AVIGNON OFF : Une grande figure emblématique de notre temps

Jean-Pierre Han

13 juillet 2025

in Critiques

M. Un amour suprême de Gustavo Giacosa. Théâtre des Halles (Chapelle), jusqu’au 26 juillet à 11 heures, sauf les 16 et 23. Tél. 04 32 76 24 51. www.theatredeshalles.com

1 _Crédit photo Philippe De Pierpont (2)

Figure artistique et humaine emblématique, l’italienne Melina Riccio dont on peut voir encore (jusqu’au 21 septembre) certaines œuvres au Centre Pompidou à Paris dans le cadre de l’exposition consacrée à l’Art brut, rêvait de pouvoir instaurer le « Paradis sur terre ». Dans la Chapelle Sainte-Claire d’Assise du Théâtre des Halles à Avignon, Gustavo Giacosa qu’accompagne Fausto Ferraiuolo lui rend un remarquable hommage dévoilant pour le coup, le temps du spectacle d’une petite heure, un petit coin de « Paradis sur scène » !… C’est assez rare pour être noté. En effet cette sorte d’hommage à une étonnante figure de notre temps dans une petite chapelle du XIVe siècle aux murs nus transformée en lieu de représentation s’avère d’une profonde justesse. Il épouse à certains égards la respiration syncopée de l’intéressée, entre extrême douceur et volonté forte d’affirmation de sa volonté, d’abord de rejet d’une société dont on sait quels sont les ressorts de fonctionnement (le fric, etc.), et l’affirmation d’un amour extrême de l’humanité.

La vie de Melina Riccio illustre la double démarche d’une femme, styliste de renom, mariée et mère de famille et qui, à la soudaine révélation de la « pourriture d’un monde seulement intéressé par le profit », finit par entrer en dépression au point d’être internée. Là, révélation divine qui la pousse à tout quitter, à brûler l’argent qu’elle possède et début de sa quête de la vérité, une quête entrecoupée de séjours en hôpital psychiatrique après avoir été condamnée, mais ne cessant jamais, à travers son œuvre composée de graffitis, de broderies, de poèmes de clamer ses messages de paix et de fraternité…

C’est ce parcours que Gustavo Giacosa qui est tout à la fois metteur en scène, comédien, chorégraphe, commissaire d’exposition (spécialiste en matière d’art brut il est intervenu en avant-première de l’exposition du Centre Pompidou) invente – c’est vraiment le terme – la narration en actes du récit du parcours de Melina Riccio. Il s’appuie sur la lecture de passages de carnets de Melina Riccio qui les lui avait confiés et avec laquelle il a longtemps conversé, réinvente la trajectoire cabossée de l’artiste tout en gardant la ligne de son parcours christique et radical. On l’aura compris, le spectacle est loin de la « simplicité » d’un théâtre purement documentaire, il épouse et invente un « autre » parcours, mental celui-là, et qui est d’autant plus « théâtral » qu’il est ponctué d’interventions musicales de Fausto Ferraiuolo qui, par sa seule présence, affermit encore les propos et le jeu de Gustavo Giacosa (rappelons qu’il a travaillé un temps avec Pippo Delbono). Subtil contrepoint pour ce jeu toujours plein de pudique inventivité et qui néanmoins est dans une forte affirmation du propos dans lequel l’humour ne cesse de créer une bienfaisante distance. L’image augurale du spectacle : les deux hommes assis derrière une table longiligne échangeant silencieusement quelques mots dans une posture qui rappelle certains tableaux de la Renaissance, cette image douce et apaisante donne le la de la représentation et masque en ouverture la dureté du propos… qui rappelle que dans nos sociétés « civilisées » toute déviance se paye toujours très cher.

Photo : © Philippe De Pierpont