Un conte moderne ou… futuriste
Les petites filles modernes (titre provisoire). Création théâtrale de Joël Pommerat. Théâtre des Amandiers de Nanterre, CDN, dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 24 janvier 2026 à 19 h 30 (18 h 30 pendant les vacances scolaires), samedi 18 h 30 et dimanche 15 h 30. Puis grande tournée à Châtenay-Malabry, Evry, Bourges Amiens, Dunkerque, Strasbourg, etc. Tél. 01 46 14 70 70. nanterre-amandiers.com

Nous voilà prévenus d’emblée : si Les petites filles modernes (titre provisoire) n’est pas comme les précédentes créations pour enfants de Joël Pommerat un conte saisi et adapté parmi les plus connus du répertoire (Cendrillon, Le petit chaperon rouge, Pinocchio, et autres Contes et légendes…), il n’en reste pas moins dirigé au départ vers un public certes déjà un peu plus âgé que les précédents, n’adapte aucun grand classique du genre, mais fait quand même référence, en le retournant comme un gant, à un autre grand classique, du genre romanesque celui-là, le livre de la Comtesse de Ségur, Les petites filles modèles. Ce sera tout mais néanmoins éclairant d’autant que le titre est ici assorti d’une parenthèse, « titre provisoire » que l’on pourra interpréter à loisir. « Ceci n’est pas une pipe » avait dit le peintre Magritte en parlant d’une de ses œuvres, « ceci n’est pas un conte » nous dit en substance Pommerat !…
Et d’embarquer le spectateur dans une histoire que l’auteur-metteur en scène nous fait la grâce de nous expliciter dans les documents accompagnant son travail car c’est devenu ces derniers temps une nouvelle habitude des artistes que d’analyser et d’expliquer longuement l’objet de leurs créations, ce qui, parfois, ne fait que les rendre plus énigmatiques, pour ne pas dire plus. Pommerat nous dit ainsi – et pour ne prendre qu’un exemple – qu’il est en train, avec ce spectacle, de faire du « théâtre-roman », ce qui ne manque pas de nous interroger d’autant que cette appellation nous renvoie, on s’en doute à tort, vers le Théâtre/roman d’Aragon, mais ceci est un autre problème… Bref nous voilà happés – c’est bien le terme étant donné l’environnement dans lequel cela se passe – dans son histoire, celle de deux gamines, entre enfance et adolescence, dans une sorte de béance temporelle, un hors temps / hors espace, un no man’s land aussi bien spatial que temporel si on ose dire. Deux collégiennes donc, Marjorie (Marie Malaquias) et Jade (Coraline Kerléo) qui vont, en disharmonie puis en affrontement avec le monde des adultes (les parents représentés par le seul Éric Feldman ainsi que de nombreuses voix off), apprendre après un temps d’observation presqu’hostile par lier une profonde amitié aux confins d’un authentique amour qui les mènera à se détacher du banal monde terrestre pour basculer dans le plus pur fantastique, là elles feront connaissance d’un autre couple, leur double déformé en somme surgi d’une autre planète ou de leur imagination, c’est tout un. Comme toujours dans ce cas de figure ce qui affleure de la fable c’est la friction entre le réel – celui du monde des adultes, des parents, celui du père de Marjorie et des instances scolaires qui ne sauraient supporter cet autre chemin qu’elle emprunte avec une belle virulence – et l’imaginaire. Ainsi décrite l’histoire mise à plat n’aurait probablement, et sans jeu de mots, rien d’extraordinaire d’autant qu’ici l’écriture de Joël Pommerat n’y fait guère merveille comme réduite à sa plus simple et basique expression. Ce qui, en revanche, donne toute sa valeur au spectacle c’est le relais opéré par la matérialité de l’environnement dans lequel se développe l’histoire qui, de très loin, pourrait parfois faire penser aux nouvelles fantastiques, jusqu’au vertige, d’auteurs sud-américains comme Borgès ou Bioy Casarès… Comme toujours dans les spectacles initiés par Joël Pommerat, ceux-ci se développent dans l’environnement spatial – ici quasiment en noir et blanc – conçu et savamment sous-éclairé par Éric Soyer dans lequel la création vidéo de Renaud Rubiano (n’oublions surtout pas la création sonore de Philippe Perrin et d’Antoine Bourgain avec la musique signée Antoine Leymarie). À ce stade de perfection Joël Pommerat peut effectivement développer sa fable.
Photo : © Agathe Pommerat
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