« Il n’y a pas de Yukali »…

Jean-Pierre Han

3 avril 2026

in Critiques

L’Ordre du jour d’Éric Vuillard. Mise en scène de Jean Bellorini. Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 3 mai à 20 heures 30, mardi à 19 heures, dimanche à 15 heures. Tél. 01.44.58.15.15

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On pourrait aisément dire que le hasard fait bien les choses. L’Ordre du jour d’Éric Vuillard porté au plateau par Jean Bellorini intervient là où Choc et mensonges (deuxième épisode d’Ici les Dragons) du Théâtre du Soleil s’arrête, en 1933. On a hâte de voir comment Ariane Mnouchkine et son équipe vont traiter la même période historique qui va mener à la catastrophe. Mais d’ores et déjà on peut être sûr de la différence entre les deux propositions qui certes ont le même but de nous avertir de ce qui pourrait bien nous arriver très vite demain, mais sans plus. La différence essentielle résidant dans l’approche du « sujet ». Là où le spectacle d’Ariane Mnouchkine pêche, dans l’absence d’une véritable écriture, et même si Hélène Cixous affirme être en harmonie avec le travail effectué, l’un des poins forts revendiqués du spectacle proposé par Jean Bellorini est de s’appuyer sur le remarquable récit, une juste appellation, d’Éric Vuillard. Et ne parlons pas, pour rester dans le domaine des comparaisons, du côté « grand spectacle » du Théâtre du Soleil, avec sa trentaine de participants (comédiens et servants de scène) face au quatuor, dans le « petit » espace du Vieux-Colombier transformé en une sorte de cabaret…

Rien d’étonnant si l’on rappelle qu’Éric Vuillard est sans doute l’un de nos écrivains les plus talentueux de notre époque, et qui à travers ses œuvres, tout en acceptant ce qui est de l’ordre de l’anecdote « romanesque » parvient toujours à mettre au jour (petites histoires constitutives de la grande) les mécanismes politiques occultés d’hier et d’aujourd’hui. Tel est le cheminement de son court mais intense récit. Son écriture est traversée de pointes de froide ironie. Éric Vuillard s’attache avec une certaine délectation à narrer les événements à l’apparence banale et qui auront une importance capitale dans le développement historique des choses. De ce point de vue, le premier chapitre de son récit, « Une réunion secrète », est emblématique de sa manière d’aborder le sujet : c’est un chef-d’œuvre d’ironie, de drôlerie pour décrire l’arrivée des vingt-quatre grands patrons des plus grosses entreprises allemandes le 20 février 1933 pour rencontrer Hitler en secret à la résidence du président du Reichstag, Goering. Vingt-quatre « bonshommes » comme il est dit pour les faire cracher au bassinet nazi.

C’est à un chef-d’œuvre littéraire à charge auquel Jean Bellorini, grand admirateur de l’œuvre d’Éric Vuillard, s’est confronté. Avec force atouts en mains puisque L’Ordre du jour composé de seize séquences titrées lorgne vers le théâtre. Théâtre de l’Histoire, la grande et les petites, autant de scènes pour passer d’une scène à une autre, celle de l’envahissement de l’Autriche par les nazis, alors que la population s’est massée, petits drapeaux à la croix gammée en mains, or c’est un véritable fiasco, avec les colonnes de blindés en panne au bord de la route (« Un embouteillage de panzers »…) faisant place au cortège de Hitler furieux… Éric Vuillard, à l’évidence, se délecte de la scène, et on peut multiplier les exemples de ce type tout au long de l’ouvrage. Et comme Jean Bellorini connaît l’auteur et ses livres sur le bout de la langue, il se complaît lui aussi à lui laisser la parole, n’essaye pas de l’adapter théâtralement – tout juste quelques coupures, et le choix de la moitié des séquences pour en faire théâtre, comme on dit. Il est d’une absolue fidélité, retrouve théâtralement l’esprit même de l’écriture de l’auteur, en trouvant et en prolongeant l’esprit du texte. C’est à ce niveau une réelle réussite avec un quatuor costumé, visages blafards et masques blafards signés Cécile Kretschmar (des clowns comme dans les cabarets de l’époque) ; ils sont parfaits dans toutes le combinaisons que l’on peut imaginer à quatre : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty. Le tout dans une parfaite cohérence : une bonne partie de l’équipe de création (scénographie, costumes, musique…) a déjà travaillé, parfois depuis longtemps, avec le metteur en scène… Un vrai régal d’une rigueur de tous les instants. Et cela tape fort, comme à guignol ?

Le spectacle s’achève lorsque les quatre interprètes alignés face au public entonnent l’air de « Youkali », œuvre de Kurt Weill qui travailla longtemps avec Brecht qu’on se fait un plaisir de citer ici, et même si la conclusion de la chanson est qu’« il n’y a pas de Yukali »…

Photo : © Christophe Raynaud de Lage