L’esprit du Théâtre du Peuple de Bussang

Jean-Pierre Han

31 août 2025

in Critiques

Le Roi nu d’Evgueni Schwartz. Mise en scène de Sylvain Maurice. Je suis la bête d’Anne Sibran. Mise en scène de Julie Delille. Héritier des brumes d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi. Mise en scène de Julie Delille. Tél. : 03 29 61 50 48 theatredupeuple.com.

Héritier des brumes est édité aux éditions Esse que

HERITER DES BRUMES _ 281 © Vincent Zobler (1)

En 130 années d’existence – on les célébrait cette année avec Julie Delille et ses camarades – autant dire que l’on a largement eu le temps de les connaître jusque dans leurs moindres détails, du moins peut-on se plaire à le croire, le déroulé des aventures du Théâtre du Peuple à Bussang, une expérience unique dans le milieu théâtral qui dépasse d’ailleurs largement ce simple secteur.

Au seul plan du grand spectacle programmé (et ses annexes, c’est-à-dire d’autres formes plus modestes) sa présentation est pour ainsi dire immuable (et inscrite dans ses statuts), avec son beau panachage de professionnels et d’amateurs sur la grande scène prévue l’après-midi à 15 heures avec ouverture au bon moment, et toujours très attendu, des portes en fond de scène donnant sur la nature dans la toute dernière partie du spectacle. Sorte de rituel quelque peu bouleversé cet été avec Le Roi nu d’Evgueni Schwartz mis en scène par Sylvain Maurice, puisque le spectacle débute toutes portes ouvertes avant de se refermer et d’être enfin rouvertes en fin de parcours comme le veut la tradition. Une entorse pas bien grave sans doute, moins frappante en tout cas que le fait que c’est sans doute l’une des toutes premières fois depuis longtemps (sinon la première fois) que le directeur (directrice) du théâtre, Julie Delille en l’occurrence, cède sa place de metteur(e) en scène à un collègue pour se « contenter » de la gestion de spectacles sinon « secondaires », du moins plus modestes. Ainsi Je suis la bête d’Anne Sibran mis en scène et interprété par Julie Delille qui retrouvait là le plaisir du jeu, s’il se donnait bien dans la même immense et unique salle de théâtre avait vu sa jauge « réduite » à 400 places (quasiment la moitié de l’ensemble). Quant au feuilleton en 6 épisodes sur la naissance du Théâtre du Peuple jusqu’à nos jours, Héritier des brumes, co-écrit par Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi et toujours dirigé par Julie Delille, il bénéficiait d’un nouveau lieu (« quatre planches et pas grand-chose » aurait dit Roger Vitrac, mais amplement suffisant pour faire théâtre et en pleine nature qui plus est, partie intégrante et essentielle de ces journées) ; un vrai théâtre de tréteaux correspondant en tous points à l’esprit du lieu.

C’est en cet endroit, fondamental, que l’esprit de Julie Delille justement, trouve son champ d’application, et finit par inverser l’ordre des choses, car, disons-le tout net, pour aussi intéressant et très attendu qu’ait été le travail sur Le Roi nu mené avec maestria par le comédien Manuel Le Lièvre, c’est bel et bien le déroulé de Je suis la bête, spectacle exigeant s’il en est qui aura connu un intérêt et un succès surprenants qui auront même étonné sa créatrice. Quant au feuilleton retraçant la naissance et l’existence du Théâtre du Peuple sous l’opiniâtre impulsion de son créateur Maurice Pottecher et de sa femme, Camille, c’est tout simplement très certainement la proposition qui s’avère la plus juste dans son rapport au public très particulier, fidèles et nouveaux spectateurs venus à la découverte de ce théâtre et tout simplement peut-être aussi de l’art théâtral, ce qui nous change du public de plus en plus captif d’autres manifestations festivalières. En ce sens ce n’est pas tant l’appréciation minutieuse des six épisodes d’une heure chacun qui importe (on pourra toujours considérer que tel ou tel épisode est plus ou moins bien réussi) que le geste de l’ensemble qui importe (et emporte !)…

Créé, contrairement à ce qui avait été envisagé, et faute de moyens – la situation financière du Théâtre du Peuple est plus que préoccupante même si le taux de remplissage des spectacles atteint son maximum – en tout juste six semaines, sur un plateau nu avec de temps à autres quelques accessoires, mais situé en pleine nature, et surtout avec neuf comédiens, professionnels et amateurs embarqués dans une même dynamique. Il convient de tous les citer, Raphaëlle de la Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, Monique Cordelia, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et Dominique Pourchet qui assument les très nombreux personnages de cette saga théâtrale. L’efficace simplicité de l’ensemble – une sorte de lecture améliorée jusque dans ses moindres détails – sied au propos. Et c’est bien la notion du travail effectué qui est mise en avant avec une réelle intelligence et correspond, je le répète à l’envi, à l’esprit du Théâtre du Peuple.

Photo : © Vincent Zobler