Un hymne à la vie au milieu des décombres
Vie et destin, liberté et soumission d’après Vassili Grossman par Brigitte Jaques-Wajeman. Théâtre des Abbesses, jusqu’au 27 janvier à 19 h 30 (dimanche à 15 heures). Relâche les samedis. Tél. : 01 42 74 22 77.

On me pardonnera de parodier le titre du livre de Lénine, Que faire ?, mais face à l’adaptation de Vie et destin de Vassili Grossman, c’est bien la question que l’on est en droit de se poser : que faire, ou plus exactement comment faire théâtre de ce monument (terme à prendre dans tous ses sens) de près de 1500 pages ? Ce livre-somme achevé en 1959 et qui fut très rapidement censuré avait pu voir le jour d’abord en Occident en 1980, puis enfin en URSS en 1988, vingt-quatre ans après la mort de son auteur…
À la question de savoir comment faire théâtre de cette somme, la réponse de Brigitte Jaques-Wajeman est sans ambiguïté ; le sous-titre de son spectacle indique clairement son parti pris : « liberté et soumission », celles concernant notamment un des personnages principaux du livre, le savant physicien nucléaire Viktor Pavlovitch Strum sur lequel d’ailleurs se concentre et s’achève toute la dernière partie du spectacle, étant entendu que cette thématique « travaille » aussi les autres personnages importants du roman, mais sous des formes moins radicales et évidentes.
Pour ce qui est du traitement théâtral de l’ensemble, Brigitte Jaques-Wajeman s’est à bon escient souvenue de celui qui fut son professeur, Antoine Vitez dont on se rappellera ce qu’il avait magnifiquement réussi (et finalement inauguré au regard d’une histoire du théâtre contemporain) dans sa mise en espace des Cloches de Bâle d’Aragon, intitulé Catherine. Soit plus exactement une mise en lecture qui présente dans le cas présent l’avantage d’élaguer voire de carrément mettre de côté nombre d’aspects de la somme pour le moins complexe de Vassili Grossman. Que faire, en effet, j’y reviens, de la mosaïque du livre qui entrecroise nombre de récits savamment intriqués les uns dans les autres ? Autour de la grande table autour de laquelle ont pris place les neuf protagonistes du spectacle leur travail consistera à passer d’un état de jeu à un autre, d’une simple lecture à une séquence purement théâtrale. C’est redoutablement intelligent et astucieux et cela permet surtout de justifier les coupures et autres « raccourcis » opérés par Brigitte Jaques-Wajeman, adaptatrice, metteuse en scène et aussi scénographe de l’ensemble, cette dernière fonction étant ici capitale puisqu’elle donne vie au dispositif (avec table à jardin et espace nu de jeu à cour et quelques éléments de ce qui pourrait servir de décor à condition de le construire) ; tous les éléments de distanciation sont ainsi évoqués et mis en place.
C’est, je le répète, d’une grande intelligence, d’autant que l’ensemble de la distribution suit le processus mis en place : Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Doll, Thimothée Le Peltier, Pierre-Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos et Thibault Perrnoud. Tous jouent admirablement le jeu, passant d’un registre à un autre sans coup férir (de la lecture, du jeu, du récit…) pour finir quand même (dans la deuxième partie notamment où le traitement théâtral se permet même d’investir la bouffonnerie, ce qui ne manque pas d’être surprenant).
Reste qu’à relire l’ouvrage de Vassili Grossman traduit par Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard et tel qu’il sert ici de base, on pourrait, pauvres mortels théâtreux que nous sommes, trouver la réduction opérée (mais comment faire autrement ?) un peu raide. Manque en particulier ce qui fait du livre de Vassili Grossman un immense chant lyrique dans lequel il s’autorise même quelques commentaires personnels en surplomb de son récit parsemé de références littéraires poétiques et artistiques.
Photo : © Gilles Le Mao
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