Un moment de théâtre unique

Jean-Pierre Han

8 janvier 2026

in Critiques

A love suprême de Xavier Durringer. Mise en scène de Dominique Pitoiset. Théâtre 14 jusqu’au 24 janvier, à 20 heures (jeudi à 19 heures, samedi à 16 heures). Tél. : 01 45 45 49 77. wwwtheatre14.fr

Le texte de la pièce est paru aux Éditions Théâtrales.

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La reprise six ans après sa création du monologue de Xavier Durringer A love suprême, toujours dans la mise en scène de Dominique Pitoiset et avec (pour) Nadia Fabrizio, s’impose d’elle-même par sa qualité intrinsèque. Rien a priori de plus normal puisque le texte est né d’une commande de la compagnie Pitoiset à l’auteur, et a été spécialement écrite pour la comédienne fétiche du metteur en scène. Seul point sombre de cette recréation : l’absence de l’auteur disparu au mois d’octobre dernier. Mais le travail d’écriture avait été fait dans une totale osmose après de nombreuses séances communes avec Nadia Fabrizio dont Durringer, en attentif ami et en auteur chevronné avait su tirer profit du vécu de la jeune femme et nourrir sa propre création. Le résultat au seul plan de la réalisation de l’écriture de la courte pièce est étonnant alors que la réalisation de Dominique Pitoiset – Nadia Fabrizio a toujours été de la majorité de ses mises en scène – parvient à en saisir les moindres nuances et subtilités.

Le développement est tout à fait étonnant. Avec comme point de départ l’emprunt du titre – A love suprême – à une œuvre de John Coltrane qui du coup annonce la rythmique syncopée de l’ensemble et son esprit. Nous voilà embarqués, c’est vraiment le terme, dans le récit et le déploiement d’une vie, celle d’une stripteaseuse de peep-show que la direction de la boîte, A love suprême, en lettres rouges, et sis du côté de Pigalle, vient de renvoyer du jour au lendemain pour cause d’âgisme, soit après une trentaine d’années de bons et loyaux services dans le même établissement. Et voilà l’« artiste » (c’en est, après tout, réellement une) déchue priée de ramasser ses affaires, petites culottes et autres vêtements… Rien à vrai dire de bien particulier, sauf que le monologue va bientôt prendre une autre dimension. Du classique étonnement de l’intéressée liée à une légitime colère, c’est vers une autre dimension que le discours de l’artiste va se diriger. Sous le maquillage, les faux cils et la belle perruque blonde qu’elle va enlever puis finalement remettre, apparaîtra alors la silhouette et le visage d’une femme en train de vivre le basculement d’une époque à une autre dans un lieu emblématique, celui du quartier de Pigalle avec ses boîtes de strip-tease, ses cabarets et autres établissements qui ont fait sa réputation, des années quatre-vingt – années sida – à aujourd’hui. Bascule du temps. Passage du « folklore » du lieu avec son décor de littérature populaire, à la réalité d’aujourd’hui, l’écriture de Xavier Durringer suit habilement et avec une vraie pudeur ce parcours, en même temps que c’est le portrait sensible d’une femme de notre (de son) temps , Bianca la blanche, qui se dévoile petit à petit. Un monde en train de disparaître.

Pour aussi pertinent et subtil que soit le texte de Xavier Durringer, il ne serait probablement rien sans la présence lumineuse de Nadia Fabrizio qui réalise là une performance de tout premier ordre mise discrètement en lumière (dans tous les sens du terme) par Dominique Pitoiset qui la connaît bien et jusque dans ses moindres et subtiles variations. Du très grand art qui ne nécessitait pas l’emploi d’une sonorisation : la voix nue de l’actrice aurait amplement suffi.

Photo : © Mirco Magliocca