Un théâtre de salut public

Jean-Pierre Han

15 mars 2026

in Critiques

Hautes perchées de Maurin Ollès. Mise en scène de l’auteur. Spectacle créé au CDN de Sartrouville le 14 janvier 2026, en tournée au CDN de Marseille-La Criée, du 10 au 14 mars, au CDN de Reims du 2 au 5 juin, etc. À suivre la saison prochaine.

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Avouons-le franchement : l’annonce et la présentation du spectacle de Maurin Ollès dans le dossier artistique pour aussi claires qu’elles soient – ce n’est pas toujours évident dans ce genre de document –, pouvaient nous laisser quelque peu perplexes ou à tout le moins nous effrayer par son sérieux. Allions-nous assister à un énième pensum bien-pensant sur une dure réalité d’aujourd’hui, celle-la même qui encombre les scènes d’aujourd’hui, s’appuyant sur de « vrais » et très réels documents ? Il aura fallu que le rideau s’ouvre (symboliquement !) et que les premières répliques fusent au cœur de mouvements savamment orchestrés pour balayer ces mauvaises pensées : nous sommes bien au théâtre et le travail des comédiennes – elles sont quatre –, en attendant l’entrée en piste des musiciens-comédiens dont l’installation de leurs instruments occupe toute la partie cour du plateau dit bien son importance dans l’économie de la représentation, ce travail nous y invite allègrement. Oui décidément, nous sommes bien au théâtre, et c’est effectivement cette transformation d’un très solide travail théorique alimenté par toute l’équipe, interprètes compris, concernant la question des addictions, de leur prise en charge par les services publics et les conséquences qui s’ensuivent, c’est cette transformation et son résultat théâtral qui s’avèrent parlants et passionnants. Ce qui était loin d’être évident dès lors qu’il était question, selon le metteur en scène « d’évoquer des structures de soins, des mécanismes répressifs de la justice et [de]la difficulté d’étudier ces questions dans un cadre académique ».

Réussite théâtrale donc à travers les regards et les corps de quatre femmes que Maurin Ollès saisit à travers leurs récits intimes en les transformant en vrais personnages de fiction. Nous sommes à ce stade du côté de Jarry et de Dario Fo, et cela cogne fort. Destins croisés publics et intimes d’une serveuse en restauration (Mélissa Zehner), d’une directrice de structure d’accueil dans le sanitaire (Emilie Incerti Formentini), d’une juge d’application des peines (Clara Bonnet) et d’une universitaire, sociologue (Mathilde-Edith Mennetrier). Alors oui, effectivement ces femmes sont hautement « perchées », et c’est en cela que la fonction théâtrale agit, d’autant que les trois musiciens jouent les frégolis et apportent leur contribution (Bedis Tir aux synthétiseurs, Arnold Zeilig à la batterie et Simon Avérous aux claviers) : il y a là un authentique travail commun et ce n’est sans doute pas un hasard si dans la présentation du spectacle après le nom de chaque comédienne est stipulé la mention « personnage principal », qui met bien l’accent sur une certaine dimension collective du travail réalisé sous la direction de Maurin Ollès.

Les récits et actions intimes du quatuor féminin dans leurs apparents charivaris sont des odes aux femmes qui luttent contre un système qui les stigmatise. La musique et les chansons qui les accompagnent révèlent leur intimité tout en mettant à distance leur réel. Tous les codes de bienséance sont détournés. Bienheureuse et salvatrice crapulerie a-t-on envie de dire dans la mesure où la Crapule est le nom même de la compagnie de Maurin Ollès, et les comédiennes survitaminées mais toujours en toute maîtrise nous invitent généreusement à les accompagner comme en fin de spectacle par l’intermédiaire de Mathilde-Edith Mennetrier.

Une saine et vraie invitation pour retrouver la vraie réalité des choses dont on ne peut que remercier toute l’équipe.

Photo : © Christophe Raynaud de Lage