Rêverie poético-politique

Jean-Pierre Han

5 juin 2026

in Critiques

L’avenir des reflets de Lazare. Mise en scène de l’auteur. Théâtre de la Colline jusqu’au 20 juin à 19 h 30, puis tournée à partir de 2027. Tél. : 01 42 62 52 52.

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Lazare est un authentique poète de la scène (mais pas que). Toute son œuvre l’atteste. En poète il nous livre sa très personnelle vision ou son ressenti de la Révolution française. Pas un long pensum historique comme on n’a pas manqué d’en subir puisque le « sujet », si on ose dire, a déjà beaucoup travaillé hommes et femmes de théâtre tout au long de notre histoire du théâtre et sans qu’il soit besoin de remonter aux inégalables 1789 et 1793 d’Ariane Mnouchkine vieux d’il y a plus d’un demi-siècle (!), ou plus près de nous de la commémoration en grandes pompes clinquantes du bi-centenaire de la Révolution française en 1989…

On l’aura compris Lazare fonctionne (comme toujours a-t-on envie d’ajouter) en dehors de tout chemin balisé, même s’il semble apparemment avoir changé de registre d’écriture. Il n’est d’ailleurs qu’à reprendre le titre de son spectacle pour s’en persuader, il est parfaitement clair sur ses intentions : L’Avenir des reflets. Tout est dit : c’est bien de l’avenir dont il est question, celui vers lequel la Révolution française voulait diriger ses pas, autrement dit de notre aujourd’hui. Maints combats que nous menons de nos jours dans nos sociétés bien corsetées sont déjà en germe ou en rêve lors de la Révolution, et Lazare ne se fait pas faute de les mettre en exergue et de les surligner au passage, dans son texte. Ce jeu d’hier à aujourd’hui est la matière même de son propos.

C’est bien cela qu’il jette sur le plateau avec l’aide de ses huit formidables comédiens – Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Marion Malenfant, Pierre Thionois et Gabriel Tur emmenés par l’impeccable Denis Lavant – qui endossent les rôles d’une multitude de personnages, une trentaine… Jeter étant le terme adéquat car c’est bien une série de séquences tous azimuts et n’ayant pas forcément de rapport les unes avec les autres qui nous sont jetés au visage. Cela part dans tous les sens dans des registres d’écriture et de jeu différents les uns des autres ; séquences autonomes, éclats de récits loin de toute vaine reconstitution. Nous sommes ailleurs dans des sortes de rêveries qui font néanmoins ressortir deux figures, celle d’Olympe de Gouges et celle de Marat. En ce sens si ce spectacle de Lazare semble se situer aux antipodes de ce qu’il a pu nous offrir jusqu’à présent, il n’en est en réalité pas si loin que cela. Néanmoins dans ce spectacle déjà resserré par rapport aux toutes premières représentations, certains effets négatifs surgissent de ce prolifique émiettement, la qualité des séquences n’étant pas de la même teneur, et la liberté de ton (sa rêverie ?) de Lazare se payant au prix fort, ce que l’on pourra regretter au vu des formidables atouts dont il disposait avec ses comédiens et avec, notamment, la qualité du travail musical effectué sur scène (avec Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa).

Premier volet d’une série de trois spectacles, L’Avenir des reflets, trace avec force les chemins d’une rêverie poético-politique avec tous ses aléas.

Photo : © Felice d’Agostino