Le mouvement de la vie

Jean-Pierre Han

28 avril 2026

in Critiques

Nage libre de Lisa Wurmser. Mise en scène de l’autrice. Studio Hébertot jusqu’au 31 mai, du jeudi au samedi à 19 heures dimanche à 17 heures. Tél. : 01 42 93 13 04.

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En un temps où la menace fasciste se fait, en France comme ailleurs, particulièrement oppressante, réaliser un spectacle comme vient de le faire Lisa Wurmser avec Nage libre (on admirera le double sens de ce dernier terme) s’avère non seulement intéressant, il est, en fonction de sa réussite, nécessaire. Nécessaire de rappeler ce que furent les années de la montée du nazisme, avec à sa tête le fameux « peintre en bâtiment » – ainsi l’appellent les personnages de la pièce – pour aboutir à ce que l’on sait, mais que certains s’obstinent à ne pas voir ni comprendre.

Dans ce contexte le projet de l’autrice-metteuse en scène est captivant à plus d’un égard. Au plan de

ce qu’elle entend développer avec sa fable qui s’est nourrie de la réalité, celle d’événements des années de la montée du nazisme en Autriche où vivaient les trois jeunes championnes de natation, juives qui furent destituées de tous les titres qu’elles avaient gagnés, et mises dans l’obligation de fuir leur pays, en Argentine, aux Etats-Unis, en Israël, et ceci notamment après avoir refusé de participer aux JO de 1936 à Berlin. Retour près de soixante ans plus tard à Vienne où il est question de leur remettre les médailles qu’elles avaient gagnées jadis… En fait de cérémonie du pardon ou du repentir, elles se retrouvent dans un café de la capitale qui aurait des airs de cabaret (l’étrange maître d’hôtel pourra même faire office, entre autres fonctions, de chanteur…). Les trois anciennes nageuses du fameux club de sport juif Hakaoh déjà interdites de séjour dans les autres clubs sportifs autrichiens de l’époque se retrouvent donc. Aucun officiel ne viendra pas plus que le moindre invité, seul le maître d’hôtel, – par ailleurs conseiller municipal – officiera à sa manière forcément non conventionnelle dans son antre qui rappelle le célèbre cabaret Hölle (L’Enfer), où s’étaient produits nombre d’artistes juifs…

Heureuses et presque joyeuses retrouvailles de trois femmes de trois générations différentes, de la plus jeune, l’« argentine » Hannah qui ouvre le bal (le spectacle) si on ose dire à la plus ancienne, l’« américaine » Rachel, en passant par l’israélienne Esther. Bonheur et gaité teintés d’une profonde douleur qui ne s’effacera jamais. Mais bonheur absolu, pour le spectateur, de « retrouver » sur le plateau Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé et Bernadette Le Saché, dans un travail d’une émotion toujours tenue jusque dans le moindre des détails : une leçon de théâtre, d’interprétation réalisée au cordeau par trois grandes comédiennes. Car c’est bien là la vertu première de ce spectacle qui par ailleurs refuse d’approfondir (on pourra le regretter) les mille et une questions que soulèvent les propos du spectacle pour ne « jouer » que sur le talent de ce trio qui est en fait un quatuor avec l’étonnant et inquiétant (comme toujours) Nicolas Struve. Une sorte d’infernal ballet de la vie passée et présente en musique, pas de danse et chansons. Superbe incursion dans les abysses de la condition humaine ponctuée par la musique d’Éric Slabiak, les images (création vidéo de Mathias Cloos) dans la scénographie de Floriane Benetti, un univers en noir et blanc que les taches de couleurs de certains costumes signés Marie Pawlotsky viennent trancher.

Photo : © Ludo Leleu