cas de figure les projecteurs sont braqués sur une même période élargie de l’histoire de l’Allemagne, « grosso modo » celle vécue sous la menace et l’emprise du nazisme. Soit pour L’ordre du jour le prélude à la guerre de 1933 à 1938 puis la vie (si on ose dire) à Berlin entre 1940 et 1943. À travers les manigances de ceux de la « haute » (finance, diplomatie…) dans le premier cas de figure, puis la volonté de survie politique et morale de gens ordinaires, ceux de la « basse » classe dans le deuxième cas, prisonniers d’« une petite affaire », vraiment. « Une petite affaire » qui les mènera néanmoins à la mort.
Fidèle à sa ligne de conduite qui le pousse à parcourir les méandres du théâtre-récit, Bellorini opère à partir du matériau de romans, celui d’Eric Vuillard avec L’ordre du jour, et celui d’une infime (mais importante) partie de Seul à Berlin transformé en Petite affaire de l’allemand Hans Fallada – et en ce sens il fait aussi œuvre d’écriture ; il a lui-même adapté les deux textes pour la scène, passant d’ailleurs d’un axe français (Eric Vuillard) à un axe allemand Hans Fallada dont le roman intégral est traduit par Laurence Courtois, passant des 160 pages de L’ordre du jour au roman-fleuve de 700 pages du livre de Fallada dont il a extrait, à très juste titre, une très infime partie. Il y a donc dès l’abord et de manière forcément délibérée un double regard, une double articulation autour de ce « phénomène » fasciste qui nous renvoie d’une certaine manière à notre société contemporaine.
Je ne reviendrai pas sur la représentation de L’ordre du jour dont j’ai, à l’époque de sa création, déjà dit tout le bien que j’en pensais, sauf à souligner à quel point elle permet d’éclairer dans une sorte de contraste de traitement dramaturgique Une petite affaire. Tout se joue dans cette dernière création, effectivement entre le grand et le petit. Petites affaires certes, mais grandes et terrifiantes conséquences. Petites gens, un couple de gens « ordinaires » qui viennent d’apprendre la mort de leur fils unique, et entreprennent des petites actions pour dénoncer Hitler et le nazisme par voie de petits mots et cartes postales distribués ou déposés dans les halls d’immeubles, mais grandes conséquences avec leur arrestation, leur procès et leur condamnation à mort. Couple de comédiens (les deux personnages de la tragédie, Camille de La Guillonnière, Clara Meyer, face au grand accusateur Jacques Hadjaje qui les scrute d’abord depuis la salle, avant de descendre sur le plateau, un immense plateau à la fois grandiose et écrasant conçu et agencé par la scénographe Véronique Chazal.
C’est au cœur de cette scénographie et du déroulement des minutes du procès que l’art musical s’infiltre, comme toujours chez Bellorini, et finit par prendre possession de l’ensemble du plateau avec un quatuor de trombonistes qui joue et s’avance au final vers le public. Ce relais ou ce glissement des paroles aux notes de musique pour mettre un point final à la tragédie est particulièrement bien senti dans l’économie du spectacle dont les servants de scène sont étonnants de maîtrise et presque d’humilité avec leurs personnages qui doublent ceux de la réalité, car ces trois personnages du récit ont réellement existé et cela pose de manière aiguë et forcément de manière passionnante la question du vrai rôle la théâtralité.
Photo : © Christophe Raynaud de Lage
Dernières nouvelles