Ultime chant de l'humanité

Jean-Pierre Han

21 janvier 2026

in Critiques

Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de saint François sur le parking du supermarché, d’Ascanio Celestini, mise en scène de l’auteur. Spectacle en tournée du 13 au 17 janvier 2026 au Théâtre Joliette à Marseille. Suite de la tournée en Belgique (Namur, Soumagne, Ciney, Verviers…), puis du du 17 au 21 février à la Maison des Métallos à Paris.

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Voilà près d’une quinzaine d’années (depuis 2012 exactement) qu’Ascanio Celestini, une de figures majeures du théâtre-récit italien, travaille en collaboration avec le comédien, – metteur en scène lui aussi, cofondateur du Raoul Collectif –, le belge Fabrice Murgia qui fut l’élève de Jacques Delcuvellerie, une référence. Largement de quoi marcher ensemble d’un même pas (toujours très rapide, voire trépidant), largement de quoi être ensemble très exactement sur la même longueur d’onde. Ce qu’attestent déjà les deux premiers volets de la trilogie qu’ils ont entreprise à partir de 2017 et qui répond au nom parfaitement clair de « Trilogie des pauvres diables ». Rumba, tel est le titre de ce troisième volet qui, s’il n’était pas assez explicite, est affublé d’un sous-titre, L’âne et le bœuf de la crèche de saint François sur le parking du supermarché en forme de résumé explicatif. Au vrai, et avant même la mise en orbite de cette trilogie Ascanio Celestini et David Murgia avaient exercé avec une ironie ravageuse et avec vigueur leur talent dans un Discours à la nation prononcé et joué en 2013. Une parfaite mise en train pour leur discours et leur spectacle d’aujourd’hui.

Les titres des deux premiers volets de cette « Trilogie des pauvres diables », Laïka et Pueblo, affirmaient déjà une certaine ligne dont ils n’ont jamais dévié, avant d’aboutir à cette fable de Noël rêvée sur le parking d’un supermarché situé en périphérie de la ville. « Laïka » est le nom de la petite chienne soviétique, la première à avoir été envoyée si près de Dieu (« Si c’est vrai que Dieu est dans le ciel, ce jour-là, l’être vivant le plus proche de Dieu était un chien » !), ce jour de novembre 1957. Ascanio Celestini et David Murgia ont les yeux rivés sur la voûte céleste : ils y reviennent au début de Rumba… Pueblo enfin, créé en 2020, dit bien que c’est au peuple et pour le peuple – mieux, à tous les miséreux de la terre entière par-delà la simple classe ouvrière – que le duo s’adresse et promet – rêve –, donne la parole… Rumba serait-elle la danse (la ou les danses) d’une certaine apothéose ? En tout cas pour que la cérémonie puisse donner cette impression, on se retrouve avec à peu de choses près le même dispositif, réduit à des signes et une expression scénique des plus simples, avec petit rideau rouge (comme dans Laïka), quelques caisses en guise de chaise histoire de s’asseoir, et que le musicien, Maurice Blanchy dans Laïka, Philippe Orivel dans les deux derniers volets de la trilogie, à qui le comédien s’adresse puisse répondre en musique (jamais en parole). Il y a là une extraordinaire mécanique dont usait déjà Dario Fo dont Ascanio Celestini poursuit manifestement le travail en y mêlant l’influence politique de Pasdolini. Et s’opère bientôt, à travers cette fable de fin d’année, à travers le récit des étapes de la vie de François d’Assise du XIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, le défilé de cette humanité cassée, humiliée qui cependant s’avère être la seule à pouvoir encore être debout

C’est réalisé, démontré avec une réelle maestria qui vous emporte dans un tourbillon dont on ne saurait sortir tout à fait indemne, effet évidemment recherché. Le vertige guette. Alors que déjà la simple énonciation du terme de rumba – et ses différentes acceptions avec leurs rythmes à quatre temps vous avaient emporté jusqu’à l’étourdissement. Ensemble, Ascanio Celestini et David Murgia créent un style reconnaissable en tous.

Voir les textes d’Ascanio Celestini traduits et présentés par Olivier Favier dans Frictions n° 15, automne 2009.

Photo : © Théâtre National Wallonie-Bruxelles