AVIGNON IN : la fiction pour dire le réel

Jean-Pierre Han

22 juillet 2025

in Critiques

Gahugo Gato (Petit Pays) d’après le roman de Gaël Faye. Mise en scène de Frédéric Fisbach et Dida Nibagwire. Cloître des Célestins, le 22 Juillet à 22 heures. Tél. 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

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Sans doute y a-t-il maldonne pour ceux qui dénieraient à l’auteur du livre de Gaël Faye, Petit pays – qui a, voilà presque dix ans maintenant connu un très grand succès –, le qualificatif de roman. L’autre fausse piste étant de considérer que puisqu’il y est question du génocide des Tutsi le lecteur, puis le spectateur vont se retrouver devant l’insupportable, l’accumulation des horreurs, l’inacceptable. Dans l’histoire des spectacles concernant ce génocide, dès les années 2000, Jacques Delcuvellerie et le Groupov présentaient (à Avignon entre autres) leur définitif Rwanda 94. L’affaire était ainsi entendue, et récemment encore, aussi bien aux Zébrures de printemps à Limoges qu’au festival d’Automne, le rwandais Dorcy Rugamba disait sa Lettre aux absents, dans un registre différent certes mais tout aussi terrifiant

Faut-il en vouloir à Gaël Faye et à ses adaptateurs avec lesquels il a d’ailleurs travaillé, Frédéric Fisbach et Samuel Gallet (un authentique écrivain et homme de théâtre) de n’être pas tout à fait dans ces mêmes registres ? Alors oui, on parlera de légère déception, de « sentiment mitigé », de « dilution d’intensité », voire de « mollesse », est-ce pour ne pas dire que l’on s’attendait à un discours musclé allant dans le sens d’une dénonciation violente, ce qui, dans un certain sens dénie, à tort, l’enjeu du roman de Gaël Faye ?

Ils se sont donc mis à trois pour présenter cette nouvelle adaptation théâtrale. À quatre même puisque le projet très particulier est né et s’est développé parce que Fisbach a rencontré Dida Nibagwire, devenue partie prenante du travail. Projet particulier parce ce que, présenté en kinyarwanda, la langue officielle du Rwanda pratiquée aussi dans une partie du Burundi, là où se situe l’action du spectacle. Une autre donnée importante concerne la volonté des créateurs de présenter leur travail (ce qu’ils ont fait) avec des participants rwandais en plein air, dans des lieux juchés sur les collines, là même où le génocide a débuté en 1994. Qu’en est-il réellement de ce voyage vers le Cloître des Célestins ?

Ce dernier lieu, l’équipe de création composée de onze interprètes rwandais auxquels se joint Frédéric Fisbach, l’apprivoise parfaitement, occupant tout l’espace parsemé de quelques chaises dans un travail choral pour rendre compte de la fiction (c’en est une) de Gaël Faye. On connaît l’obsession du metteur scène à rendre compte de ce Petit Pays, ayant déjà effectué une première approche jugée insatisfaisante à ses yeux, en 2022, et la reprenant aujourd’hui à zéro. Bien lui en a pris avec la venue de Dida Nibagwire présente aussi sur le plateau, lui-même endossant le rôle du père (français) du petit Gaby (10 ans) en train de se séparer de sa femme rwandaise qui va partir. Rupture et « tragédie » intime qui va bientôt rejoindre la grande tragédie, celle de l’Histoire que l’on sait. Dans une toute première partie où chants, danses, récits se mêlent, où l’on s’échange volontiers les rôles dans une sorte de jeu coloré, Gaby et sa petite sœur vont droit vers leur destin. C’est finalement le génocide vu à travers le regard du petit Gaby au Burundi que l’on va voir se développer de manière inexorable. Il y a là une belle intelligence à avoir voulu ainsi nous faire sentir les choses de manière que l’on pourrait croire décalée, mais qui est tout aussi légitime qu’une narration directe.

Photo : © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon