Un spectacle nécessaire

Jean-Pierre Han

14 avril 2026

in Critiques

Kaddish, la Femme chauve en peignoir rouge, d’après l’œuvre d’Imre Kertesz. Conception, adaptation et mise en scène de Margaux Eskenazi. Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis, jusqu’au 19 avril du lundi au vendredi à 19 h 30, samedi à 17 heures, dimanche à 15 heures. Relâche le mardi. Tél. : 01 48 13 70 00. reservation@theatregerardphilipe.com

NOVA-Kaddish_2025©LoicNys-45-scaled

C’est un travail d’une ampleur et d’une finesse (termes pas toujours complémentaires) assez étonnant que vient de réaliser Margaux Eskenazi avec son spectacle Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge. Ampleur pour ce qu’il entend traiter soit, pour le dire vite et de manière forcément réductrice, de la judéité de la jeune femme au regard de son histoire et de son universalité, espaces et temporalités mêlés, finesse parce qu’elle refuse d’opérer de manière frontale, et de ce point de vue le recours à l’aide de l’œuvre d’Imre Kertesz outre qu’elle la donne à découvrir aux spectateurs, est essentiel. Ce travail-là il va de soi aussi que Margaux Eskenazi le porte en elle depuis toujours – c’est une lapalissade – et d’une certaine manière, qu’il soit masqué, décalé ou pas, tout son parcours en porte la marque et devait aboutir à ce dernier spectacle qui est la présentation-affirmation de sa propre personnalité en se gardant bien de verser dans la moindre apparente confession personnelle.

Il fallait sans doute pour elle une nécessité absolue pour s’engager dans une telle aventure qui pouvait s’avérer être de tous les dangers. Ces dangers, elle les surmonte tous, rendant sa parole, d’autant plus forte par la grâce de tout un travail de tissage de tous les éléments selon un principe de rhizome tel que défini par Gilles Deleuze (déjà largement côtoyé avec Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï) et Félix Guattari. C’est bien d’ailleurs à ce niveau que se situe la réussite du spectacle qui joue aussi d’une réelle (apparente ?) douceur, liée par contraste à l’extrême sous-jacente violence des propos.

De ce point de vue la scène inaugurale du spectacle est emblématique de l’ensemble de la représentation, puisque le mur entre la scène et la salle est aboli, avec l’apparition du comédien d’origine israélienne Michael Charny, planté devant son tableau (blanc) puis face au public pour l’initier à la langue hébraïque et à la langue arabe pour nous signifier qu’elles ont des racines communes ; choix des exemples émis, des termes qui sont loin d’être innocents, ainsi du glissement sémantique des colonies de vacance à la colonisation (israélienne), de la décentralisation aux camps de concentration, de l’antisémitisme, du racisme, tout cela allant pour ainsi dire de soi. Le tout proféré avec une réelle douceur et avec une pointe acérée d’ironie. Le la donné, le spectacle peut commencer, dans un espace très ingénieusement transformable signé Sarak Barzic et Jean-Baptiste Bellon. C’est dans un de ces espaces que va être censé se réunir au départ une famille avec ses figures traditionnelles, père parti, mais avec les autres figures habituelles bien typées, mais tout cela finalement ne sera que trompe-l’œil, les histoires s’enchâssent les unes dans les autres, les interprètes (Armelle Abibou, Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Raphaël Naasz, Kenza Laala et l’étonnant musicien Malik Soarès), tous parfaits dans leurs multiples rôles, passant ou plutôt glissant justement d’une figure à une autre. Tout se déroule comme dans un rêve dont un seul léger coup de pouce pourrait faire basculer l’ensemble dans un cauchemar. C’est à ce stade que l’apport de la multitude d’extraits habilement incorporés d’œuvres d’Imre Kertesz – clairement affirmé dans le deuxième partie du spectacle – s’avère d’une belle justesse et efficacité, qu’il s’agisse de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, d’Être sans destin, de Dossier K., de l’Holocauste comme culture… Cela demandait une subtile lecture de l’œuvre de l’œuvre de l’auteur nobélisé qui avait affirmé avec une rare lucidité « vivre et écrire le même roman »… C’est ce que réalise Margaux Eskenazi avec une belle et affirmative subtilité.

Photo : © Loïc Nys