Brecht, enfin…

Jean-Pierre Han

27 janvier 2026

in Critiques

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht. Mise en scène de Nora Granovsky. Représenté au Théâtre du Nord à Lille, du 10 au 24 janvier 2026. Tournée en cours : le Manège, scène nationale transfrontalière (Maubeuge) les 16 et 17 octobre 2026, Maison des Arts du Leman (Thonon-les-bains) le 22 janvier 2027, Théâtre de la Tempête (Paris) du 16 avril au 9 mai 2027… 

Frédéric

Après une longue traversée du désert sur nos scènes nationales, Brecht semble, depuis quelques saisons, revenir en grâce, timidement d’abord c’est-à-dire avec des œuvres et des spectacles qui en auront été tirés (comme les extraits de Grand peur et misère du IIIe Reich mis en scène par Julie Duclos, ou la Mère Courage de Lisa Houbrecht) mais n’auront pas été en capacité d’apporter un éclairage nouveau ou simplement juste sur l’œuvre du dramaturge allemand. Il n’y a, à vrai dire, et à ma connaissance, guère que le « Lehrstück », L’Exception et la règle, dans son registre particulier, remarquablement présenté – faut-il s’en étonner ? – par Bernard Sobel qui aura pu éveiller ou réveiller des réflexions sur la situation, essentielle, de Brecht avec son temps et, par-delà, avec le nôtre lequel est plus que jamais chargé de menaces fascistes. La situation est plutôt paradoxale dans la mesure où justement les temps que nous vivons inciteraient plutôt à nous pencher davantage sur l’œuvre et la pensée théâtrale et politique de Brecht. Y venons-nous ? La mise en scène de la Bonne âme du Se-Tchouan par Nora Granovsky est une belle réponse à la question. La situation est par ailleurs encore plus paradoxale dans la mesure où l’œuvre du dramaturge allemand va, en août prochain, tomber dans le domaine public, ce qui devrait occasionner un regain de traductions et peut-être de créations théâtrales en tous genres pour le meilleur, on l’espère, et pour le pire, on le craint.

On remarquera au passage qu’au fil des ans, ce sont toujours certaines œuvres du dramaturge appartenant aux mêmes périodes de sa vie qui sont souvent mises en avant : on a ainsi un temps eu la reprise des œuvres appartenant au cycle des pièces de jeunesse anarchisantes de l’auteur… Aujourd’hui avec la Bonne âme de Se-Tchouan que présente Nora Granovsky juste avant la mise en scène du Cercle de craie caucasien ces jours-ci par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la ville de Paris, qu’il dirige, c’est bien sûr un autre Brecht qui est mis en valeur, sachant que ces deux œuvres (la première composée alors que l’auteur est en exil au Danemark d’abord, en Norvège ensuite entre 1938 et 1940, en 1945 pour la deuxième). Toutes deux, composées à partir de textes chinois – heureuse coïncidence – font partie de la période la plus féconde de Brecht selon l’une de ses premières traductrices française, Geneviève Serreau. La période correspond au temps de l’exil de Brecht, aux Etats-Unis notamment… À nous d’en tirer profit !…

C’est en tout cas, pour en venir au vif du sujet, avec un plaisir inouï que l’on (re)découvre La Bonne âme de Se-Tchouan mise en scène dans son intégralité et dans son intégrité par la metteure en scène Nora Granovsky, une révélation pour ce qui me concerne, même si elle a déjà une belle expérience de la scène (elle a ainsi notamment travaillé, paraît-il, sur Le Précepteur de Brecht). Fidélité absolue donc en ce qui concerne l’approche, la saisie et la mise en valeur du texte, la pièce fait partie, tout comme le Cercle de craie caucasien, d’un cycle qu’un des nombreux commentateurs de Brecht qualifiait de « tentation de la bonté ». La Bonne âme du Se-Tchouan traduite ici par Mathilde Sobottke annonce son sujet dès le titre, et développe la fable de la « commande » de son trio de dieux descendus sur terre pour trouver une bonne âme, qu’ils pensent avoir enfin trouvée en la personne de la prostituée Shen-Té en l’occurrence. Subtile et impitoyable démonstration de l’auteur qui va jusqu’à inventer un double de la jeune femme, son double masculin, un « cousin » impitoyable celui-là, Shui-Ta, parce que marchant au pas du monde dans lequel tous les protagonistes, miséreux ou possédants, vivent à sa manière moralement pas très « positive ». La réussite du travail de Nora Granovsky réside dans sa capacité à dérouler – avec l’aide d’une belle distribution de pas moins d’une dizaine de comédiens (Sophie Affholder, Julie Baffier-Caliciuri, Jérôme Castel, Laure Catherin, Jade Crespy, – Che-Té et Choui-Ta – Ambre Germain-Cartron, Alexis Hubert-Demoulin, Gregory Miège, Shade Hardy Garvey Moungondo et Miya Péchillon, dont certains sont issus de l’École du Théâtre du Nord, dans le groupe de Studio 7 – le fil de la démonstration qui aboutira à la retraite « précipitée » des dieux avec leurs mots de consolation du type : « reste là (Sur cette terre. Contente-toi d’être bonne et tout ira bien » ! ou « Puisque notre quête est finie/Laissez-nous partir sur le champ/Que soit bénie, trois fois bénie/Notre bonne âme du Se-Tchouan »… Avant qu’un acteur vienne s’adresser au public : « […] Nous rêvions d’une légende dorée/Et voici qu’elle a pris un tour amer […] »… La démonstration, a effectivement été menée à tous les niveaux par l’impitoyable Brecht relayé ici par la metteuse en scène qui œuvre avec une belle liberté dans sa fidélité à l’auteur au cœur de l’intelligente scénographie de Jane Joyet. Il n’y a guère, à vrai dire que la partition musicale originale de Paul Dessau qui n’a pas été reprise alors que l’on sait que Nora Granovsky travaille aussi dans le domaine musical… Petit paradoxe qui n’entache en rien sa mise en valeur de cette Bonne âme…

Photo : ©  Frédéric Iovino