Des petites histoires à la grande

Jean-Pierre Han

8 mars 2026

in Critiques

À tous ceux qui de Noëlle Renaude. Mise en scène de Timothée de Fombelle. Théâtre du Soleil (petite salle). Jusqu’au 22 mars à 20 heures (dimanche à 16 heures). Tél. : 01 43 74 24 08.

Le texte est publié aux Editions Théâtrales.

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Noëlle Renaude a l’extrême gentillesse en sous-titre à sa pièce de nous la situer avec précision : « Journée d’été à la campagne à la fin des années quarante ». Cela se passe donc dans un village bien français en une série de monologues, de la petite Baba, 4 ans, à la centenaire Abel Gloriette, 100 ans, en passant par, au hasard, Gladys 28 ans ou Mathurin Moulard, 52 ans et de nombreux autres… Tout un monde familial sachant qu’à partir de la deuxième intervention l’autrice a pris bien soin de faire figurer une sorte de titre ou d’annonce : « À l’avenir », « À l’amitié entre les peuples », « À la reconstruction »… pour s’achever par « À tous ceux qui nous succéderont !» Petites et percutantes dédicaces dont Timothée de Fombelle et son interprète Laetitia de Fombelle font par ailleurs l’économie. Elles permettent aussi d’ouvrir au-delà de la chronique familiale vers le monde qui tente de se remettre des effets néfastes de la guerre.

De ce texte issu d’une commande, il faut absolument lire la présentation – « Petites prédispositions pour son théâtre » qu’en fait le trop discret et néanmoins remarquable metteur en scène Michel Cerda, un fin connaisseur de l’univers de l’autrice. La pièce, dit-il, est composée d’« un croisement de petites histoires, un carrefour de paroles, un tissu de mots, un tissu social : l’étendue littéraire d’un village », « d’un village français qui se raconte, qui prend la parole, un tissu de paroles pour panser les blessures, toutes les blessures, les hontes et les blessures causées par les guerres ou par la vie tout simplement ». Il y aurait là de quoi répondre à Olivier Neveux qui dans un récent et très intéressant colloque consacré à Noëlle Renaude s’était évertué à démontrer « l’antipolitique » de ses textes… mais ceci est une autre histoire.

L’autre particularité du texte de Noëlle Renaude est, comme pour son très emblématique Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux qui, donné dans son intégralité, pourrait durer jusqu’à dix-huit heures, est de pouvoir être porté soit par un seul acteur, soit par une multitude d’interprètes. Une variable, tout comme celle de la durée de la représentation, laissée à l’appréciation du metteur en scène. Une aubaine dont se saisit Laetitia de Fombelle qui, il y a quelques mois à peine, travaillait et faisait travailler des étudiants sur Ma Solange…

La voici donc seule en scène pour interpréter l’intégralité d’À tous ceux qui… Sans doute une très jouissive gageure ici (la pièce a bien sûr été jouée par ailleurs avec plusieurs interprètes) qu’elle assume avec une autorité qui s’affermit et fait réellement théâtre au fil des séquences dans un environnement spatial, un champ de blé assez haut derrière lequel en tout début de spectacle disparaissent les enfants à tour de rôle. Scénographie signée par le metteur en scène Timothée de Fombelle, une belle réussite. Alors que l’interprétation de Laetitia de Fombelle reste dans un registre plutôt intimiste pour nous mener au bout de l’aventure en prenant le temps de vivre son passage dans toute son épaisseur, d’une séquence à une autre à chaque fois introduite par la voix d’Hervé Pierre.

Photo : © Michèle Laurent