Le Printemps des comédiens tel qu'en lui-même ?
Europa d’après Wajdi Mouawad. Mi se en scène de Krysztof Warlikowski. Tournée à l’étranger (Suisse, Pologne, Autriche), et en France (TNS, Théâtre de la Colline…) à partir d’août 2016.
Tragédie/démocratie de Lara Marcou et Marc Vittecoq.. Mise en scène des auteurs. Tournée à partir du 13 novembre à Saint-Céré, puis au Théâtre de Vanves, à Ganges, Le Creusot et au Théâtre Silvia Monfort à Paris.

La manifestation jadis créée par Daniel Bedos en 1987, reprise en mains par Jean Varéla en 2011 qui en a fait l’un des plus grands festivals de notre hexagone et au-delà, jusqu’à ce jour, fête cette année – curieuse et douloureuse coïncidence – ses quarante ans d’existence… en toute discrétion. Inutile bien sûr de remuer le couteau dans la plaie concernant les raisons du « retrait » de Varéla. Pour l’heure c’est sous la houlette d’Éric Bart qui assure cette année la continuité du Printemps – ce qui relève d’une parfaite logique puisqu’il fut le principal collaborateur de Varéla – jusqu’à la nomination du prochain (ou de la prochaine) directeur dont les postulants sont bien évidemment venus faire un petit tour cette année au Domaine d’O, histoire de prendre la température d’une manifestation qu’ils ne connaissent pas forcément ; ce ballet n’a rien là de bien original.
Point de grande manifestation-anniversaire donc, mais retour à une durée du festival de trois semaines, réduite à deux la saison passée. Avec comme toujours une programmation riche et forte d’une vingtaine de propositions dont le simple énoncé éveille l’intérêt : Angelica Liddell sur la mort de Mishima, Emma Dante, Marina Otéro, Georges Lavaudant avec Roberto Bolano… sans oublier l’hommage à Novarina… et sans préjuger d’authentiques découvertes comme cela aura été le cas avec Tragédie/Démocratie du groupe O de Lara Marcou et Marc Vittecoq, une compagnie qui a déménagé dans la région après avoir été créée en Normandie il y a dix ans… Car le Printemps a toujours voulu mixer une programmation internationale à la nationale et même à la régionale, un véritable jeu d’équilibre…
Authentique continuité en tout cas avec cette programmation ouverte avec grandeur et fracas (celui de notre monde ?) avec le spectacle très haut de gamme composé d’un duo prestigieux formé par le libano-québécois Wajdi Mouawad et le polonais Krzysztof Warlikowski, le premier intervenant en personne dans une sorte de prologue qui reprend une partie de sa leçon inaugurale au Collège de France prononcée en février 2025, le second adaptant et mettant en scène son texte simplement intitulé Europa, d’après le Serment d’Europe. Ses interventions au Collège de France s’étant déroulées sous l’intitulé de « L’invention de l’Europe par les langues. » Il s’agit bien de cela dans sa proposition théâtrale complexe – mais comme le sont toujours ses « fictions » – et que Warlikowksi va dérouler, sachant, comme le stipule ce dernier, que les deux artistes se connaissent et ont déjà travaillé ensemble sur plusieurs spectacles. Avec ici ce point d’ancrage voulant que Wajdi Mouawad ait écrit et créé son Serment d’Europe pour le Théâtre antique d’Épidaure le 1er août 2025, ce qui d’emblée ne peut que nous renvoyer au tragique grec et à l’univers des mythes. De Mouawad à Warlikowski la passation-adaptation pour l’heure est radicale, avant sans doute que l’auteur-metteur en scène qui vient d’achever son mandat au Théâtre de la Colline ne reprenne à nouveau son texte qu’il remettra lui-même en scène. Ce jeu d’une mise en scène à l’autre sera sans nul doute passionnant à étudier et à comparer (je n’ai pas vu la représentation à Epidaure avec Juliette Binoche…) d’un type de radicalité à l’autre : celui proposé par le metteur en scène polonais dans le décor – une salle de classe – dont le côté cour est bordé par une cloison grillagée eqt transparente formant un couloir tenant lieu d’espace d’attente – une sorte de no man’s land – avant l’entrée dans la salle de classe où a été perpétré un massacre en 1952 sous les yeux d’Europa enfant, n’étant pas le moins passionnant. Europa interprétée par un acteur et désormais âgée essaye de se soustraire à la demande d’une représentante de l’ONU qui tente de la faire témoigner sur le