Un livre d’images pour mieux affronter le présent ?

Jean-Pierre Han

1 avril 2026

in Critiques

Ici sont les dragons. Deuxième époque : Choc et mensonges. Création collective du Théâtre du Soleil, mise en scène d’Ariane Mnouchkine. Cartoucherie, le mercredi et le jeudi à 19 h 30, le dimanche à 14 heures. Alternance Première et Deuxième époque le vendredi à 19 h 30. Intégrale le samedi à 14 heures. Tél : 01 43 74 24 08 (tous les jours de 11h à 18h).

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C’est, comme toujours au Théâtre du Soleil, un magnifique livre d’images que nous offrent Ariane Mnouchkine et son équipe avec leur deuxième épisode d’Ici les Dragons, une « deuxième époque » qui couvre les années 1918 à 1933, après 1917 : la Victoire était entre nos mains. Il s’agit cette fois-ci de séquences de l’après-guerre intitulées avec justesse Choc et mensonges. Le choc de la marche vers le pouvoir absolu de Staline et d’Hitler, le choc de leur ascension s’appuyant sur les mensonges que l’on sait. Les plus grands mensonges de l’Histoire que l’on aura vécu, avec les conséquences que l’on connaît tout autant et que certains aujourd’hui encore tentent de perpétrer.

On pourra s’interroger sur le sous-titre de l’ensemble qualifié par les intéressés eux-mêmes de « Grand spectacle populaire inspiré par des faits réels, en plusieurs époques ». « Grand spectacle », sans aucun doute, bien sûr, « populaire », le qualificatif est intéressant puisqu’il induit la volonté d’un certain traitement des événements, « inspiré par des faits réels », ce qui est exact et explique la mise à distance de toute véritable écriture, même s’il est signalé que le tout a été créé en « harmonie » par la très fidèle Hélène Cixous, ce qui peut vouloir dire qu’elle n’a pas écrit, mais simplement supervisé l’ensemble nourri par de « vraies » paroles, celles des interventions et des discours des acteurs de l’Histoire. Ce qui explique aussi ce montage en tableaux et séquences parfois relativement courts voire carrément brefs, le temps d’une simple installation scénique. Ce qui accentue le côté livre d’images dans son volontaire schématisme de bandes dessinées. Car ce sont bien les images qui priment au fil du déroulement chronologique des événements tel qu’il est effectué ici. Cette sensation est accentuée par le fait que les comédiens sont tous masqués (des masques à l’effigie des personnages de la « fiction » qui se veulent véridiques dans leurs signes ; Lénine, Staline, Trotsky, Hitler, Churchill… (ce sont les dernières réalisations de Erhard Stiefel disparu en février dernier, lui qui avait jusqu’alors réalisé tous les masques du Théâtre du Soleil…). On saisit le décalage (la distance ?) entre la représentation et le réel, décalage encore accentué par le fait que les interprètes jouent en play-back puisque leurs voix (dans toutes les langues des protagonistes de l’histoire) sont enregistrées et qu’ils ne font que mimer la réalités des énonciations.

Effet encore accentué puisque tout est fait pour que le spectateur ait le regard braqué sur le centre de la scène, la page ou mieux, l’écran de cinéma ou de télévision ; c’est bien là où tout se passe, les côtés de la scène, cour et jardin, étant désertés la plus grande partie du spectacle. Pour ce qui est donc du centre, la maîtrise de la metteuse en scène et des interprètes (et/ou servants de scène) est totale. Théâtre de marionnettes, de guignols présentés dans un volontaire schématisme qui pourra sinon choquer du moins poser question comme dans la toute première séquence ou la représentation de Lénine notamment est pour le moins schématique, même si c’est le jeu et même si la présence de l’historien controversé Stéphane Courtois aux côtés de Galia Ackerman parmi les « conseils historiques » peut expliquer le dess(e)in. À rebours on pourra aussi s’interroger sur la « glorification » de Churchill (notamment dans la longue séquence finale du spectacle où cette fois-ci l’entièreté du plateau est occupée) qui est dans l’air de notre temps.

Tout cela est mené, tout au long des 36 séquences, tambour battant et avec maestria pour évoquer d’une manière qui se voudrait quasiment exhaustive tous les événements qui mèneront à a troisième partie de la quadrilogie, en vrac la mort de Lénine et la lutte pour le pouvoir entre Staline et Trotsky, les premiers succès électoraux de la NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands), du Congrès de Tours en France en 1920, avec le discours reproduit ici de Léon Blum, l’Holomodor,  la famine orchestrée par Staline dès 1931 jusqu’en 1933 en Ukraine, etc. Tout cela défile à grande vitesse et sans doute faut-il déjà avoir un schéma historique de base pour suivre l’ensemble (les tableaux chronologiques affichés dans la salle d’accueil s’avèrent plus que nécessaires).

Une fresque historique en forme d’avertissement pour l’avenir ?

Photo : © Michèle Laurent