Une partition volontairement désaccordée

Jean-Pierre Han

12 avril 2026

in Critiques

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca. Mise en scène de Thibaud Croisy. T2G Théâtre de Gennevilliers. Jusqu’au 17 avril, puis tournée. À 20 heures, sauf samedi 18 heures et dimanche 16 heures. Relâche mardi. Tél. : 01 42 32 26 26. www.theatredegennevilliers.fr

Texte de la pièce traduit par Laurey Braguier et Thibaud Croisy. L’Arche, 110 pages, 14 euros.

13-La_Maison_de_Bernarda_Alba-499 ©Martin_Argyroglo

C’est une formidable opération de décapage de la pièce de Federico Garcia Lorca, La Maison de Bernarda Alba, que Thibaud Croisy a réalisée. On sait que cette œuvre a été la dernière que le poète a écrite avant d’être assassiné par les fascistes en 1936 au moment où Franco arrivait au pouvoir et que débutait la guerre civile. La pièce, son auteur n’ayant pas pu en retravailler les deux derniers actes comme il le souhaitait, fut proscrite et c’est vers l’Argentine et la France qu’il faudra se tourner un peu plus tard pour en voir des réalisations scéniques. Ces éléments ne sont pas négligeables dans l’appréciation que l’on aura pu avoir de la réception de la pièce, pas plus que n’est négligeable le lieu marqué de son action.

1936-2026 : près d’un siècle s’est écoulé, et les traductions françaises de la pièce ont sans doute vieilli, la pièce certainement pas. Le travail de Thibaud Croisy avec Laurey Braguier sur le texte est tout à fait remarquable et nous le restitue dans notre temps présent ; il n’est qu’à comparer une seule des nouvelles pages avec les anciennes et très sérieuses du spécialiste André Belamich (La Pléiade), par exemple, pour en être persuadé. Thibaud Croisy et Laurey Braguier renouvellent totalement la vision que l’on avait pu avoir du texte de Lorca. C’est une première et essentielle étape vers la mise en scène du premier nommé et cela autorise et donne une présentation au couteau.

Point de folklore ou d’espagnolade d’usage, mais une radicalité de bon aloi. Cela commence d’ailleurs avec la scénographie signée Sallahdyn Khatir, un vaste espace cerné par des colonnades qui rappelleraient plutôt le lieu où se jouerait une tragédie. Mais que l’on ne s’y trompe pas : nous ne sommes pas dans ce registre de jeu. On s’en apercevra dès la première scène avec l’entrée de la servante (Lucie Rouxel) plantée au centre du plateau face au public, et qui est prise d’un fou rire inextinguible avant que l’arrivée d’un personnage essentiel de la pièce, la Poncia, une domestique, bras droit de Bernarda Alba, qui prolonge auprès des cinq filles de celle-ci le régime de terreur imposée par elle, et qui dans le même temps, la hait profondément. Le ton de la pièce est donné, avec d’autant plus de force que c’est Frédéric Leidgens (un homme donc !) qui interprète le rôle de la domestique et où il est tout simplement prodigieux de rigueur et d’ambiguïté, aussi bien dans sa gestuelle que dans son élocution. En tout cas, nous voici bien dans l’amorce non pas d’une tragédie, mais bel et bien d’un drame qui va se nouer. Le travail de mise en scène de Thibaud Croisy est d’une belle précision liée à une direction d’actrices en tout point subtile. Son choix de distribution indique clairement vers quoi il tente de se diriger. Les interprètes des cinq filles de la maison dont les âges s’échelonnent de 20 ans à 39 ans (et cette différenciation est importante dans le déroulement de la pièce) sont très différentes les unes des autres, différence qu’accentue volontairement Thibaud Croisy en choisissant des comédiennes elles aussi très différentes les unes des autres, dans leurs allures comme dans leurs tempéraments. Une volonté affirmée pour désaccorder la partition de l’ensemble de la pièce. Elsa Bouchain, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner – la plus âgée – Emmanuelle Lafon et Helena de Laurent – la plus jeune – jouent ce registre à fond, face à leur mère Charlotte Clamens, alors que Laurence Roy (la grand-mère) et Hélène Schwaller (Prudencia) complètent cette étonnante et superbe distribution comme on en a rarement l’occasion de voir sur nos plateaux.

On file d’autant plus vite vers le drame final que l’ensemble des répliques est acéré comme des couteaux (« Ça y est je te vois sortir les lames de ton couteau » dit Bernarda à La Poncia…). Pour le reste pas de longs discours, mais l’essentiel est toujours dit, même s’il semble y avoir des interdits : Martirio : « Ne parlez pas de folie. C’est un mot qu’on ne doit pas prononcer ici ». On comprend pourquoi. Mais au bout du drame, la parole reviendra à Bernarda, Charlotte Clamens, qui réclame le « Silence ! »

Photo : © Martin Argyroglo