Les bonheurs des Zébrures de Limoges

Jean-Pierre Han

2 octobre 2026

in Critiques

Les Zébrures de Limoges. Festival de écritures et des créations théâtrales. Du 23 septembre au 3 octobre 2026.

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L’une des vertus premières des Zébrures de Limoges (Francophonies des écritures à la scène) est de nous faire découvrir session après session des nouvelles écritures et de nouveaux artistes de la scène de la planète francophone en déplaçant à chaque fois très habilement le curseur géographique afin de ne pas rester focalisé sur un seul et même secteur. On remarquera à ce propos qu’au fil des éditions de plus en plus de propositions s’appuient sur des regroupements et des co-réalisations entre différents pays, le Luxembourg, la Russie, le Pakistan, la France et la Côte d’Ivoire par exemple pour ce qui concerne l’un des beaux (et mérité) succès de la présente édition, L’Enfant-soldat née Musique de Zarina Khan mis en scène par Serge Wolfsperger qui marie sur le plateau, autour de la musique omniprésente, différentes langues, le malgache, le lingala, le kikongo, le swahili, et le français, avec des artistes issus de différentes communautés… Ces mélanges ou mariages sont, je l’ai dit, de plus en plus fréquents en raison bien évidemment des conditions de production, et permettent de pallier le manque de moyens qui se fait sentir, comme partout ailleurs… Ils permettent en tout cas, pour le simple spectateur non spécialisé de faire de réelles et intéressantes découvertes, même si les différentes programmations des Zébrures sont aussi l’occasion, à chaque fois, de retrouver d’anciennes et très appréciées connaissances.

En fait de découverte celle qui, au cours de mon bref séjour, aura saisi de plein fouet l’ensemble des spectateurs qui ont assisté à sa proposition, est sans conteste, Olivia Csiky Trnka, slovaque qui a vécu et s’est formée en Suisse… Artiste et comédienne qui œuvre par-delà les frontières géographiques certes mais surtout par-delà celles des genres (musical, cinématographique, dramaturgique et théâtral, etc.), elle est également autrice de talent que les jurys de différents prix (SACD, etc.) suivent désormais très attentivement. Elle vient de livrer (de créer) pour les Zébrures une sorte d’oratorio d’une beauté et d’une force inouïes, Une Vénus de 5743 ans. C’est là une œuvre, et j’emploie ici volontairement ce terme car il est bien difficile, voire impossible de séparer ce qui est de l’ordre de l’écriture (de la pièce) de ce qui de l’ordre de sa représentation, de sa mise en vie – et quelle vie ! – alors même qu’il est question d’une fin d’existence justement, celle d’une femme incarnée par une comédienne exceptionnelle que ceux qui ont eu la chance de la voir sur scène ont toujours appréciée à sa juste et immense valeur, Laurence Mayor, dont on se souvient encore, pour n’évoquer que ces seuls souvenirs, dans les traversées du langage de Valère Novarina, un auteur qu’elle apprécie tout particulièrement. L’osmose ici est telle entre l’écrivaine et son interprète que l’on pourrait presque croire qu’elles ont conçu le projet de cette Vénus ensemble. Une connivence, un accord nécessaires tant le sujet se révélait d’une extrême délicatesse : parler de l’approche de la disparition, du passage de la vie – et quelle vie encore dans ses derniers soubresauts où toute la gamme des sentiments y passe comme en accéléré – à la mort.

Sur le plateau nu du théâtre plongé dans l’obscurité, une sorte de statuaire plantée en son centre, avec une vieille femme allongée sur une sorte de canapé recouvert d’un drapé bleu soyeux, dans la position de la Maja nue de Goya, jambes immobilisées à tout jamais, alors que le reste du corps déborde encore de vie, tous les sentiments s’y déployant alternativement, drôles, sombres, vigoureux, provocateurs… Une mise à nu absolue – au sens propre comme au figuré –, c’est l’exact envers d’Oh les beaux jours de Beckett dont elle possède, dans un autre registre, paradoxalement, la même grandeur. Humaine, trop humaine Laurence Major. Elle est exceptionnelle dans un spectacle géré avec une réelle subtile intelligence par Olivia Csijy Trnka.

Une vraie réussite au cœur d’une programmation qui aura su distiller d’autres bonheurs de lecture (Porcelaines de la Québécoise Julie-Anne Ranger-Beauregard, dont on attend donc la réalisation scénique), et de spectacles (Killt – Les règles du jeu de Yann Verburgh présenté avec beaucoup d’habileté par Olivier Letellier) et Chemin forgeant de Bernard Gaëtan Lagier par Abdon Fortuné Koumbha qui unissent la Martinique et la république du Congo…

Photo : © Christophe Péan