massacre auquel elle a assisté. Mais Europa, mère de trois filles qu’elle a abandonnées et présentes sur scène s’y refuse. Et Wajdi Mouawad relayé par Warlikowski de remonter dans les méandres de la conscience traumatisée d’Europa où l’on retrouve ce que l’auteur développe depuis toujours dans son œuvre. Et sans doute serait-il bon, pour trouver une porte d’entrée à cette « énigme » dramatique, de se référer non pas seulement aux autres pièces de l’auteur, mais à son roman Anima paru en 2012 qui l’a « obsédé » une dizaine d’années durant. De la violence de la pensée et de l’univers de ce texte à celle plus intériorisée mais tout aussi prégnante d’Europa il n’y a qu’un pas que la mise en scène de Warlikowski radicalise encore plus, à sa manière, toute de maîtrise, au couteau, dans une approche parfois quasiment chorégraphique entre réalité et cauchemar. Voilà, pour l’heure, et sans préjuger de l’avenir, ce qu’il en est de l'Europe…
On en reste longtemps saisi, et l’on a bien du mal à redescendre sur terre avec la suite de la programmation, formulation à prendre au pied de la lettre puisque le spectacle suivant (vu le lendemain), Et tout est rentré dans le désordre de Julie Benegmos et Marion Coutarel (dont on avait apprécié le travail dans son Ismène de Carole Fréchette ici même au Printemps des comédiens, en 2023), est un spectacle se passant dans le milieu funéraire, et tout d’abord dans une boutique de pompes funèbres, avant de s’enliser dans le vrai sens du terme dans les profondeurs d’un propos (quel texte-entretien à deux voix !) sans intérêt. Un intérêt que malheureusement le spectacle suivant, pourtant signé Marion Aubert, pour l’écriture, Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan pour le jeu, ne relève guère. Rien de plus glaçant qu’un spectacle destiné à faire rire et qui finit par provoquer l’ennui au fil des répliques.

C’est le jour suivant que l’une des vocations premières du Printemps aura pu se révéler dans toute son ampleur, avec le spectacle d’une compagnie établie en Occitanie qui plonge le festival dans son authentique dimension politique. Tragédie/Démocratie de Lara Marcou et Marc Vittecoq que j’ai cité un peu plus haut nous ramène thématiquement à Europa et s’interroge sur la question de la démocratie. Pour ce faire le duo de créateurs s’en retourne au Ve siècle avant notre ère aux fondements de la démocratie athénienne, une démocratie qui nous ferait presque rêver à condition de ne pas y regarder de trop près. En effet comme le précisent Lara Marcou et Marc Vittecoq qui entendent passer d’une sorte de légende « dorée » à la réalité historique, à Athènes « tout le monde était invité à prendre part aux décisions de la cité.
Tout le monde. Sauf les femmes, les enfants, les étrangers et les esclaves »…
Sans doute n’est-ce pas tout à fait un hasard non plus si aujourd’hui même nos scènes regorgent de spectacles faisant plus ou moins référence aux tragiques grecs (on en annonce quelques-uns encore pour la prochaine saison) ; nous sommes en période pré-électorale... Lara Marcou et Marc Vittecoq lient bien sûr comme en témoigne le titre de leur spectacle la tragédie et la démocratie et l’on voit même Sophocle répétant son Électre alors que les athéniens débattent sur une éventuelle expédition guerrière en Sicile.
Il y a dans ce spectacle une réelle intelligence politique et… théâtrale. Non seulement le matériau choisi sur lequel ils ont construit leur spectacle avec leur équipe de comédiens – Arthur Igual, Matthias Hejnar, Noémie Develay-Ressiguier, Lilla Sarosdi, Agnès Serri Fabre et Renaud Triffault – qui semblent rompus à ce type de travail et de jeu toujours tenu dans une apparente mais authentique liberté de ton. Le matériau qu’ils ont choisi et qui débute par l’Oraison funèbre de Périclès, passe par Thucydide, des dialogues de l’Ecclésia (autrement dit l’Assemblée des citoyens à Athènes), une prêtresse d’Athéna, Platon, Socrate, et bien sûr des extraits de l’Électre de Sophocle, etc. affirme une réelle maîtrise de la pensée si souvent absente de nos plateaux, et liée ici à une vraie notion de plaisir.
Photos : © Magda Hueckel pour Europa
© Marie Clauzade pour Tragédie Démocratie
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