Une question d'héritage

Jean-Pierre Han

13 août 2026

in Critiques

Hériter des brumes. La folle histoire du Théâtre du Peuple, d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi. Mise en scène de Julie Delille. Théâtre du Peuple de Bussang, jusqu’au 28 Août les mercredi, jeudi, samedi et dimanche à 11 heures. Tél. : 03 29 61 50 48

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Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple avait été créé l’année dernière, en plein air, et j’avais écrit pour l’occasion, en soulignant sa réussite, qu’il s’agissait là d’« un vrai théâtre de tréteaux correspondant en tous points à l’esprit du lieu ». Il s’agissait alors de narrer cette histoire née il y a aujourd’hui 130 ans. Julie Delille, la maîtresse d’œuvre du Théâtre du Peuple, a eu l’excellente idée de vouloir reprendre ce spectacle constitué de six épisodes, tout en mettant de côté (pour cette fois-ci ?) les œuvres écrites – elles sont nombreuses – de l’inventeur du lieu, pour présenter cette vraie-fausse reprise à l’intérieur du mythique théâtre en bois qui constitue en quelque sorte la maison-mère de l’ensemble du site. Excellente idée que d’en revenir à l’histoire (au passé), surtout à vrai dire pour évoquer l’avenir : c’est tout l’enjeu de la représentation. Le tout bien sûr dans une configuration de formidable et légitime mise en abyme…

Passage du dehors au dedans, une sacrée gageure, sauf qu’à y regarder de près Julie Delille jongle avec l’espace, tout comme avec le spectacle-feuilleton elle jongle avec le temps. En d’autres termes elle retravaille, bouleverse même le dedans de la maison théâtrale. Le plateau est bien là, ça va de soi, mais la metteure en scène en ouvre les portes qui donnent sur la nature dès le départ, les refermera puis les rouvrira par la suite, dans un subtil et très élaboré jeu : nature et lieu théâtral ne font plus qu’un. Ce faisant – elle en est bien consciente – elle bouleverse le rituel quelque peu immuable et pratiquement écrit dans le cahier des charges que doivent respecter les occupants du théâtre, concernant notamment l’ouverture des portes en fin de spectacle. Un souffle d’air bienvenu envahit la salle (autre rituel bouleversé, celui des horaires et de la durée du spectacle…). Mais ce n’est pas tout, le frontière entre la scène et la salle est pour ainsi dire mise entre parenthèses, les comédiens ne cessent de parcourir la salle, en son centre ou sur les côtés où ils jouent même. Pas une circulation comme on a coutume d’en voir régulièrement dans beaucoup de spectacles, mais là aussi les comédiens apprivoisent ce nouvel espace, et ce n’est certainement pas un hasard si au moment de saluer ils le feront au centre de la salle.

Ouverture spatiale donc, et ouverture temporelle. Espace, comme toujours géré au plan de la scénographie par Julie Delille elle-même avec sa sœur Clémence et Elise Vilatte, temporalité qui est celle du parcours de Maurice Pottecher (avec Camille sa femme), ça va de soi, puisqu’il s’agit de retracer leur parcours (une « folle histoire » donc) intimement lié à celle du Théâtre du Peuple, un parcours parsemé de réflexions bien senties et nécessaires, sur les questions du théâtre populaire. Des questions totalement abâtardies et déviées de leur sens aujourd’hui, utilisées à tort et à travers par de faux « héritiers ». « Hériter », et ce n’est pas là un hasard, est bien le premier terme du titre du spectacle co-écrit par Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi ; c’est bien cette question qui parcourt l’ensemble de la représentation qui, pour ainsi dire ne se termine pas, mais ouvre directement sur l’avenir : de ce point de vue la dernière séquence rompt avec ce que l’on a pu voir jusqu’alors et rejoint tous les travaux que Julie Delille et ses camarades réalisent en dehors de cette « folle histoire ». C’est bien sa marque qui, au bout de six heures de représentations décomposés en trois temps, qui est ainsi imprimée et ne demande qu’à s’exprimer avec encore plus de force. C’est là une belle et capitale amorce qui se cherche encore. En cela elle est essentielle.

Julie Delille, en fait, conjugue les temps, organise une autre temporalité. Le spectacle suit le mouvement avec ses temps forts et ses temps de « latence » apparemment plus faibles, comme en musique on parlerait de tempi avec différentes thématiques qui s’entrecroisent, et quelques « rajouts » concernant la condition féminine et celle en particulier de Camille Claudel. Aux acteurs, professionnels (Raphaëlle de la Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre) et amateurs (Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et Benjamin Pourchet), tous parfaits dans leurs différents rôles, d’impulser puis de suivre les différents mouvements, en parfaite cohérence et homogénéité, que les représentations de l’année dernière leur ont permis d’acquérir et d’aguerrir, avec comme toujours quelques figurants du cru…

Photo : © Fabrice Robin