Un des derniers grands mythes de notre temps
Forcenés de Philippe Bordas. Mise en scène de Jacques Vincey. Théâtre de la Concorde. Jusqu’au 28 février à 20 heures. Tél. : 01 71 27 97 17. theatredelaconcorde.paris

Bouche ouverte en recherche d’oxygène, visage grimaçant sous l’effort, pédalant sur la bande blanche d’une route anonyme qui défile, regard fixé vers le lointain, c’est le comédien Léo Gardy, sur un home trainer et qui, une heure trente durant – le temps du spectacle – va, sueur au front, pédaler à la poursuite d’on ne sait quel objectif. Peut-être celui de raviver la mémoire de ceux qu’Albert Londres appelait « les forçats de la route » – que Philippe Bordas nomme son côté les Forcenés, une histoire que tout le monde possède peu ou prou au fond de sa mémoire même si on n’est pas forcément des adeptes du sport cycliste ; ce sont des époques qui resurgissent soudainement, un peu comme les « Je me souviens » de Georges Perec que se remémorait donc à la fin des années 1980 Sami Frey lui aussi juché sur son vélo qui n’était pas de course celui-là…
Léo Gardy joue-t-il vraiment ? Même s’il surjoue l’effort, sans doute y a-t-il tout de même une vraie pénibilité à œuvrer ainsi, sur le plat ou en côte, comme pourraient le suggérer les images qui défilent, avec ses figures cyclistes quasiment mythiques, projetées sur un grand écran derrière lui. Les vidéos d’Othello Vilgard sont superbes et alors que les ombres géantes des héros (l’espace habilement aménagé et les lumières sont signés Caty Olive) donnent à l’ensemble une allure quasi fantasmagorique.
Pour améliorer son aérodynamisme, le comédien-athlète se recroqueville pour ne devenir qu’une masse compacte d’où surgissent les mots de Philippe Bordas, grand spécialiste de l’épopée des « forcenés » des temps modernes ouverte avec la figure d’Anquetil, sorte de félin ne faisant qu’un avec sa machine, ne déviant pas d’un pouce de sa trajectoire. La langue de l’auteur se fait chant et sait s’arrêter dans son envol – on l’en remercie – ne tombant jamais dans l’outrance dont sont d’ordinaire friands les commentateurs sportifs. Car il y a paradoxalement dans ce spectacle une authentique et même pudique retenue. Défilent les images des Gino Bartali, Fausto Coppi, Raymond Poulidor, éternel rival d’Anquetil, Lucien Aimar, Roger de Vlaminck et tant d’autres qui ont forgé la légende de cette nouvelle Odyssée menée à son terme avec pugnacité comme tout bon coureur cycliste qu’il avait rêvé d’être par Léo Gardy.
Initiateur du projet et metteur en scène de l’ensemble, Jacques Vincey a visé juste et contrôlé comme il se doit toute la machinerie, celle des vélos comme celle de la scène visible à l’œil nu pour magnifier l’ensemble et faire le constat que le temps a passé et que, comme inscrit en gros sur l’écran, « le cyclisme est mort »…
Photo : © Christophe Raynaud de Lage
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