Subtile et jouissive mise en abyme…
Dialogue avec ce qui se passe de Nicolas Doutey. Mise en scène d’Adrien Béal. Studio-Théâtre de Vitry jusqu’au 15 septembre, à 20 heures. Puis tournée au CDN de Nancy, au CDN de Montreuil, au Théâtre Joliette de Marseille, au Théâtre des 13 Vents-CDN de Montpellier, au Théâtre du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence. Tél. : 01 46 81 75 50.
Le texte de la pièce est publié aux éditions : esse que, 158 pages, 15 euros.

C’est un duo singulier et d’une rare complémentarité que forment l’auteur Nicolas Doutey (qui sait pour avoir notamment été l’assistant d’Alain Françon ce qu’est le travail de plateau) et Adrien Béal (qui ne dédaigne pas de mettre la main à la pâte de l’écriture). D’une rare complémentarité et efficacité dans la mesure où chacun poursuit sa trajectoire artistique avec d’autres partenaires, en toute liberté. Cette notion de liberté personnelle dans leurs parcours respectifs leur permet sans doute d’œuvrer avec un plaisir renouvelé, chacun, surtout, respectant le travail spécifique de l’autre. Ainsi, dans ce dernier opus écrit par Nicolas Doutey celui-ci aura pris bien soin de n’écrire aucune didascalie expliquant dans une note en fin de publication de sa pièce que « le texte est écrit dans l’idée de noter le plan de la parole, et que le plan de ce qui se passe en dehors d’elle (avec lequel bien sûr elle pourra entrer en dialogue) en est un autre, que je laisse volontiers ouvert ».
Dialogue avec ce qui se passe pose d’emblée les termes de l’enjeu de la proposition de Nicolas Doutey en insistant sur la notion de dialogue et sur le présent de la proposition offerte à Adrien Béal. C’est donc bien, à ce niveau que travaille son texte ; c’est ce qu’il va se passer ou se produire et se développer sur le plateau qui est essentiel, et nous sommes bien, à ce stade dans le présent de la représentation, à charge pour le metteur en scène et ses interprètes de l’assumer. Subtil travail sur la question du temps (essentielle au théâtre) et que nous rappelle – heureuse coïncidence – Qu’est-ce que le temps ? de Saint Augustin qu’adapte et met en scène Denis Guénoun à Paris en ce moment… La démonstration qu’opère de manière ludique (à travers le jeu que l’auteur met en place et en action) n’occulte cependant pas l’autre question majeure que pose la représentation, et là le travail d’Adrien Béal prend toute sa valeur, c’est celle de l’espace, structurée et jalonnée de belle manière par Lucie Gautrain et Daniel Jeanneteau. Avec un mur blanc que les comédiens vont badigeonner de bleu disposé de telle manière côté jardin qu’il offre une grande perspective de l’autre côté : un espace vide qui file vers un ailleurs et qu’il faudra habiter le temps de revivre une journée passée au cours de laquelle Julie Lesgages (rôle d’Alice) – une habituée de la compagnie tout comme Pierre Devérines, Lou-Adriana Bouziouane ou encore Émile-Samora Fofana – a pris la décision d’écrire à son neveu… À partir de là la fable dont on devine l’issue qui ne peut que mener au constat et au rejet de revivre le fameux lundi où Alice avait pris la décision d’écrire à son neveu, alors que Sol et Nola se découvrent un passé amical longtemps enfoui, la fable donc aura eu le loisir de prendre de l’ampleur avec d’autres interlocuteurs (Louis Lubat et Laurence Mayor que l’on a toujours plaisir à retrouver), à partir de là donc le spectacle aura eu le temps de se « déplier », pour reprendre le juste nom (de théâtre déplié) de la compagnie que dirige Adrien Béal qui mène désormais ses projets au Studio-Théâtre de Vitry où il a été nommé en 2024 et dont Dialogue avec ce qui se passe est la première création in situ.
C’est finalement une formidable mise en abyme de l’acte théâtral lui-même – il a la subtilité de ne pas tomber dans les poncifs que l’on connaît sur le sujet – qui est porté à notre connaissance. Pour notre plus grand plaisir.
Photo : © Jean-Louis Fernandez
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