Pasolini aseptisé
Pétrole, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault. Texte français de René de Ceccatty. Festival d’automne au Théâtre de l’Europe-Odéon. Jusqu’au 21 décembre à 19 h 30. Dimanche à 15 heures. Tél. : 01.44.85.40.40. billetterie@theatre-odeon.fr
Sylvain Creuzevault, Sérieux-pas sérieux conversation avec Olivier Neveux. Éditions Théâtrales. 148 pages, 20 euros.

Le moins que l’on puisse dire c’est que Sylvain Creuzevault ne manque pas d’ambition dans le choix des textes qu’il entreprend de porter à la scène. Ce sont tous, essentiellement, pour ne pas dire uniquement, des grandes œuvres, jamais théâtrales, dont il s’empare et adapte à sa façon. Ainsi de Pétrole de Pier Paolo Pasolini, après Dostoievski ou Peter Weiss plus récemment et à cette nuance (importante) près que le texte de l’auteur italien qu’il a travaillé des années durant, n’est pas achevé, ce qui concernant donc son adaptation-transposition pour la scène pose un certaine nombre de questions que tout le monde, sous sa houlette, semble évacuer tranquillement.
À ce choix d’essentiellement travailler sur des œuvres romanesques – assertion quelque peu contredite avec notamment la présentation fin janvier prochain à la Commune-Centre Dramatique national d’Aubervilliers, son travail sur la pièce Pylade avec les élèves de 3e année du CNSAD – Sylvain Creuzevault marche d’un même pas que son ami Julien Gosselin qui l’accueille à l’Odéon au point même de finir par faire comme lui un usage immodéré, et en tout cas fort contestable, de la vidéo. Mais ceci est un autre problème sur lequel nous pourrons revenir et pose en tout cas, dès l’abord, la question de ce que ces deux metteurs en scène entendent par matière théâtrale, en dehors de ce que l’on peut éventuellement nommer œuvre dramatique.
Bien malin qui pourra résumer en quelques mots la matière de Pétrole, c’est-à-dire au fond en essayant de la réduire alors qu’avec ses huit cent cinquante pages dans l’édition Gallimard elle n’est elle-même qu’un partie d’une œuvre qui devait en compter deux mille selon ce que nous informe son traducteur et fin connaisseur de l’auteur René de Ceccatty qui s’est mis à son ouvrage à chaque nouvelle connaissance que l’on pouvait avoir des manuscrits, dès 1995 en France, et la dernière fois fin 2022. L’œuvre est donc inachevée alors que son auteur travaillait à son élaboration, au moment de son assassinat en novembre 1975. Elle a largement eu le temps (et la place) d’accueillir, d’expérimenter et de brasser toutes les formes d’écriture, le tout finissant par former un immense poème, une sorte de traversée de toute une vie au moins à l’instar de la Divine comédie de Dante que l’on peut légitimement évoquer, comme on pourrait également évoquer le Faust de Goethe et bien d’autres sources dont l’auteur cite les noms en début d’ouvrage que Creuzevault reprend tel quel en début de spectacle alors que le contexte n’est pas le même, et cela finit par sonner faux. Tout cela pour dire l’ampleur du projet. On se référera à l’édition et à la traduction de René de Ceccatty et plus simplement partir du point de départ décrit par Pasolini lui-même : « Printemps ou été 1972. Mes yeux sont tombés par hasard sur le mot ”Pétrole” dans un petit article, je crois, de l’Unità, et ce n’est que d’avoir pensé au mot ”Pétrole” comme titre de livre qui m’a poussé à concevoir la trame de ce livre. En moins d’une heure, cette ”trace” a été pensée et écrite. »
On pourra également et surtout dans le cas présent renvoyer aux écrits et explications de Sylvain Creuzevault qui semble vouloir nous accompagner, sinon nous guider, dans l’approche de son spectacle, ce qui est un phénomène dont il faut sans doute tenir compte, et dont on finit par se demander quelle est sa finalité : deux pleines pages et un quart grands formats 41x21 cm du journal-programme de l’Odéon pour tout nous expliquer de son travail, de son appréhension et compréhension de l’œuvre, de sa manière de l’aborder, etc., qui renvoie au livre qu’il vient de commettre avec Olivier Neveux, Sérieux-pas sérieux, dans lequel il fait quand même mine de ne pas croire à ce type de démarche et devise effectivement selon le très juste titre entre le très « sérieux » et le « pas sérieux », voilà qui fait beaucoup !… On remarquera au passage que ce livre déroule ses chapitres à chaque fois sous l’exergue d’une citation de… Pasolini : Sylvain Creuzevault est-il hanté à ce point par l’auteur italien ? Pas plus sans doute que ses autres auteurs comme Dostoievski, ou Marx encore…, peu importe. La seule question est de savoir si cette « danse » autour de Pasolini éclaire en quoi que ce soit ce qu’il nous donne ensuite à voir sur le plateau de l’Odéon.
Et c’est bien là où le bât blesse. Ou à tout le moins pose réellement question. J’entends bien que Sylvain Creuzevault avec ses comédiens qu’il plonge dans un état de complicité absolue, tous remarquables certes et dans un jeu d’une incroyable et rapide intensité, Sharif Andoura, Pauline Bélier, Gabriel Dahmani, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière, Anne-Lise Heimburger, Arthur Igual, Sébastien Lefebvre, semblent prendre à bras le corps le (les ?) textes de Pasolini, mais c’est au point de finir par le perdre en y ajoutant même parfois un côté « pas sérieux » comme dans les scènes sexuelles. J’entends bien aussi ce que Creuzevault explique de manière claire dans son livre, ne cessant d’ailleurs de se référer à Heiner Müller citant même cette réflexion tirée de Quartett et qu’il fait sienne : « Qui crée veut le destruction »… et qu’il parvient effectivement à détruire l’œuvre initiale tout en naviguant entre le « sérieux et le pas-sérieux », en évitant autant que faire se peut de se laisser récupérer – mais le combat est perdu d’avance – par notre belle société bourgeoise qui est passée maître dans cet art de la récupération, ce qu’expliquait déjà très bien Roland Barthes en son temps. « Je n’ai pas besoin d’écrire une révolution, j’ai besoin d’écrire l’odeur qui se dégage du régime de merde. Le théâtre peut cela, ce n’est pas rien, mais c’est tout, il ne peut pas plus. » Que pouvait Creuzevault en adaptant Pétrole de Pasolini (sauf à reprendre grosso modo comme il le fait, mais de loin, la trame du livre autour de la personne dédoublée du personnage de Carlo, haut cadre de l’industrie pétrolière et l’« autre », Carlo II, l’« infernal » se livrant aux expériences sexuelles les plus débridées) ?…
Photo : © Jean-Louis Fernandez
Dernières nouvelles