La nouvelle vie des "Bonnes" de Genet
Les Bonnes de Jean Genet. Mise en scène de Carme Portaceli. Théâtre de l’Athénée, jusqu’au 25 octobre, à 20 h 30, sauf le dimanche à 15 heures. Tél. : 01 53 05 19 19.

Près de quatre-vingt ans séparent la création des Bonnes (couplé – c’est la tradition de l’époque – avec L’Apollon de Bellac de Giraudoux ! ) par Louis Jouvet ici même au Théâtre de l’Athénée où se donne aujourd’hui la mise en scène de Carme Portaceli avec la troupe de la Comédie-Française. Autant dire que c’est une vraie révolution à laquelle nous sommes conviés à assister. Une révolution qui après tout n’est jamais que celle de notre société. Entre-temps d’ailleurs, en 2001, toujours au même théâtre de l’Athénée, Alfredo Arias avait déjà opéré un sacré bouleversement sur la vision de la pièce, sa première, de Jean Genet.
Autre temps, autre réception : à celle glaciale sinon hostile de la création (dit-on) a répondu à la première d’aujourd’hui un accueil plutôt enthousiaste. Il y a de quoi, alors même que Carme Portaceli et ses trois complices, Anna Cervinka, Élissa Alloula et Edith Proust, semblent prendre la pièce de Genet à rebrousse-poil pour finalement lui faire dire – lui faire rendre gorge – ce qu’il y a de plus profondément enfoui en elle, mais dans une esthétique et une interprétation ravageuses qui font fi des indications mêmes de l’auteur, lequel n’avait pas manqué quelque temps après la création de sa pièce de lui joindre un « Comment jouer les Bonnes » qui s’ajoute aux nombreuses et très précises didascalies, notamment en ce qui concerne le décor…
Car nous ne sommes plus comme le demandait l’auteur dans la chambre de Madame (Anna Cervinka) aux meubles Louis XV, mais bel et bien dans une salle de bains moderne avec douche, baignoire et toilette !… le tout dans la plus pure des modernités… Quant à l’entame du spectacle, son « installation », elle est tonitruante et d’une rare violence, à en trembler. À quoi allons-nous donc assister ? « Le jeu théâtral des deux actrices figurant les deux bonnes doit être furtif », etc. tenait à préciser Genet ! Et pourtant… et c’est peut-être là où réside le génie et l’intelligence de ce spectacle grâce notamment à son interprétation. À suivre ce qui, malgré tout, malgré le fracas des répliques et du jeu, quelque chose se met réellement en place, et c’est bien, au bout du compte, les subtilités de l’écriture de Genet, dans ses différents niveaux – et même si ce n’est pas la question du jeu dans le jeu qui est ici primordiale –. Ces subtilités apparaissent soudainement et font admirablement passer l’interprétation d’Élissa Alloula (Solange) et d’Édith Proust (Claire), les deux sœurs de ce huis clos. Nous sommes bel et bien chez Genet et dans sa première pièce… L’apparition d’Anna Cervinka, dans la figure plus simple, encore que toujours subtile, car apparemment plus unilatérale de Madame est tout aussi admirable et apporte de l’eau au moulin de l’ensemble. La direction d’actrices de Carme Portaceli est sans aucun doute pour beaucoup dans ce qui se développe sur le plateau jusqu’à l’extinction finale ; elle trouve le juste rythme de l’ensemble n’hésitant pas à se servir des techniques d’aujourd’hui avec la vidéo (très discrète), le son, (Jordi Collet) et la chorégraphie (Ferran Carvajal) pour affermir son propos sans en abuser, et jusqu’à l’issue mettant au jour les mécanismes de cette sorte de machine infernale, pour emprunter l’expression de Cocteau qui ne se fit pas faute de souligner son rôle dans l’écriture de la pièce de Jean Genet et de sa création par Louis Jouvet…
Photo : © Agathe Poupenay, collection Comédie-Française.
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