Vitalité de la dépression : une manière de chef d'œuvre…
Ivanov d’Anton Tchekhov. Traduction de Françoise Morvan et André Markowicz. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Créé du 21 janvier au 6 février 2026 au TNP de Villeurbanne. Tournée à venir : à Caen, Scène nationale de Douai-Arras, SN La Rochelle, Théâtre du Carouge (Suisse), Châtenay-Malabry, SN du Grand-Poitiers…

De Tchekhov nous connaissons tous, peu ou prou, la Mouette, la Cerisaie, les Trois sœurs, chefs-d’œuvre figés une fois pour toutes dans leur perfection, nous connaissons aussi éventuellement quelques-unes de ses pièces en un acte, mais qu’en est-il d’Ivanov, sa première pièce de théâtre écrite à l’âge de 27 ans, jetée avec une rage salutaire sur le papier ? La pièce nous est un peu moins familière, ce qui n’a pas empêché des grands noms de la scène, Claude Régy, Alain Françon, Luc Bondy il y a près d’une dizaine d’années, de s’y être confronté et de nous la proposer toujours avec de grandes distributions… Il y a en outre, pour ne pas arranger les choses, au moins deux versions de ladite pièce qui semble partir dans tous les sens, qui en tout cas devient difficile à saisir et dont la réception lors de leurs créations en Russie (en 1887 et 1889) furent diamétralement opposées. Rien de plus normal après tout. C’est pour ainsi dire la loi du genre…
À voir, avec un plaisir inouï, ce que vient de faire Jean-François Sivadier avec ses compagnons de toujours, Nicolas Bouchaud et Norah Krief notamment, avec quelques nouveaux venus aussi, nous sommes tous prêts à nous battre la coulpe, tant la représentation qui nous est offerte ici frise la perfection, et parvient presqu’à réconcilier les deux versions, bref à en faire un objet paradoxalement cohérent. Enfin presque, mais Sivadier assume, et c’est tant mieux. L’objet n’en devient peut-être que plus passionnant. À partir de la traduction toujours incisive du duo Françoise Morvan-André Markowitz le trio formé par Jean-François Sivadier à la mise en scène, Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit, à la collaboration artistique, avec aussi cette fois-ci l’apport scénographique de Marguerite Bordat qui donne de l’air au plateau en ouvrant l’espace savamment composé de quelques éléments et voilages, l’équipe développe son propre parcours au cœur du texte de Tchekhov, auteur que Sivadier n’avait jamais mis en scène, mais autour duquel il a mainte et mainte fois travaillé au point d’être véritablement en accointance avec lui. Et cela se sent dès l’abord, à la fois dans la maîtrise de tous les éléments, du jeu – Nicolas Bouchaud dans l’« impossible » rôle d’Ivanov, en tête – à la gestion de l’ensemble, le tout découpé au scalpel. Surtout il parvient à trouver un subtil équilibre entre les différents éléments des deux versions de la pièce, un équilibre que la distribution en son entier parvient à maintenir vaille que vaille dans un parcours qui se fraye un chemin entre les différents registres du tragique au pathétique, au dépressif, en passant par le comique aux confins de la bouffonnerie… À ce stade c’est un authentique exploit. Le tout articulé autour d’une scène centrale terrifiante qui est un modèle de cruauté au moment où Ivanov-Nicolas Bouchaud, acculé, finit par lancer à sa femme, la petite juive Anna Petrovna-Norah Krief, phtisique, qu’elle est condamnée à une mort prochaine. Glaçant. Avant de replonger dans le sinistre et dérisoire tourbillon de la vie de la petite société qui gravite autour de lui… Étonnantes figures tracées par Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Frédéric Noaille et Agnès Sourdillon, tous parfaits dans leurs humaines, trop humaines caricatures respectives, et par-delà les ponctuations et considérations musicales que Jean-François Sivadier aime toujours à s’offrir et à nous offrir dans des temps de belle respiration.
Photo : © Jean-Louis Fernandez
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