Les méandres de la conscience

Jean-Pierre Han

6 avril 2026

in Critiques

Psicofonia – Silences d’Espagne. Écriture, mise en scène et interprétation de Faustine Noguès. Théâtre de la Cité internationale jusqu’au 13 avril, relâche les mardi, mercredi et dimanche. Puis tournée, notamment au Théâtre des Halles, Festival Off d’Avignon, du 4 au 25 juillet.

Tél. : 01 85 53 53 85. theatredelacite.com

260327_RdL_0136

Le moins que l’on puisse dire est que le titre du dernier spectacle de Faustine Noguès qui a déjà à son actif, malgré son jeune âge, un beau parcours d’autrice et de metteuse en scène, « psichofonia », a de quoi intriguer. Inutile de tenter d’en trouver la définition dans un dictionnaire, qu’il soit culturel ou non, vous ne le trouverez pas. Et pour cause : cet « étrange mot d’… » comme aurait dit Genet est un terme espagnol qui tout au plus renverrait au terme de psychophonie, et encore. Fort heureusement Faustine Noguès ouvre la séance de son spectacle (en avant-propos ?) pour nous donner la clé de l’ utilisation qu’elle fait du mot. Elle a surtout la générosité d’adjoindre un sous-titre qui, lui, est parfaitement explicite quant au contenu de sa proposition : « Silences d’Espagne »…

Il faut d’ailleurs bien vite s’interroger sur la définition même du mot spectacle, puisqu’au départ de la séance, toutes lumières allumées, Faustine Noguès dont c’est la première apparition sur scène en tant que comédienne vient, « hors spectacle », nous expliquer ce que signifie l’appellation de psichofonie et va donc nous aiguiller vers une histoire de fantômes, du « blanc » à l’écoute si on tient à saisir des voix inaudibles en filtrant le bruit d’un enregistrement audio, et de nous inviter à finalement sentir plus qu’à écouter tout en affirmant que les pierres ont peut-être une mémoire… Casque sur les oreilles on entend ou pas, mais Faustine Noguès est déjà partie habiter la scène pour nous embarquer dans sa propre histoire… familiale ou plus exactement dans l’histoire de sa propre reconstruction mentale. Sa quête, par épisodes successifs, s’avère aussi passionnante qu’émouvante, loin de toute bribe de pathos, et c’est bien cela qu’elle parvient à nous faire partager avec émotion et grâce, toujours apparemment en ne « jouant » pas, comme si elle se contentait de remplir les blancs de son histoire personnelle, finissant par cocher une à une toutes les cases, épisode par épisode. Comme les pièces d’un immense puzzle, celui de sa vie. En ce sens, c’est véritablement, au sens noble du terme, une démarche politique.

En arrachant le voile de blanc, celui des fantômes, qui recouvrait les épisodes de son existence elle finit par les mettre au jour et les reconstituer dans leur véritable sens. Dessins soudainement visibles.

Née à Toulouse de parents espagnols émigrés pour fuir emprisonnements, tortures ou assassinats qu’ont subis d’autres membres de leurs familles ouvrières, parce que républicains, elle passe les étés chez ses grands-parents, dans « un coin d’Espagne » dit-elle, sauf que celui-ci est lové en… Corrèze où s’est réfugiée une communauté de bûcherons espagnols !

À sa naissance, cela fait près de vingt ans que Franco est mort. Pas suffisant toutefois pour que les effets de la dictature disparaissent totalement semble-t-il. Et c’est ainsi qu’en 1977, une loi d’amnistie est adoptée : nécessaire oubli pour que fonctionne la démocratie ? Jusqu’à ce que la découverte de charniers en 2000 mène deux ans plus tard à la remise en cause de l’amnistie des crimes franquistes. Le cheminement de la mémoire de Faustine Noguès – elle narre tout cela très « calmement », dans une théâtralité sans éclats, mais dans un travail d’équipe – lumière, de Willy Cessa, création sonore de Colombine Jacquemont, dramaturgie de Joséphine Supe, musique, etc.… – minutieux et efficace et c’est d’autant plus fort. En prise avec une mémoire défaillante qui n’arrivait pas à recoller les morceaux, entre oublis et pressions des proches toujours en proie à la peur et préférant l’oubli, bégaiement de la mémoire (elle découvre qu’elle avait déjà annoté des livres sur la question qu’elle s’était empressée d’oublier, et se remet dès lors à les relire et à les mémoriser définitivement et en toute conscience cette fois-ci !) le chemin était tortueux. Et c’est tant mieux si la présence de spectateurs-témoins, l’aura aidée dans son entreprise de recouvrer la mémoire, de la dire et de la jouer par le biais de sa fable, et notamment celle des fantômes.

Photo : © Christophe Raynaud de Lage