AVIGNON IN : Cérémonie d'adieu
Uma Luz Cordial (3e chapitre de la Trilogie Cadela Força) de Carolina Bianchi. Représenté du 4 au 7 juillet à 17 h et 22 h. Repris avec la Trilogie Cadela Força les 12 et 13 juillet à 14 heures. Opéra Grand Avignon. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

D’avoir pu voir Uma luz cordial de Carolina Bianchi et de son collectif Cara de Cavalo, le lendemain même de la première du spectacle, Maldoror, conçu et présenté par Julien Gosselin, est une véritable aubaine qui ne doit bien sûr rien au hasard. Les liens entre les deux spectacles (sinon entre leurs deux créateurs) sont d’une belle évidence. À partir de là on peut aisément affirmer que ce dernier opus de Carolina Bianchi et du collectif Cara de Cavalo est à certains égards l’exact contraire, ou le contrepoint, de celle de Julien Gosselin. Si ces artistes œuvrent ouvertement sur le même chemin thématique, celui de l’indéfectible lien entre la littérature et le mal, il apparaît non moins évident qu’ils ont une manière personnelle bien à eux de traiter du sujet.
Sans doute d’ailleurs convient-il de rappeler cette donnée essentielle, à savoir qu’Uma luz cordial est le troisième volet de la Trilogie de la Cadela Força dont le premier chapitre avait fait sensation ici même au Festival d’Avignon en 2023. Une authentique et forte découverte, même si elle fut parfois controversée, intitulée A Noiva e o Boa Noite Cinderela poursuivie la saison passée avec Brotherhood notamment présentée à la Grande halle de la Villette, Carolina Bianchi ayant cette fois-ci le statut d’une artiste reconnue. Retour à Avignon donc, ce qui est un juste retour des choses pour clore la trilogie. Ce nouveau statut induit sans doute esthétiquement certaines lignes de force. D’où aussi sans doute le trouble et les interrogations qu’a bien dû se poser l’intéressée : comment clore ce cycle ? Le festival a eu l’heureuse idée de reprendre l’intégrale de la trilogie après avoir créé le troisième chapitre, Um Luz Cordial. Le trouble, rapidement évacué, posé par l’interrogation de la clôture, confère au spectacle une sorte de tremblement, un regain d’étonnante humanité. Avant que Carolina Bianchi ne se reprenne et y aille franco dans la thématique choisie, celle de littérature et du mal, en imposant certaines figures qu’elle ne se fait pas faute d’annoncer : celles de la poétesse et dramaturge brésilienne Hilda Hilst et de son livre faisant partie de son cycle obscène, Le Carnet rose de Lori Lamby, et d’Emily Dickinson notamment. Comme à son habitude Carolina Bianchi annonce la couleur, se met elle-même en scène, met au jour ce pour quoi elle œuvre, liant la violence de l’acte d’écrire à la sexualité (la sienne propre ici). À ce stade, et dès l’abord, voilà qui la sépare du travail de Julien Gosselin qui préfère œuvrer à l’abri de son dispositif – son théâtre est un théâtre de dispositifs –. D’ailleurs l’un(e) y est (sur scène), l’autre pas. L’un se réfugie derrière l’œuvre choisie – des romans essentiellement –, l’autre pas. L’une se met en jeu, l’autre pas. Se mettre en jeu c’est aussi commettre l’acte d’écriture jusqu’à, éventuellement l’obscénité. Rien d’étonnant si les deux trajectoires, de Gosselin et de Bianchi, se croisent. D’ailleurs cette dernière n’hésite pas à citer à plusieurs reprises Roberto Bolaño, tout comme elle n’hésite pas à établir une sorte de généalogie de la thématique, revenant bien évidemment aussi à Artaud (et on en passe beaucoup). Reste que tout la différence réside dans le fait que Carolina Bianchi est écrivaine, ce que bien sûr Julien Gosselin n’est pas, se contentant d’« adapter » des romans qu’il apprécie. Entre les deux artistes, le type d’écriture n’est pas le même. Ce qui n’empêche pas l’autrice-metteuse en scène d’être dans la même rigueur et tenue que chez le metteur en scène-adaptateur. On pourra à ce niveau presque regretter son absolue maîtrise de tous les éléments au détriment parfois d’une libre respiration et inspiration. Mais ce troisième volet de la trilogie se voulait comme une ultime et forcément sombre cérémonie d’adieu. Voilà qui est fait.
Photo : © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon
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