Cauchemar climatisé
Josef K. d’après le Procès de Franz Kafka. Adaptation et mise en scène de Clément Poirée. Théâtre de la Tempête, jusqu’au 18 octobre à 20 heures, dimanche à 16 heures. Tél. : 01 43 28 36 36. www-la-tempete.fr
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Parmi les auteurs dramatiques qui saison après saison, crise ou pas crise, reviennent sur le devant de la scène, vient se mêler aux dramaturges comme Shakespeare ou Tchekhov, le nom de Kafka qui, s’il s’est beaucoup intéressé au théâtre, n’a jamais écrit qu’un court acte pour la scène, Le gardien du tombeau. En quoi l’auteur pragois, son immense talent d’écrivain mis à part, inspire-t-il autant les gens de théâtre ? Bernard Sobel il y a encore peu, Mathieu Marie, Bernard Bloch et aujourd’hui Clément Poirée y sont venus et y viennent allègrement. Question de thématiques développées dans l’œuvre de l’auteur du Procès ? Sans aucun doute, mais encore… et l’on songe au plus jeune Simon Falguières qui a baptisé sa compagnie le K. et ne se cache certainement pas de quel K. il s’agit comme on le verra lors de sa toute prochaine création, Le livre de K.
Il faut dire aussi que le legs littéraire de Kafka (qui n’a pas été respecté par son ami Max Brod) autorise voire pousse tous ses admirateurs à aller y voir de plus près et à proposer en toute légitimité sa propre lecture, sa propre vision de son œuvre. À prendre ainsi le seul Procès dont il est question ici, on précisera que son premier traducteur en français en 1933, Alexandre Vialatte, s’est sagement conformé au travail qu’avait fait Max Brod, remettant dans un certain ordre, sinon un ordre certain le déroulé que n’avait pas forcément voulu l’auteur dont le roman était resté inachevé ! Tout autorise désormais de remettre éventuellement cet ordre en question et ouvrir grands les portes pour un nouvel agencement de l’ouvrage, y rajouter d’autres textes, etc., ce dont Clément Poirée ne se fait pas prier et en profite très largement. Le metteur en scène-adaptateur est allé piocher dans d’autres textes de Kafka, notamment dans son Journal, rebaptisant au passage et en toute justesse le Procès en Josef K. et allant même jusqu’à solliciter le russe Daniil Harms…
En cela, Clément Poirée – on lui en saura gré – rend hommage à celui qui l’a précédé à la direction du théâtre de la Tempête, Philippe Adrien où il présenta en 1984 une superbe et mémorable adaptation d’un chapitre d’Amerika de Kafka, Une visite, avant de récidiver trois ans plus tard avec Rêves (ceux de l’auteur pragois) créé au Théâtre des quartiers d’Ivry avant d’être repris à la Tempête… Clément Poirée met donc ses pas dans ceux de son maître et se tourne également vers les rêves (ou les cauchemars – d’ailleurs l’arrestation et le procès de Josef K. en est bien un !). Tout dans la scénographie mobile d’Erwann Creff, dans les effets sonores de Stéphanie Gibert… le jeu tout en rupture des comédiens – ils sont pas moins de huit sur le plateau (Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Matthieu Marie, Riccardo Pedri, Lauren Pineau-Orcier, Nanténé Traoré, Aymeric Trionfo et Julien Villa) qui brouillent les cartes de la raison, tout contribue à nous faire perdre les repères et à apporter une vision finalement noire de l’ensemble que l’apport d’autres disciplines, chorégraphique ou circassienne, voire quasiment clownesque par exemple ne viennent pas vraiment illuminer. De séquence en séquence, ce que Clément Poirée nomme les pièces d’un puzzle, tout se déroule dans une sorte de sinistre comédie, dans « le décor unique d’un bizarre vaudeville » comme le dit un des traducteurs récent du roman, Jean-Pierre Lefebvre, sauf qu’ici, je le répète, le décor ne cesse de se métamorphoser et que ledit vaudeville est noir et grinçant. Tant même qu’une sorte d’uniformité se met en place que vient rompre avec force et même violence – celle de la douleur – les séquences avec le père de Josef K. magnifiquement porté par Mathieu Marie. On pense alors bien évidemment à la fameuse Lettre au père de l’auteur…
Parlant de Kafka, Brecht écrivait que « tout chez lui avait l’air d’un cauchemar, présentait la confusion et l’inconsistance d’un cauchemar ». Clément Poirée s’en tient à la confusion et à l’inconstance du cauchemar.
Photo : © Fanchon Bilbille
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