Une pièce de répertoire ?
Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht. Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt. Jusqu’au 20 février à 20 heures. Tél. : 01 42 74 22 77. theatredelaville-paris.com

Dans la petite bible de présentation du spectacle, Emmanuel Demarcy-Mota insiste bien sur l’inscription de sa mise en scène du Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht dans l’histoire du Théâtre de la Ville, appellation à laquelle a été récemment rajoutée (en 2023), à juste titre, le nom de Sarah-Bernhardt. Et de notamment rappeler que dès 1954 le théâtre sous la désignation de Festival international d’Art dramatique de Paris – qui devait donner naissance au Théâtre des Nations en 1957 – le Berliner Ensemble avait présenté Mère Courage et ses enfants d’abord, puis un an plus tard Le Cercle de craie caucasien du dramaturge allemand. Emmanuel Demarcy-Mota rappelle que pour ce qui le concerne il a beaucoup fréquenté Brecht notamment entre 2006 et 2010 période pendant laquelle il a monté Homme pour homme déjà présenté au Théâtre de la Ville alors dirigé par Gérard Violette, et en présentant ensuite des Variations Brecht… Alors Emmanuel Demarcy Mota un metteur en scène « brechtien » comme auraient dit les fameux « docteurs brechtiens » qu’aimait à vilipender Ionesco, un autre auteur que l’actuel directeur du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt a également beaucoup fréquenté ?… Voire aurait dit Panurge. N’étant point docteur en brechtisme je laisserai la question en suspens, sauf à souligner le fait que cette mise en scène du Cercle de craie caucasien se situe davantage dans la lignée des « grands » spectacles d’Emmanuel Demarcy Mota, dont Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare fut le plus récent fleuron que dans une lignée estampillée brechtienne (que l’on pourra toujours tenter de définir aujourd’hui surtout après que l’on ait entendu il y a encore peu déclarer qu’il fallait quand même en finir avec cet encombrant dramaturge !). Demarcy Mota est sans doute bien conscient de cet état de fait et n’hésite pas à recycler dans son dernier travail des éléments de la scénographie de la pièce de Shakespeare signés Natacha Le Guen de Kerneizon (une pensée pour Yves Collet, un fidèle d’entre les fidèles, disparu en octobre 2023). Il y a pour lui, à n’en pas douter, continuité dans son parcours marqué du sceau d’une certaine modernité.
On constatera tout de même que cette mise en scène d’une des pièces majeures de Brecht qui a puisé son sujet du côté de la Chine tout comme La bonne âme du Se-Tchouan composée quelques années plus tôt, avant la guerre alors que Brecht est en exil. C’est toujours en exil qu’il aura écrit Le cercle de craie caucasien, mais juste après le conflit mondial. La présentation du spectacle au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt intervient dans un temps de « retour » de Brecht sur le devant de nos scènes, après les pas forcément très heureux Grand peur et misère du IIIe Reich de Julie Duclos et Mère Courage de Lisa Houbrecht présenté ici même l’année dernière… Pour compléter le tableau – je l’ai signalé par ailleurs – vient de se donner La bonne âme du Se- Tchouan mis en scène avec bonheur par Nora Granovsky au Théâtre du Nord à Lille… On mettra de côté l’admirable Exception et la règle présentée par Bernard Sobel, dans la mesure où il s’agit d’une très particulière « Lehrstück »… Où situer le travail d’Emmanuel Demarcy-Mota dans ce « retour » ? Sans doute dans une sorte de moyen terme, sachant que désormais et depuis un certain temps, le metteur en scène mise essentiellement sur un travail de compagnie dans lequel on retrouve bien évidemment nombre de ses comédiens, à commencer par Philippe Demarle déjà présent dans Homme pour homme, et plus encore Valérie Dashwood qui était de l’aventure de Variations Brecht en 2007, et à qui a été confié le rôle capital du juge Azdak grâce auquel la fable de Brecht trouvera son épilogue dans la représentation, inversant au passage ce qui était établi dans la légende chinoise dans laquelle c’était la mère biologique de l’enfant qui refusait de tirer l’enfant hors du cercle…
Emmanuel Demarcy Mota aura suivi pas à pas, avec fidélité, et force déploiement scénique, la fille de cuisine Groucha (Élodie Bouchez). Sans plus : on en restera donc là. Seule « infidélité », la musique, non plus signée Paul Dessau comme à l’origine, mais Arman Méliès.
Photo : © Jean-Louis Fernandez
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