Les paradoxes de Cécile Garcia Fogel
Tanto poco d’après Marco Lodoli. Adaptation, mise en scène et interprétation de Cécile Garcia Fogel. Théâtre du Chariot jusqu’au 17 février les lundis et mardis, à 19 heures. theatreduchariot.fr

Jamais titre, Tanto poco, ou Si peu en français, n’aura si bien convenu au propos tenu dans le livre de l’auteur italien Marco Lodoli que Cécile Garcia Fogel a décidé d’adapter à la scène et d’interpréter le rôle d’une femme « de rien », assistante scolaire, c’est-à-dire concierge dans une école de la banlieue de Rome. Le propos c’est celui que va tenir quarante ans durant cette femme satisfaite de son sort – elle a un salaire qui lui permet de se loger et de se nourrir. Et surtout elle considère avoir le privilège de croiser tous les jours l’homme de sa vie, un jeune professeur de lettres nouvellement affecté dans l’établissement où elle travaille et qu’elle aura pris au départ pour un élève : elle rattrapera immédiatement sa bévue en le vouvoyant, un vouvoiement qu’elle conservera durant les quarante années que durera leur « fréquentation ». « Dès cet instant je me suis mise à l’aimer » dira-t-elle en prélude à son aventure qu’elle date donc très précisément.
Au-delà d’un salut matinal entre la femme et l’homme, le beau et juvénile, Matteo Romoli, leur relation s’arrêtera là. Encore le terme de relation est-il plutôt inadéquat, puisque le jeune et singulier professeur de lettres qui deviendra écrivain, connaîtra le succès, puis tombera dans l’oubli, connaîtra d’autres péripéties personnelles – celles de toute vie après tout – ne soupçonne même pas le début du sentiment que lui voue l’assistante scolaire. Et passent les jours et les nuits d’une vie grise, quarante années… Le roman de Marco Lodoli est tout à fait étonnant qui rend passionnant ce qui est de l’ordre d’une non-vie qui se développe jour après jour au fil du temps.
On comprend aisément que Cécile Garcia Fogel ait été fascinée par cette histoire qui dérive avec le temps dans une sorte de doux délire et de douce folie qui ne demande qu’à éclater. On saisit bien le parti que la comédienne, en se mettant elle-même en scène, pouvait tirer de l’histoire de ce personnage prétendument gris et de son histoire tout aussi grise. Ce que dès lors elle réalise sur scène finit par devenir passionnant. Avec comme point de départ un étonnant paradoxe dû à sa personnalité de comédienne qu’elle parvient à résoudre de superbe manière. On connaît en effet la tempérament fort, éclatant de Cécile Garcia Fogel, et la voilà soudainement devant nous chargée d’interpréter le rôle d’une femme sans éclat, ancrée dans sa folie amoureuse jour après jour. Et effectivement ce qu’elle réalise sur le plateau demeure d’une rare force intérieure, gestuelle et diction (jusqu’au chant) impeccables au point de nous mener dans un ailleurs auquel on ne s’attendait pas forcément, alors que la comédienne évolue dans un décor sombre, triste, une table, un fauteuil, une simple chaise (dispositif signé Luna Rauck).
Dans son apparente simplicité la langue (l’écriture) de Marco Lodoli est belle. Elle recèle d’inquiétantes fêlures que Cécile Garcia Fogel parvient à dévoiler petit à petit sans que l’on y prenne garde et avec un art consommé, avec une force et une présence troublantes.
Photo : © Philippe Jamet
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