Les constructions de la mémoire

Jean-Pierre Han

17 novembre 2025

in Critiques

Superstructure de Sonia Chiambretto. Mise en scène de Hubert Colas. Théâtres Amandiers de Nanterre, CDN. Festival d’automne. Depuis le 6 novembre jusqu’au 22 novembre à 20 heures (samedi, 18 h, dimanche 15 h.). Tél. : 01 46 14 70 00.

superstructure_c_herve_bellamy-300x164

Superstructure : Hubert Colas a repris, dès le début des répétitions du spectacle, le premier titre de l’ouvrage de Sonia Chiambretto qu’elle avait fini par nommer Gratte-ciel après quelques hésitations. Rien là, dans cette hésitation, que de très naturel voire de logique car du premier au deuxième titre le lien est évident. Superstructure étant peut-être le plus juste et pourtant le plus abstrait dans sa polysémie. Il fait en effet référence au vaste programme qu’avait eu Le Corbusier dans les années 1930 pour Alger, le « projet Obus » qui devait se développer et longer le littoral avec la construction d’un immeuble sinueux de plus de dix kilomètres et dont la toiture était une autoroute ! Une « superstructure » en somme – nouvelle cité radieuse ? – qui ne vit jamais le jour mais qui était une parfaite métaphore de l’histoire de l’Algérie contemporaine. C’est bien cette métaphore qu’entend développer et matérialiser Hubert Colas dans son spectacle, à partir de l’écriture du texte de Sonia Chiambretto, un texte polyphonique et choral, comme toujours superbement construit et écrit dans une langue qui se construit et se développe à partir d’une mémoire qui n’a pas été transmise à l’autrice dont le père biologique algérien fut tardivement rencontré.

Concepteur de toutes les scénographies de ses spectacles Hubert Colas matérialise cette structure d’écriture de Sonia Chiambretto de superbe et intelligente manière, avec un immense écran en fond de scène et sur lequel les vidéos de Pierre Nouvel sont projetées faisant véritablement vivre la ville notamment dans son approche par la mer. Deux grands praticables surélevés que l’on peut réunir obligent les acteurs à souvent jouer sur leurs côtés pour les contourner ensuite.

Espace de jeu revisité tout comme la temporalité bouleversée, où il est bien question (pas forcément de manière chronologique) des trois périodes de l’histoire de l’Algérie contemporaine, trois « couches de mémoire telles que la colonisation, la guerre d’indépendance, la libération, la décolonisation, la ”décennie noire”» selon les propres termes de l’autrice. Différentes « couches de mémoire » qu’Hubert Colas avec ses sept comédiens reprend à son compte. C’est admirable dans les différents plans de circulation et de jeu sur le plateau, surélevé ou en ses abords et qui le contournent. La charge est violente et tout y est détaillé comme dans la liste des artistes et poètes assassinés pendant la « décennie noire ». Ils sont donc sept à assumer tous les rôles, passant de l’un à l’autre, de ceux des algériens comme de ceux des appelés du contingent contraints d’assister, voire de participer à des atrocités qu’en leur for intérieur certains d’entre eux réprouvent alors que les prisonniers algériens sont contraints de hurler à n’en plus finir « Vive la France » et « Vive l’Algérie française » !

Ils sont sept, femmes et hommes réunis – Ahmed Fattal, Said Ghanem, Adil Mekki, Isabelle Mouchard, Perle Palombe, Nastassia Tanner et Manuel Vallade – à faire vivre cette recherche mémorielle qu’avait donc entamée Sonia Chiambretto et que reprend et explore théâtralement ici à son compte Hubert Colas avec tous ces jeunes gens saisis dans un étau entre les islamistes et l’armée régulière, dans une société où règne un climat de terreur.

Photo :   © Hervé Bellamy