Une extraordinaire solitude
Orso et moi de Géraldine Martineau. Théâtre de la Colline, jusqu’au 17 octobre à 20 heures, le mardi à 19 h, samedi à 17h30. Tél. : 01 44 62 52 52. www.colline.fr

C’est un spectacle étonnant qui se donne dans la petite salle de la Colline, doublement mené dans un registre très particulier par Géraldine Martineau, à la fois autrice du texte et interprète principale sinon unique de la représentation. Cela ne va pas sans un certain nombre de paradoxes, la première résidant dans le choix de la metteuse en scène cette fois-ci, Justine Heynemann, elle-même autrice par ailleurs, d’éliminer tous les autres et très épisodiques personnages (certes secondaires) de la pièce pour n’en faire que des sortes de fantômes ou des hallucinations, ombres parmi les ombres, ou émanation de l’imagination du personnage principal, la mère. C’est particulièrement vrai pour le père de l’enfant (le géniteur) représenté plus qu’interprété par un comédien (Ulysse Chaffin), musicien chargé par ailleurs d’accompagner Géraldine Martineau et toujours présent sur le plateau. Orso et moi met l’accent dès son titre sur la dualité mère-enfant, et cependant, au bout du compte on finira très vite par se rendre compte qu’il s’agit là d’une fausse dualité : cet Orso « représenté » par des chiffons pas même « réalistes » mène très vite au constat que ce qui nous est donné à voir et à sentir est une extraordinaire solitude. La jeune femme, la mère, est plus seule que jamais. Qu’est-ce vraiment que ces bouts de chiffons chargés de signifier le nourrisson et qui disparaîtront très vite, puisque l’enfant sera ensuite « saisi », fantasmé jusqu’à l’âge de cinq ans ? Qu’est-ce qui est de l’ordre de la « réalité » ? Vraie ou fantasmée ? D’ailleurs la mère, Géraldine Martineau assume bien vite les deux rôles, le sien et celui de son enfant… À partir de là toute la gamme des sentiments va être développée, avec finesse et talent, par Géraldine Martineau passant d’un « état » à un autre, habitant le bel espace entouré de voilages (ceux d’un voilier imaginaire ou ceux de la chambre de l’enfant) conçu par Marie Hervé. Bel exploit de comédienne…
La dextérité et la finesse avec lesquelles Géraldine Martineau développe son épopée intime (c’en est une), passant d’un état à un autre sans coup férir, mais où prédomine tout de même la question de la peur (celle de la vie) est tout à fait étonnante et nous entraîne dans une sorte de rythmique à deux temps, entre la rage de la vie et la sensation de la peur : « Je suis devenue mère dans la peur, la souffrance et la culpabilité » dit-elle clairement enchaînant sur une sorte de litanie : « J'aimerais pouvoir lui dire comme j'ai peur. / J'ai peur qu'il lui arrive encore quelque chose./ J'ai peur que ça soit de ma faute ce qui s'est passé. / J'ai peur d'être responsable de lui./ J'ai peur de ne pas avoir l'instinct maternel. /J'ai peur de ne pas être capable d'être sa Maman./ etc. » Tout cela, paradoxalement dans un registre qu’on pourrait qualifier de registre à mi-voix recouvrant toutes les variations internes. C’est juste et beau.
Photo : © Tuong-Vi Nguyen
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