Pour ne pas oublier
Mémoire de fille d’après Annie Ernaux. Création théâtrale de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy. Mise en scène de Sarah Kohm. Spectacle créé le 14 novembre au Théâtre Jean-Claude Carrière à la Cité Européenne du théâtre. Domaine d’O à Montpellier. Tournée au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville à partir du 26 novembre 2025.
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Le chemin qui a mené à la présentation de ce formidable Mémoire de fille d’après Annie Ernaux et porté à son point d’incandescence par la non moins formidable Suzanne de Baecque, est pour le moins particulier. Le projet en effet, dans un premier temps, avait été réalisé en Allemagne au Studio de la Schaubühne de Berlin par un collectif purement féminin dans une mise en scène de Sarah Kohm et avec Veronika Bachfischer dans l’unique rôle du spectacle. On retrouve ces deux femmes avec Elisa Leroy dans le trio collectif en responsabilité de la création française, mais cette fois-ci, bien sûr, avec Suzanne de Baecque sur le plateau. Ces précisions ne sont pas anodines dans la mesure où l’adaptation du livre d’Annie Ernaux s’est vu discrètement adjoindre des textes des deux comédiennes… et sans doute ne serait-il pas superflu d’aller y regarde de plus près, d’autant que les personnalités de ces interprètes n’est pas forcément identique… Pour être personnelles cependant, elles n’en sont pas moins assez souples et discrètes pour se fondre sans heurt dans l’ensemble de l’ouvrage – lui aussi adapté selon certains critères – d’Annie Ernaux.
Reste donc la matière première du livre de l’écrivaine. Une matière très particulière dans la mesure où celle-ci a pour ainsi dire porté quasiment toute sa vie cet « essai » de retrouver celle qu’elle fut à l’âge de 17 ans, en 1958, jusqu’au moment de sa possibilité de véritablement écrire à partir de cette date, faisant une première tentative en 2003 – 45 ans après – : « toujours des phrases dans mon journal, des allusions ”la filles de S”, ”la fille de 58”. Depuis vingt ans, je note ”58” dans mes projets de livre. C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable. » (C’est moi qui souligne). Il faudra, en fait, « onze étés » encore (Annie Ernaux a alors 73 ans) pour que la possibilité d’écrire se fasse jour, et que livre paraisse en 2016, seulement a-t-on envie d’ajouter. Dans un certain sens Mémoire de fille est le livre qui sert de socle à toute une vie (quelle lapalissade puisque l’été 58 narre la première nuit d’Annie D. avec un homme !). S’établit à partir de là un perpétuel aller et retour entre la narratrice, Annie Ernaux, et cette Annie D.
Un jeu d’une belle subtilité placé sous les exergues du livre qui ne laissent aucun ambiguïté sur les intentions de l’autrice : « I know it sounds absurd but please telle me who I am » (Supertramp) et la seconde de Rosamond Lehmann un peu trop longue pour être citée en son entièreté, mais dont on extraira ceci : « Je n’ai honte de rien de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de honte à aimer et à le dire »…
Le livre d’Annie Ernaux et le travail de Suzanne de Baecque posent avec une rare évidence la question de savoir comment le désir féminin peut s’exprimer au cœur d’une domination encore et toujours masculine. En cela elle demeure d’une brûlante actualité sociétale, alors qu’Annie Ernaux ne manque pas de situer ce questionnement dans une perspective historique celle de la fin des années 50 à quasiment aujourd’hui, dans son constant jeu de va et vient d’un personnage à l’autre, de celle que fut Annie D. et elle-même, Annie Ernaux.
C’est tout cela, avec une rare subtilité et sensibilité que Suzanne de Baecque porte à la scène, passant d’un registre à un autre, à la fois elle-même et l’autre, Annie D. et Annie tout à la fois ou alternativement, jouant d’une mise en abyme assez étonnante, mais parfaitement maîtrisée et convaincante.
Photo : © Marie Clauzade
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