Une question de personnages

Jean-Pierre Han

5 mars 2026

in Critiques

Comme une Mouette, d’après La Mouette de Tchekhov adaptée par Marguerite Duras. Adaptation et mise en scène de Sara Llorca. Spectacle créé le 3 mars 2026 au CDN de Rouen-Normandie. Tournée à venir.

COMME UNE MOUETTE 3 (c) Raphaël Treiner

Sara Llorca, l’adaptatrice, metteuse en scène et interprète de Comme une Mouette, nous fait la grâce dès le titre de son spectacle de nous en donner sinon les clés, du moins quelques indications (essentielles) sur son travail. Ce n’est donc pas la Mouette signée Anton Tchekhov, son auteur, mais une autre Mouette qu’elle va s’évertuer à nous proposer. Une sorte d’ombre portée de la pièce déjà quelque peu réécrite et modifiée par Marguerite Duras qui en sentait l’absolue nécessité et qui dès les premières lignes de l’avertissement de son adaptation pointait du doigt ses défauts : « Le défaut de la pièce, cette logorrhée des quatre personnages qui l'obstrue et empêche qu'elle aille à tous les publics comme les autres pièces de Tchekhov, ne peut s'expliquer que par un échec de l'auteur »… et de préciser : « La lecture et la représentation de la Mouette ont toujours été empêchées, quant à moi, par quatre personnages redoutables, à savoir : Arkadina, Trigorine, Treplev et Nina. Dès leur irruption sur la scène ou dans la lecture, et avec elle celle du théâtre à thèse, la pièce s’arrêtait et les autres personnages disparaissaient. »

C’est très précisément à ces quatre personnages (plus un, Sorine réduit ici au silence, mais s’exprimant par la musique qu’il joue et dont la seule muette présence s’impose de forte manière) que s’attache Sara Llorca, comme si elle voulait être fidèle à l’injonction de Marguerite Duras, mais en l’inversant. Il faut sans doute un sacré culot pour réaliser cette sorte d’inversion et faire de ce quatuor-quintette la matière même de son propos. On comprend dès lors sa volonté très appuyée (un peu trop dans l’entame du spectacle) de jouer du théâtre dans le théâtre, de la mise en abyme du propos, car nous sommes comme au théâtre, comme devant la pièce de Tchekhov revue et corrigée par Marguerite Duras. Mais dès lors ce qu’elle réalise sur le plateau dans l’intelligent agencement de l’espace signé Guillaume Honvault s’avère d’une belle force, chacun jouant dans son propre registre, très spécifique. Ce qui apparaît ce sont quatre solitudes (quatre monologues en somme ?), chacun poursuivant son rêve ou sa chimère. Ils ne se parlent pas : les dialogues sont de faux dialogues. Ce que réalisent les quatre (plus un) comédiens est d’une belle force : Sara Llorca, Antonin Meyer-Esquerré, Emma Prin et Adrien Guiraud un peu moins à l’aise que ses camarades dans le jeu de mise en abyme, et sa partition finissant par être plus trouble, et Benoît Lugué. Du coup, contrairement à ce que disait Marguerite Duras, la Mouette, avec ses seuls quatre personnages « redoutables », la pièce envisagée par Sara Llorca réapparaît bel et bien !

Photo : © Raphaël Treiner