Sophocle vs D'aranjo ?
Œdipe roi, d’après la pièce de Sophocle. Texte et mise en scène d’Eddy D’aranjo. Odéon-Théâtre de l’Europe - Berthier. Jusqu’au 22 Février à 19 h 30. Tél. : 01 44 85 40 40.

Il s’agit de bien lire le titre du spectacle. Dans le journal-programme de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, il est écrit en gros, et c’est bien cela qui attire l’œil, Œdipe roi. Quelques lignes plus bas, toujours en gras mais dans un caractère plus petit il est question de Sophocle (d’après), puis d’Eddy D’aranjo (texte et mise en scène). Seule cette dernière indication correspond vraiment à la réalité. En effet d’Œdipe roi de Sophocle il n’est guère question dans le spectacle hormis quelques brèves répliques apparaissant sur un écran géant lors de la dernière partie du spectacle, ce qui a d’ailleurs pour résultat de nous surprendre…
De la pièce du tragique grec, D’aranjo ne s’intéresse en fait qu’à l’inceste perpétré par Œdipe et Jocaste qui certes forme, convenons-en, le nœud même de la pièce ! Sauf qu’à croire le nouvel auteur et metteur en scène – c’est expressément dit – la question de l’inceste sous l’écriture de Sophocle est largement insuffisante, pour ne pas dire fausse. Il se propose donc, lui Eddy D’aranjo, de traiter de la question de l’inceste dans sa juste réalité. Et donc de partir de son propre vécu familial pour en décrire les tenants et les aboutissants. Voilà qui explique l’entame du spectacle, séquence assumée par le seul Eddy D’aranjo, qui va donc intervenir longuement après s’être fait piquer jusqu’au sang les dix doigts de ses mains. C’est bel et bien de son propre sang dont il va être question… à lui, qui n’est pas acteur, qui espère que ce sera bien la dernière fois dans son futur parcours d’homme de théâtre qu’il interviendra de cette manière, et qui pour bien enfoncer le clou, adopte un ton monocorde, surjoue (!) même sa maladresse et son non-jeu avec ses déplacements raides et lents pour décrire sa relation à l’inceste, par l’intermédiaire, dans un premier temps, du récit de ce que sa sœur subit dès l’âge de trois ans alors que lui en a seulement la moitié, puis en élargissant le spectre pour en arriver à l’ensemble de sa famille. Ce qui nous vaudra, dans un deuxième temps, après l’entracte, d’un spectacle qui dure tout de même près de 4 heures, une seconde réapparition de sa part, cette fois carrément assis à une table face au public, dossiers posés bien en évidence, alors que certains documents sont agrandis et projetés sur l’écran qui occupe toute la scène, des documents avec des schémas (des flèches) et des chiffres pour bien indiquer qui a subi l’agression incestueuse et par qui. Sommes-nous au théâtre ou dans un cours sur la question de l’inceste dans une famille bien précise, statistiques à l’appui ? Bien évidemment Eddy D’aranjo s’en défendra, mais c’est bien là que gît le problème : comment échapper sinon à la platitude, du moins à un condensé de la réalité, d’un simple théâtre documentaire ? En d’autres termes, comment faire en sorte, tout en prétendant rester collé à son sujet, faire œuvre théâtrale, car c’est de cela aussi dont il devrait être question. Double problème, car à la question concernant l’inceste, et malgré sa déclaration préalable concernant une éventuelle réponse à l’énigme ou l’interrogation posée par Sophocle concernant ce sujet, il n’est pas sûr qu’Eddy D’aranjo réponde vraiment à la question qu’il a lui-même posée. Les dernières séquences s’appesantissant sur une autre personne de sa famille, une faiseuse d’ange, Jeanne, sa grand-mère maternelle interprétée par Carine Goron, semblent d’ailleurs nous mener vers d’autres horizons de son roman familial.
Il est emblématique de constater que dans la liste des ouvrages qui sont proposés aux spectateurs, toujours dans le programme, il est uniquement question de livres sur la question de l’inceste, de Christine Angot à Camille Kouchner, en passant par Cécile Née ou Iris Brée et Juliet Drouar, etc. avec un rappel et une liste des associations qui s’occupent du sujet. Pour ce qui concerne la dramaturgie et le sens profond (caché ?) de la pièce de Sophocle, peut-être faudra-t-il attendre un autre spectacle de la même équipe, toujours dans la belle scénographie de Clémence Dellile… Des nombreuses références que cite par exemple Pierre Bayard dans son Œdipe n’est pas coupable, de Freud à René Girard en passant par Jean-Pierre Vernant ou Didier Anzieu il ne saurait être question puisqu’il ne s’agit pas de cela ici (!), pas plus peut-être que de théâtre dont Eddy D’aranjo possède pourtant un vrai savoir-faire sans doute appris à l’école du TNS ou auprès de Gosselin en tant que dramaturge.
Photo : © Simon Gosselin
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