Une vénéneuse douceur

Jean-Pierre Han

30 septembre 2026

in Critiques

Paradis plage (Une vie comme dans du miel) de Kenza Berrada. Mise en scène de l’autrice. Création au Théâtre national de Strasbourg le 22 septembre, jusqu’au 2 octobre. Reprise au T2 Gennevilliers (CDN) dans le cadre du Festival d’Automne, du 7 au 11 octobre. Tél. : 01 41 32 26 10

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À lire le titre du deuxième spectacle de Kenza Berrada, Paradis plage (une vie comme dans du miel), on pourrait aisément croire que nous allons nous retrouver devant une bluette sous le soleil du Maroc, le pays natal de l’artiste. Or, et tout l’art de Kenza Berrada réside dans sa capacité à retourner comme un gant ce qui serait de l’ordre d’une évidence et qui n’est, en fin de compte, qu’une apparence, ce qui nous renvoie vers une certaine théâtralité ! Si effectivement tout dans le spectacle dès son annonce – surtout dans sa parenthèse – semble nous promettre une certaine et tranquille douceur, il faut immédiatement préciser que cette douceur est singulièrement vénéneuse. Et sans doute faut-il regarder de plus près l’image proposée et tenter de déceler ce qui, au fil du spectacle, la transforme pour en faire un tableau plutôt noir et d’une terrible lucidité liée, on verra pourquoi, à une profonde blessure.

Dans ce jeu de renversement, à l’évidence Kenza Berrada possède et maîtrise un art consommé. « Une vie comme dans du miel », l’expression comme il y en a quelques-unes au royaume du Maroc qui s’y connaît plutôt bien dans ce type de maxime, Kenza Berrada nous en donne visuellement l’image. Nous sommes au cœur d’une famille, la sienne et/ou celle de son personnage convoqué sur le plateau, de la bonne bourgeoise fassie (de Fez) dont tout le monde au Maroc sait ce que cela signifie. Superbe et chaud décor avec ses sofas profond, ses épais tapis, ses tentures colorées signé Florian Sanson qui œuvre d’ordinaire pour le cinéma… Voilà pour l’installation et pour faire vite. Le miel peut se déverser…

« À quelques pas de l’eau et loin de l’agitation du monde, la réclame le stipule «  nous  (le très réel ”Paradis plage” près d’Agadir) avons façonné un havre de paix éco-responsable où chaque détail célèbre l’art de vivre local. Ici, le murmure des vagues berce vos journées, rythmées par les promesses de notre triptyque signature : le Surf, le Yoga et le Bien-être » !… Sauf qu’ici, Benti, la jeune femme de la « fiction » revenue au pays pour se marier et qu’interprète Kenza Berrada, va, dans son radical refus de revoir son frère aîné qui l’a régulièrement violée dix ans plus tôt alors qu’ils habitaient dans la même partie de la maison familiale, va jusqu’à lui interdire d’assister à la cérémonie. Elle dévoilera les raisons de ce refus devant ses parents réunis, alors que Dada, la très fidèle femme à tout faire de la maison comme il y en a presque toujours dans ce genre de famille, et en qui tout le monde fait confiance, Dada savait…

Le premier spectacle de Kenza Berrada, Boujloud (l’homme aux peaux) évoquait déjà une affaire d’inceste entre cousins. Il s’agissait d’un seul en scène dont elle assumait tous les personnages. Le spectre s’élargit cette fois-ci, puisque tous les principaux représentants de la famille sont ici présents. C’est à ce niveau que Paradis plage prend une ampleur nouvelle et permet à Kenza Berrada de tenir un rôle tout à fait essentiel puisque, rôdant tel un félin autour des scènes de l’action classique, les accompagnant ou les commentant corporellement elle leur confère une dimension toute particulière. Surtout elle a imaginé – et c’est là un coup de génie – de confier tous les rôles du spectacle aux membres du Kabareh Cheikhats de Casablanca.

Kabareh Cheikhats est un collectif d’hommes qui, au départ, voulaient devenir shekhat, c’est-à-dire des femmes interprétant des chansons et des danses folkloriques lors des mariages et autres cérémonies traditionnelles marocaines. Ces hommes se travestissent, avec perruques et fards très marqués, en femmes chantant des airs musicaux anciens de l’Aïta que l’on retrouve notamment à Fès. Autant dire que si ces Cheikhats trouvent à s’exprimer avec un vrai succès, cela ne va pas sans parfois de virulentes protestations.

Le fait de confier les rôles féminins à cinq Cheikaths, démontre chez Kenza Berrada outre la beauté qu’il engendre non seulement dans le mélange des genres mais simplement dans ce que cela implique au cœur de la société, pas seulement marocaine, un véritable bouleversement socio-culturel. Il y a là, chez elle, une intelligence qui se marie à merveille à un authentique sens artistique et théâtral. Alors que tout se joue – c’est l’enjeu de la représentation à tous les niveaux – dans la volonté de déchirer enfin le silence et le symbole de ces femmes qui délèguent leurs paroles, leurs voix et leurs pleurs à des « spécialistes », repris par les Cheikhats, dans une formidable mise en abyme admirablement orchestrée par Kenza Berrada au-delà de la déchirure de l’inceste.

Photo : © Manuel Schapira