AVIGNON IN : un "autre" type de théâtre

Jean-Pierre Han

7 juillet 2026

in Critiques

Maldoror d’après Roberto Bolaño. Adaptation et mise en scène de Julien Gosselin. Jusqu’au 12 juillet à 22 heures dans la cour d’honneur du palais des Papes. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

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Voici donc annoncé à grands renforts de trompettes, celle de Maurice Jarre sans doute, le grand spectacle d’ouverture du Festival dans la cour d’honneur du palais des Papes dont a dû rêver Julien Gosselin, avec son spectacle au titre sulfureux, celui de Maldoror écrit en gros dans tous les documents concernant la représentation, en tout cas en plus gros que celui de l’auteur dont il est réellement question dans le spectacle ! En l’occurrence il y a un peu tromperie sur la marchandise, puisque de Maldoror, pas beaucoup plus que de son créateur Lautréamont, il ne sera vraiment question dans le spectacle de 5 heures et plus donné sur le plateau encombré par des écrans de cinéma (mais de cela il fallait bien s’y attendre avec Gosselin), qui cachent le bâtiment principal de la cour d’honneur.

On se souvient du peu convaincant 2666 (de son adaptation tronquée) que le metteur en scène avait donné il y a dix ans sur près de 11 heures trente de temps, nous revoici aujourd’hui avec l’auteur du (des) roman(s), le chilien Roberto Bolaño. On ne saurait – loin de là – reprocher à Julien Gosselin d’y revenir tant effectivement Bolaño est un écrivain majeur encore trop peu connu par rapport à l’importance de son œuvre, et pas seulement dans la sphère sud-américaine. Julien Gosselin, lui, l’a bien sûr lu et relu, étudié sa très prolifique production, c’est là bien sûr une certitude, au point de construire tout son spectacle autour de la personnalité de l’auteur, d’ailleurs représenté physiquement à l’identique de l’original.

Il eût été plus juste d’intituler son spectacle, en tout cas en ne mettant pas en gros le nom de « Maldoror », même si un petit texte projeté sur écran nous cite Lautréamont en début de spectacle et qu’il est question de lui dans le monologue toujours cité par Bolaño vers la fin du spectacle. Ce sera bien tout. Certes on aura bien compris que c’est le Mal dans la littérature (pour être restrictif) comme annoncé qui est censé faire le lien entre Maldoror, Bolaño, et au-delà. Roberto Bolaño est d’ailleurs bien présent sur scène, je l’ai dit, quant au texte il est pour très grande partie tiré du bref, mais très dense, roman Étoile distante dans lequel Gosselin, puisque c’est lui qui signe l’adaptation, adjoint d’autres courts textes comme celui concernant le rat policier, une nouvelle dans laquelle Bolaño se réfère à un texte de Kafka… Pour le reste cela débute avec la citation de La Littérature nazie en Amérique, ce qui d’emblée donne le la du registre dans lequel Bolaño entend situer son écriture, et ce qu’il décrit. C’est-à-dire celui de la dictature (les dictatures) chilienne et sud-américaine des années 1970, point de départ de sa réflexion sur la question du mal dans la littérature qui excède largement la sphère géographique et temporelle de départ.

On remarquera au passage que cette question – ce n’est bien sûr pas un hasard – forme la matière même du spectacle – le troisième volet de sa trilogie Cadela Força, Uma Luz Cordial – de Carolina Bianchi. Sauf que l’artiste brésilienne est l’autrice de son spectacle, ce qui n’est pas le cas de Julien Gosselin, « simple » et unique adaptateur des paroles de Bolaño. Cette différence d’« auteur » et d’écriture donc est fondamentale, on y reviendra. L’une est auteur (autrice), l’autre pas… Reste alors le traitement opéré par Gosselin où on le retrouve bien sûr tout entier dans un geste de metteur en scène qui se radicalise de spectacle en spectacle et atteint un paroxysme sans faille. Le tout au son d’une « musique » incessante chargée on suppose d’accompagner, voire de souligner, de surligner, les paroles des interprètes éructées de manière tout aussi radicales. Refus de temps de respiration, on est au vrai sens du terme, embarqué et rêvons des vertus du silence qui peuvent être tout aussi efficaces et terrifiant qu’une musique en perpétuelle tension. Déploiement scénographique un rien subtil pour le dire poliment. Disparition quasi physique des comédiens au profit de leur image filmée (parties 2 et 3). On le regrettera d’autant plus qu’ils s’acquittent au mieux de leur tâche (ils forment une authentique et talentueuse équipe), alors que l’on se demande s’ils jouent « théâtre » ou « cinéma » ce qui a priori ne devrait pas être techniquement tout à fait la même chose…, le tout dans une atmosphère embrumée durant notamment toute la première partie… Le théâtre selon Julien Gosselin est un théâtre de dispositif, avec autant sinon plus de techniciens que d’interprètes (voir le salut final !). On peut aisément ne pas se satisfaire de cette balance qui pose problème mais qui est assez emblématique de ce vers quoi se dirige le « théâtre » de Gosselin qui est, à n’en pas douter, d’un autre type et dont on n’a pas encore trouvé la dénomination.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon